mercredi 6 mai 2009

Jorge Luis Borges et son jardin secret

Par Cristina Castello






Entretien avec María Kodama
(versions française et espagnole)

J’ai rencontré l'amour de Borges, Maria Kodama.
Voici la traduction française de cette interview réalisée à l’automne 2004, avec Maria Kodama, la veuve de Jorge Luis Borges, pour le magazine « Cuadernos Hispanoamericanos » de Madrid


C’est Jorge Luis Borges qui parle dans la voix de son aimée

Borges l'a découverte dans son regard d'enfant lorsqu'elle marchait dans les champs pendant son adolescence. La jeune fille l'avait choisi pour étudier avec lui l'ancien anglais et l'islandais. Et c'est le mystère qui les avait unis : l'unique certitude, selon Paul Gauguin. Le mystère de l'amour et de l'art, for ever, and ever... and a day (pour jamais, et jamais... et un jour).

L'écrivain María Kodama a été ensuite la compagne de Borges pendant de nombreuses années puis, après, la seconde épouse de l'auteur argentin le plus universel. Elle a publié en collaboration avec lui, « Brève Anthologie anglo-saxonne » (1978) et « Atlas » (1984), l'un des fruits, parmi tant d'autres, des voyages du couple autour du monde. María a été aussi un grand support de l'activité littéraire et personnelle de Borges, et elle l'a aidé dans la direction de sa collection « Bibliothèque Personnelle ». En Argentine, à cause du décès du célèbre écrivain, cette collection-là a été publiée de façon incomplète.

Au cours de ce dialogue, je ne sais pas si c'est María qui me parle de lui ou si elle est Jorge Luis Borges qui parle dans la voix de son aimée - tous les deux unis dans le mystère depuis « leur jardin secret » : l'Univers (Cristina Castello)


Borges était-il un univers ?
Borges était comme Léonard de Vinci, très complexe et plein de nuances, avec une intelligence fascinante et une énorme imagination. Vous savez ?... J'aimais son crâne de lapin, et le voir rire, parce que ... c'était comme un petit tigre au soleil, une image avec beaucoup de beauté.

Comme beaucoup d'amoureux, vous nommait-il d'une manière spéciale ?
Il me disait « Ulrica », c'est un mot nordique qui veut dire « Petite Ourse ». « J'ai senti dans la poitrine un battement douloureux, j'ai senti la soif qui m'embrassait » écrit-il dans « L'Immortel ».

Quelle était la soif de Borges ?
La poésie.

Était-il possédé des dieux, selon la définition de Platon pour les poètes, dans le "Fedro" ?
Oui, de cet esprit qui fait du poète une sorte d'intermédiaire de ce par quoi il est possédé : le « daemon ».

Dans sa demeure Rue Ferdinand, à Genève, et très jeune, il était malheureux et pour l'être davantage, il lisait Dostoïevski ; mais en 1916, il découvrit Whitman et il eut honte de son attitude... Le chamanisme de la poésie l'a-t-il éveillé au bonheur ?
Bien sûr, par la vision merveilleuse et très vaste de Whitman et par la littérature qu'il a créée à travers la poésie. Puisque, d'après Borges on doit écrire en harmonie et équilibre ; il faut savoir les règles de la construction d'un sonnet pour pouvoir déconstruire et —seulement à ce moment— essayer le vers libre. Autrement... on devrait être né Whitman.

D'après Philippe Brenot, « talent » signifie se connaître soi-même et savoir qu'on a été conduit à telle ou telle idée concrète ; et « génie » signifie qu'on ne sait jamais où l'on va arriver, donc on obéit à un terrible élan. Borges, génie et talent ?
Borges était une personne géniale, unique ; mais je ne suis pas d'accord avec la définition de Brenot. Pour moi, la génialité est un « plus » au talent : c'est introduire un changement radical dans l'histoire. On peut avoir beaucoup de talent sans être génial : sans créer.

