mercredi 22 mai 2013

Les femmes du Mur

Uri Avnery                           

La partie du Mur réservée à la prière fait environ 60 mètres. Douze mètres sont réservés aux femmes avec une bar­rière basse de séparation. 

Il était un Israélien qui, de temps en temps, glissait un papier dans les fentes du Mur Occi­dental, pour exprimer ses demandes à Dieu – comme le font des juifs depuis des siècles. Ils croient que les portes du ciel se trouvent exac­tement au dessus du mur, ce qui facilite la trans­mission rapide de leurs messages.
L’homme se demandait tou­jours ce que les autres implo­raient du Tout-​​Puissant. Une nuit sa curiosité l’emporta. Aux petites heures du matin, il se glissa vers le Mur pour en extraire tous les papiers et les vérifier. Tous por­taient le cachet “Demande rejetée”.
Cette plai­san­terie est carac­té­ris­tique de l’attitude d’un très grand nombre d’Israéliens à l’égard d’un système qui, tous les quelques mois environ, déclenche un tohu-​​bohu poli­tique et religieux.
Aujourd'hui, cela se produit de nouveau. Un groupe de femmes juives fémi­nistes (pour la plupart d’origine amé­ri­caine, natu­rel­lement) pré­tendent prier au Mur revêtues du châle de prière (talith) et portant des phy­lac­tères (tefillin). Elles sont agressées phy­si­quement par les ortho­doxes, la police doit les contenir, la Knesset et les tri­bunaux s’en mêlent.
Pourquoi ? Selon la loi reli­gieuse juive, les femmes n’ont pas le droit de porter des châles de prière, et surtout pas les phy­lac­tères que les hommes ortho­doxes portent sur le front et les avant-​​bras. Elles n’ont pas le droit de se mêler aux hommes sur le lieu le plus sacré du judaïsme.
La partie du Mur réservée à la prière fait environ 60 mètres. Douze mètres sont réservés aux femmes avec une bar­rière basse de séparation.
La plupart des reli­gions semblent obsédées par le sexe. Elles consi­dèrent que si un reli­gieux mâle voit une femme, quels que soit son âge et son appa­rence, il est excité au point de ne plus pouvoir penser à rien d’autre. Par consé­quent, en bonne logique, les femmes doivent être cachées.
Les “Femmes du Mur”, dont beaucoup ne sont pas reli­gieuses du tout, veulent briser le tabou par pro­vo­cation. Et voilà.
Deux ans avant la nais­sance d’Israël, je suis allé voir le Mur Occi­dental pour la pre­mière fois. Ce fut une expé­rience émouvante.
Pour accéder à l’endroit, vous deviez passer par un dédale d’étroites ruelles arabes. À la fin vous vous trouviez dans une enceinte étroite d’environ trois mètres de large. À votre gauche vous aviez le Mur – une impres­sion­nante structure monu­mentale, faite d’énorme blocs de pierre. Pour en voir le sommet vous deviez vous pencher en arrière pour regarder vers le ciel.
De l’autre côté il y avait un mur beaucoup plus bas, der­rière lequel se situait le vieux et miséreux Quartier Maghrabi (magh­rébin, marocain)
Très peu de gens savent – ou cherchent à savoir – que cet enclos n’est pas arrivé là par hasard. En 1516, Jéru­salem fut conquise par la puis­sance mon­diale nais­sante, l’Empire Ottoman, qui était à l’époque l’un des États les plus modernes et pro­gres­sistes. Peu de temps après, le sultan Soliman le Magni­fique construisit le – he bien, magni­fique – rempart de Jéru­salem, tel qu’il existe à ce jour, un ouvrage d’un coût énorme qui témoigne de l’immense véné­ration des Turcs Ottomans pour cette ville éloignée de leur royaume. L’architecte en chef de Soliman était Sinan qui conçut également la Porte de Damas, que beaucoup de gens (dont moi-​​même) consi­dèrent comme le plus bel édifice de tout le pays.