(Borges et Kodama à Mexico -
Il recoit "the Ollin Yolitzi Prize")

Être la femme de l'écrivain argentin le plus universel n'aura pas été facile... La femme de quelqu'un qui appartient au patrimoine de l'humanité...
Écoutez.... je n'ai jamais senti cela avec Borges. Je serais restée pétrifiée. J'ai commencé avec lui un rapport maître-élève quand j'étais très jeune, et en ce temps-là j'étais effrontée, et je lui parlais d'une manière fraîche et spontanée. J'arrivais même à discuter avec lui d'auteurs et de sujets qui, à l'époque, étaient insoutenables pour moi. Mais j'ai voulu le connaître : les œuvres de lui qu'on m'avait lues, m'ont fait éprouver une fraternité dans le mystère.

Et Borges, que sentait-il devant votre effronterie ?
Cela l'amusait. Il savait que je n'étais pas soumise, comme la plupart des gens ; et que je préfère penser que le destin n'existe pas, pour ne pas perdre mon libre arbitre, même si je deviens prisonnière de ma liberté. Je suis libre comme un animal dans la forêt... même avec sa génialité.

Le XIXe siècle a renouvelé l'idée de génie. En Allemagne, Klinger et Schiller se sont opposés à la philosophie de l'Illustration et ils ont essayé d'imposer l'esthétique spontanée pour la création. C'était le cas de Borges ?
Oui, mais seulement pour commencer à écrire, car sa recherche de la perfection le menait à faire des corrections infinies. Il considérait qu'il devait travailler sur les rêves, sur le spontané qui jaillit de l'inconscient.

Y avait-il des cauchemars dans ses rêves ?
Parfois... et quand il se réveillait il essayait de voir s'il pouvait être utile ou non d'écrire ses rêves. Après, il réfléchissait s'il allait leur donner la forme de conte ou de poème.

Et aussitôt réveillé, il prenait un bain d'immersion et il commençait à vous dicter ses textes, c'est cela ?
Oui, à moi ou à d'autres personnes : des journalistes ou des étudiants qui venaient lui rendre visite. Mais il ne restait pas dans l'élan : l'après-midi, il reprenait toujours les textes et il perfectionnait et il corrigeait chaque révision, jusqu'à... eh bien... jusqu'à l'infini !

La créativité de Borges allait-elle dans le sens de la linguistique générative de Chomsky, quant à la capacité innée des êtres humains à générer des langages jusqu'à l'infini ?
Oui, il générait des langages, mais comme je vous l'ai dit, il n'était pas d'accord avec ce qu'il produisait tout d'abord. Donc, surtout dans la prose, il a provoqué une modification dans la façon de raconter la langue espagnole. C'est-à-dire que les deux grandes révolutions de l'espagnol sont issues d'Amérique ; l'une, avec le modernisme de Rubén Darío et l'autre, avec Borges et le changement radical qu'il a imposé dans la narration, changement basé sur son bilinguisme et sa lecture critique, depuis son plus jeune âge.

Il a été un écrivain prodigieux...
Je crois qu'il est surtout un poète. Il a senti, depuis son premier âge, quelle serait sa destinée. Cela est extraordinaire.

Et il a été un enfant prodige. À sept ans, il a écrit en anglais un résumé de la mythologie grecque ; à huit ans, le conte « La visière fatale », inspiré d'un épisode du Quichotte ; et à neuf ans il a traduit de l'anglais Le Prince Joyeux d'Oscar Wilde...
Oui, et quand on a publié Le Prince Joyeux, on a pensé que c'était son père qui l'avait traduit...

Son père... Je n'oublie pas que Borges croyait toujours entendre sa voix lorsqu'il lui disait de mémoire, en anglais : « Tu n'es pas né pour la mort / Oiseau Immortel » de John Keats. Et ces mots-là lui ont révélé la poésie...
Oui.... Keats a été important pour lui pour cette raison, mais il aimait davantage le genre épique et surtout les épopées anglo-saxonnes des IXe et Xe siècles, et les balades anglaises. Il aimait aussi Emerson et Browning et... Walt Whitman !

Il a décidé d'aller à Genève pour mourir. Il n'en avait pas peur ?
Non, puisqu'il n'aimait pas les affaires dramatiques ou, comme il disait lui-même, « sentimentales ». Borges vécut naturellement même la mort : comme tous les jours, comme toujours. C'était un stoïcien.

Sur son épitaphe on peut lire en ancien anglais : « And Ne Forhedan Na », c'est-à-dire : « Et qu'ils ne craignissent rien ». Il craignait ?
Non, pour lui c'était une aventure, un lieu où il pourrait satisfaire sa curiosité sur les mystères de la vie... Il voulait savoir s'il y avait ou non quelque chose dans l'au-delà.

Mais c'est presque surhumain ne pas craindre la mort !
Eh bien, comme vous savez, il avait une manière de sentir un peu orientale ; il avait beaucoup lu sur cette philosophie, sur le bouddhisme, le zen et le shintoïsme. Voilà la sagesse ! Savoir profiter de ce que la vie nous donne ! Qu'importe le temps successif / s'il y en eut une plénitude/ une extase, un après-midi...., a-t-il écrit dans « Ferveur de Buenos Aires ».

A-t-il eu durant toute sa vie la même disponibilité pour franchir le seuil ?
Oui, il a toujours été dans cette disposition-là... D'ailleurs, le fait d'avoir toujours été à contre-courant nous signale un grand courage.

María, Borges vous a-t-il aimée ?
Je crois que oui, non ?

Et vous l'aimez à présent ? Ou l'avez-vous aimé ?
Je l'aime.

(Maria Kodama - photo de C Ramon Pugalareo)

Il y a un moment le serveur du bar où nous avons cet entretien, vous a découverte : « Vous êtes la femme de Borges », a-t-il dit. Et dans une interview antérieure, vous m'avez dit : « Je ne suis pas la veuve de Borges ; je suis l'amour de Borges ». Vous avez parlé au présent à plusieurs reprises dans cet entretien. Vous êtes unis par l'Infini... « l'angoisse d'absolu », d'après Louis Aragon ?
À mon avis, quand on trouve la moitié de l'âme, c'est pour toujours. Forever and ever and a day.

Borges a-t-il été généreux avec tout ce que la vie contient ?
Oui, et avec les mystères de la vie aussi.

Pourtant, il paraît qu'il n'a pas accordé d'importance à certains écrivains. À Julio Cortázar, par exemple, qui était aussi fasciné par la littérature fantastique.
Vous avez tort, puisque Borges savait qu'il était un grand écrivain. Il l'avait découvert et il l'a appelé deux jours après que Cortázar lui ait laissé Maison Prise à lire ; et il lui a dit qu'il le publierait et que sa sœur Norah se chargerait de l'illustrer.

Mais la relation entre eux deux n'a pas continué... Pourquoi ?
Cortázar a quitté l'Argentine, mais après ils se sont rencontrés au Musée du Prado. Lorsque je l'aperçus... à sa silhouette unique, j'étais devant « El Perro Semihundido » (« Le chien à demi enfoncé ») de Goya, un de mes tableaux favoris. Alors, je l'ai dit à Borges, et il m'a demandé si je voulais le saluer, et je lui ai répondu que oui... s'il voulait bien. « Oui, bien sûr... pourquoi pas ? » m'a-t-il répondu.

Vous avez eu « vos » deux écrivains ensemble, et réunis par l'art.
Oui ! Et à ce moment même, Cortázar a vu Borges et il s'approcha et ce fut divin, et merveilleux, et unique... l'un de ces instants dont la vie nous fait cadeau et qui ne se répètent pas. Cortázar lui rappela qu'il lui avait emporté son premier conte, et il parla de la générosité de Borges envers lui. Et Borges rit et lui dit : « Eh bien, je ne me suis pas trompé, j'ai été prophétique ».