Le bien­veillant sultan demanda à Sinan de réserver un lieu par­ti­culier de prière pour les juifs de la ville, et l’architecte créa cette enceinte au Mur Occi­dental (à ne pas confondre avec les rem­parts de la ville). Pour rendre le mur plus imposant, il abaissa le niveau de l’allée et construisit le mur bas parallèle qui le sépare du voi­sinage. (Qui­conque s’intéresse à cette his­toire serait bien inspiré de lire le livre “Jéru­salem” de Karen Arm­strong, une ex-​​religieuse et his­to­rienne britannique.)
La légende veut que lorsque le rempart de la ville avec ses 34 tours et ses 7 portes fut achevé en 1541, le Sultan fut tel­lement saisi par sa beauté qu’il fit tuer l’architecte. Il ne voulait pas qu’il puisse bâtir quelque chose d’autre qui rivalise avec cet ouvrage.
Jusqu'alors, le Mur Occi­dental n’était pas pour les juifs le lieu de prière principal.
Des pèlerins du monde entier venaient à Jéru­salem et priaient au sommet du Mont des Oli­viers, négli­geant le Mont du Temple. Mais ce lieu saint était devenu dan­gereux, parce que pendant la déca­dence de l’Empire mamelouk pré­cédent, des rôdeurs Bédouins ran­çon­naient les pèlerins. Par ailleurs, pour les juifs locaux qui vivaient aux côtés des musulmans à l’intérieur de la ville, le Mur Occi­dental était beaucoup plus proche de chez eux. C’est ainsi que le lieu saint du Mont des Oli­viers fut aban­donné. Aujourd’hui il y a là un hôtel de luxe.
Depuis lors, le Mur Occi­dental demeure le lieu le plus sacré du monde pour les juifs, un lieu où les foules se ras­semblent les jours saints, où les unités de l’armée jurent fidélité à l’État d’Israël, où les juifs for­tunés du monde entier conduisent leurs fils pour leur Bar Mitzva et où les Femmes du Mur sont en train de pro­voquer le dernier chambardement.
Mais il n’y a fon­da­men­ta­lement rien de sacré concernant le Mur. Il a été construit par le roi Hérode, grand bâtisseur et monstre san­gui­naire, qui n’était même pas un vrai juif. Il appar­tenait au peuple d’Édom, qui avait été depuis peu de temps converti par la force au judaïsme. Je doute que le Grand Rab­binat actuel l’aurait reconnu comme juif et l’aurait autorisé à entrer dans le pays, à épouser une femme juive et à être inhumé dans un cime­tière juif.
Contrai­rement à la croyance commune, il ne fait pas partie du temple construit par Hérode. Pour constituer le vaste terre-​​plein sur lequel se situait le Temple, (et sur lequel se tiennent actuel­lement le magni­fique Dôme du Rocher et la mosquée al-​​Aqsa) il lui a fallu apporter une quantité de terre pour en élever le niveau. Pour main­tenir cette masse de terre, il l’a entourée d’un mur. Le Mur Occi­dental n’est rien d’autre qu’un vestige de ce mur de soutènement.
Lorsque l’armée israé­lienne conquit Jérusalem-​​Est lors de la guerre de juin 1967, l’une des pre­mières actions de l’État fut un acte de vio­lence. À l’époque le maire de Jéru­salem était Teddy Kollek, athée convaincu. Mais il se rendit vite compte de la portée reli­gieuse et tou­ris­tique du lieu et donna l’ordre d’expulser immé­dia­tement toute la popu­lation du Quartier Mugrabi voisin, quelques 650 êtres humains musulmans. Il fit raser au sol tout le quartier tout le quartier.
Je me trouvais dans la Vieille Ville de Jéru­salem ce jour-​​là, et je n’oublierai jamais ce que j’ai vu – en par­ti­culier le visage inondé de larmes d’une jeune fille de 13 ans portant un grand placard sur le dos.
Sur l’emplacement du quartier détruit, un grand espace vide fut créé. C’est main­tenant la place du Mur Occi­dental, aux allures de vaste parking, qui attire les tou­ristes et les femmes portant des châles de prière. Il fait face au Mur Occi­dental qui a com­plè­tement perdu son caractère impres­sionnant pour res­sembler sim­plement main­tenant à un autre grand mur.