Vous me transmettez la magie de cette rencontre-là...
Oui, ce fut magique... voilà le mot ! J'avais avec moi deux écrivains que j'admirais et que j'aimais... Et devant ce tableau ! Goya-Borges-Cortázar et « El Perro Semihundido »... Ce fut parfait.

Pourtant, on montre souvent Borges et Cortázar comme les deux pôles opposés de la littérature argentine ; et Cortázar n'est pas toujours présent dans la grande critique, sauf en 2004, à l'occasion de l'anniversaire de sa mort.
Je crois que c'est une sorte de purgatoire pour tous les auteurs... Après leur mort, leur oeuvre ressurgit. Voilà la différence entre un best-seller et l'œuvre d'un créateur.

« Il me semble être né pour ne pas accepter les faits tels qu'ils sont », a écrit Cortázar, qui était un écrivain engagé...
Oui, il était engagé comme personne, mais non dans la totalité son œuvre ; il a écrit des contes de littérature fantastique qui ne sont pas politisés et d'autres qui sont politisés.

Et Borges, que pensait-il, et que pensez-vous du Livre de Manuel ?
Je n'ai pas lu « Le Livre de Manuel ». J'ai lu « Marelle », une chose fascinante, comme un jeu, et j'ai aussi lu « Les Gagnants », c'est fantastique. C'est extraordinaire comment il a réussi à conserver le langage de Buenos Aires, étant donné qu'il vivait loin de son pays et qu'il écrivait dans une autre langue.

Cortázar était distance et solitude ; amour, nostalgie et douleur de Buenos Aires ; son silence avec des mots.
C'est vrai, et je suis une grande lectrice de ses contes. Dans « La nuit face au Ciel », l'un de mes préférés, il mélange espace et temps, d'une manière extraordinaire ; il fait de même dans « Prose de l'Observatoire », en réalité une nouvelle, une prose poétique fascinante. C'est pour moi, son côté le plus intéressant.

María : 1981 et deux attitudes. Cortázar au Centre Culturel de la « Villa de Madrid » avec son texte sur le pouvoir des mots ; et Borges, qui clamait « Cent ans de dictature militaire » tandis que des milliers de personnes disparaissaient en Argentine...
Oui, mais Borges était aussi très engagé avec ce qu'il pensait.

Que pensait-il ?
Il pensait ce qu'il a publié ; il a dit, on a discuté, il a été critiqué, et on le critique encore, dix-sept ans après sa mort. Mais il avait cru que cela était mieux ainsi. Ce qu'il a éprouvé, il l'a vraiment éprouvé. Et lorsqu'il a constaté que ce qu'il avait soutenu ne fonctionnait plus, il a changé. Autrement dit, il n'était ni suiveur de troupeau ni hypocrite. Il était cohérent et ne s'est jamais trahi, il n'a pas profité des gens, il n'a pas flatté pour obtenir ce qu'il voulait. Et cela me semble extraordinaire.

Vous étiez en accord avec ses pensées ?
Non, pas du tout. Nous discutions beaucoup. Mais je l'ai admiré pour son honnêteté.

Vous l'avez persuadé de recevoir, quelque temps après, les « Mères de Place de Mai » et de partager leur douleur ?
Il les a reçues, mais je ne sais pas si c'est moi qui l'ai convaincu. Je lui ai seulement dit que j'étais pacifiste et que se servir du Pouvoir pour causer le mal, c'est la pire des choses.

Vous vous occupez maintenant de réaliser une nouvelle édition de son oeuvre qui comprend des textes parus dans des journaux et des magazines. Le monde vous en remerciera...
Je pense que ce sera important pour les professeurs, les étudiants et les écrivains : l'œuvre de Borges est une leçon de style. Cette édition permettra de voir le revers de ce qu'il a toujours fait : la ré-élaboration permanente, surtout dans sa production poétique.

Publierez-vous « Les Psaumes Rouges », que Borges a écrits à dix-sept ans, amoureux, à l'époque, de la Révolution Russe ?
Non. À vingt ans, il a détruit le livre où se trouve le poème car, après avoir cru que la révolution bolchevique augmenterait les connaissances et améliorerait les conditions de vie des gens, il a définitivement renoncé à cette idéologie quand il a vu que les dirigeants de ce moment voulaient occuper la place des tzars.

Mais « Les Psaumes Rouges » ont été publiés dans la revue Grèce et dans d'autres publications espagnoles...
Oui, et même dans un journal de Genève. Mais du livre il n'est resté qu'un seul poème, celui qui donnait son titre au recueil, « Les Psaumes Rouges », et ce qui est resté... eh oui, cela reste toujours.

Vous l'avez vu pleurer, quelquefois ?
Oui, devant la Victoire de Samothrace, j'ai pleuré d'émotion, et Borges a pleuré avec moi. La vision de cette sculpture dans un livre a été la première leçon d'esthétique que mon père m'a donnée.

Quand l'avez-vous entendu rire ?
Souvent. J'aime beaucoup nager, faire du cheval et danser. Quand j'étais petite, j'ai fait de la danse classique, puis du flamenco, et avec mes amis je danse le rock, la salsa... tout cela. Et lorsque Borges m'accompagnait à mes cours de danses grecques, il s'amusait beaucoup parce que —vu que tous les élèves s'en approchaient pour lui parler— mon professeur disait que j'aimais bien cela : pendant ce temps, j'avais le professeur pour moi toute seule, je profitais des « leçons particulières ».

Vous avez une culture très vaste et vous continuez vos études...
Oui, j'adore étudier. Cela me tranquillise. Et écrire est mon jardin secret. Borges disait que je suis l’œil de l'ouragan : du calme et du silence lorsque tout autour, tout tourbillonne.

Et il aimait bien cela. Qu'aimait-il encore en vous ?
Mes rapports ludiques avec la vie, qu'il n'avait trouvés que dans sa grand-mère anglaise - même si je pense que c'était lui qui avait une forte attitude ludique. Mais... après sa mort, je suis longtemps restée comme isolée dans un centre de silence et j'ai senti qu'on m'observait avec un télescope. L'amour de Borges m'a protégée, c'est vrai ; mais ce que cet amour a éveillé chez les autres m'a laissée désemparée. Et j'ai été harcelée, persécutée, punie, mais pas pour tout le monde. Et j'en ai souffert, mais grâce à ces horreurs-là, j'ai découvert mon centre d'équilibre. J'ai alors compris les mots mystiques de Dante, lorsque, au Paradis, par rapport à Dieu, il dit : L'amour qui fait bouger le soleil et les étoiles.

Un amour sublime, le vôtre, mais la vie quotidienne ? Où viviez-vous ? Un mystère pour beaucoup de monde...
Chez moi, et on prenait le petit déjeuner ensemble, dans quelques bistrots, entourés par les arômes de café et d'oranges.... Je n'ai jamais préparé le petit déjeuner : je ne sais pas faire et ne m'y suis jamais efforcée.

Et quand avez vous découvert que lui, il était « votre » homme ?
J'en ai pris conscience... dans un avion où il est arrivé quelque chose de très spécial qui m'a fait sentir Cela, mais... je ne le lui ai pas dit. Et je vous en prie, ne me questionnez pas : tout cela m'appartient.

Le raconter vous humanise...
Écoutez... ça a été comme dans l'histoire de la sœur aînée et de son ami, dans le film Sagesse et Sentiments. Au début, tout était aussi victorien que le premier refoulement entre Borges et moi.

Et comme dans le film, il y a eu ensuite une explosion passionnelle ?
Ah, non ! Je ne parlerai pas de l'explosion ! C’est mon « autobiographie »... Comprenez-moi.