Feu le pro­fesseur Yeshayahou Lei­bowitz, juif orthodoxe, l’appelait le Dis­kotel (kotel signifie mur). Il ne tarissait pas d’éloges sur les wah­ha­bites, secte fon­da­men­ta­liste sunnite, qui, après avoir conquis La Mecque, avaient immé­dia­tement détruit la tombe du pro­phète Mohammed, faisant valoir que la véné­ration de pierres comme lieux saints n’était rien d’autre que de l’idôlatrie. Ils auraient sûrement condamné les rabbins du Mur Occi­dental pour être des païens enragés.
Dans la mytho­logie juive, le lieu d’inhumation de Moïse est inconnu, afin qu’il ne puisse pas devenir un lieu de culte.
Il faut porter au crédit de Kollek d’avoir empêché une autre vio­lence. Après la des­truction du Quartier Mugrabi, David Ben Gourion, à l’époque simple membre de la Knesset, demanda que tout le mur d’enceinte de la vieille ville soit com­plè­tement rasé. Dans la nou­velle capitale juive unifiée, soutenait-​​il, il n’y avait pas place pour un mur turc. Kollek, ancien col­la­bo­rateur de Ben Gourion, ramena le vieil homme à la raison.
Beaucoup d'Israëliens pensent que le Mur Occi­dental devrait être déclaré monument national laïque, indé­pen­damment de ses impli­ca­tions reli­gieuses. Mais l’État d’Israel l’a déclaré lieu saint et l’a placé sous la seule autorité du Grand Rab­binat. Mauvais pour les Femmes du Mur.
Récemment, Nathan Sha­ransky a proposé un com­promis : dégager un espace sup­plé­men­taire près du mur et per­mettre à tout le monde – homme ou femme, avec ou sans châle de prière, et pro­ba­blement hétéro ou gay ou les­bienne – d’y prier. L’œuf de Colomb.
(Sha­ransky, le très admiré ancien rebelle contre le KGB en Union Sovié­tique et plus tard poli­ticien raté en Israël, s’est vu garantir une sinécure comme chef de l’Agence Juive, ins­ti­tution ana­chro­nique dont l’activité prin­cipale consiste à lever des fonds pour les colons.)
Il se peut que les rabbins acceptent le com­promis, ou pas. Les femmes peuvent être auto­risées à prier sans courir le risque de se faire arrêter, ou non. Mais la vraie question est de savoir pourquoi l’État a donné un autorité com­plète aux rabbins ortho­doxes sur cet endroit si important pour tant de gens. Après tout, ils repré­sentent une minorité en Israël, comme parmi les juifs du monde.
La réponse est peut-​​être poli­tique, mais elle touche à une question beaucoup plus impor­tante : l’absence de sépa­ration entre l’État et la religion.
Cette situation est jus­tifiée – même par des Israé­liens athées – par l’argument qu’Israël dépend du soutien du Judaïsme mondial. Et qu’est-ce qui unit le judaïsme mondial ? La religion. (À ce propos, Lei­bowitz m’a dit un jour que la religion juive était morte depuis 200 ans et que ce qui unissait le judaïsme mondial était la mémoire de l’Holocauste.)
Selon la doc­trine de l’État, Israël est l’État-Nation du peuple juif. Selon la doc­trine sio­niste, le peuple juif et la religion juive ne font qu’un. Donc, il n’y a et il ne saurait y avoir de sépa­ration entre l’État et la religion.
Qui­conque veut faire d’Israël un pays normal doit rejeter ces deux doc­trines. Les Israé­liens sont une nation et l’État d’Israël appar­tient à cette nation. Tout citoyen, homme ou femme, devrait pouvoir prier qui il veut, dans n’importe quel lieu public, y compris le Mur Occidental.
Le Mont du temple (connu des musulmans comme Haram al-​​Sharif, le temple véné­rable), ainsi que le Mur Occi­dental et, à une petite dis­tance, l’église du Saint-​​Sépulcre, ont une impor­tance consi­dé­rable pour des mil­liards de gens et devraient constituer des fac­teurs de paix.               

Il nous reste à espérer qu’un jour dans l’avenir ils vont remplir cette mission.

Source :  Article écrit en hébreu et en anglais, publié sur le site de Gush Shalom le 18 mai 2013 – Traduit de l’anglais « Women of the Wall » pour l’AFPS : FL

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