(Borges - Photo Eduardo Comesana)

Il vous donnait à lire ses textes, c'était cela la complicité qui existait entre vous ?
Oui, il était très passionnel et il me disait par exemple : « Voyons, María, on va changer ce mot » ; et ensuite... « Ou vous préférez ce mot-là ? » Si je lui disais « celui-ci" ou "celui-là », il me disait : « Pourquoi ? » Alors je lui expliquais mes raisons et il me répondait : « Bon, je vais y réfléchir ». Parfois, il acceptait, mais il lui arrivait aussi de dire : « Vous avez raison, mais je préfère ce mot-là ». Nous étions très libres. Lui, émotionnel et rationnel en même temps.

Expliquez-moi cette dichotomie ?
C'est cela justement toute la force de sa vie et de son œuvre. Il n'aurait pas pu atteindre cette précision de langage, seulement avec l'émotion.

Vous aimiez beaucoup tous les deux Thomas De Quincey, Emily Dickinson...
...Et Kipling et « La Balade de l'Orient et de l'Occident ». Et John Donne qui obtient un rythme et une musicalité dans chaque vers...

« Musique », me dites-vous... comme celle que vous percevez dans le désert, d'après ce que vous m'avez déjà raconté ?
Oui, ces notes lointaines, ou le son que rend le sable lorsqu'un petit animal l'agite en passant. Ou celui de la mer, si puissant qu'il paraît, tout à coup, donner la vie ; parfois âcre et fort ; ce son a l'odeur d'un animal et aussi de la musicalité.

La musique qui réunit, semble-t-il, le ciel et la terre...
Oui ! Elle peut aussi démolir les passions les plus négatives. Je me souviens du Silence, de Bergman : deux sœurs - dans un hôtel - s'aiment, se haïssent et hurlent. Elles n'entendent même pas la musique de la radio. Mais l'employé de l'hôtel entre dans la chambre et tout ému, leur dit : « C'est Jean-Sébastien Bach ». Alors, les visages crispés s'adoucissent peu à peu et l'histoire se transforme comme si tout à coup, on comprenait les mystères d'Orphée ! C'est l'Infini.

À propos, malgré le soi-disant agnosticisme de Borges, son œuvre est un appel à l'Infini, et quand on évoque l'Infini, on évoque Dieu. Et la veille de sa mort on a dit —même si ce ne fut que pour obéir à sa grand-mère anglaise— le Pater Noster en anglo-saxon...
Ce n'est pas une question de croyance. Il était agnostique. Sa mère aussi lui avait demandé le Pater. Avant sa mort, je lui ai dit que je ne pouvais pas donner mon avis sur certains sujets, étant donné que je n'avais pas de formation religieuse ; mais je lui ai demandé s'il voulait un prêtre pour causer de tout cela avec lui. « Vous voulez dire si j'ai besoin d'un prêtre », me dit-il. « Non, si vous voulez seulement causer avec lui des sujets dont je ne peux pas parler », lui ai-je répondu. « Bon, on en fait venir un protestant et un catholique, donc, je peux causer avec tous les deux », conclut-il. Et voilà pourquoi, à sa mort, on a célébré une cérémonie oecuménique. Avec un prêtre catholique et un autre protestant.

Que vous a-t-il dit avant de mourir ?
Pendant ses derniers jours, il me racontait les bonbons toffees que sa grand-mère lui achetait, et on causait de littérature et on étudiait l'arabe. Ses derniers mots... eh bien... il a parlé de nous deux, mais je ne répéterai jamais ses dernières paroles : cela m'appartient.

Dans une publication toute récente, John Berger décrit la tombe de Borges à Genève. Pourquoi est-il allé mourir en Suisse ?
Il admirait ce pays ; il en était parti vers Buenos Aires à vingt ans et - d'après ce qu'il m'avait raconté -au début, il essayait de mépriser son endroit bien-aimé pour « s'en détacher » : il savait qu'il devait vivre en Argentine. Mais, quelque temps après, il eut une perspective et il cessa de faire cela.

Qui a eu l'idée du bas-relief de sa tombe ?
Je ne sais pas, les deux peut-être. Il s'agit de la description d'un fragment d'un poème médiéval, « La Bataille de Moldon », qui commence par : « Qu’ils ne craignissent rien ». Le premier livre dont Borges m'a fait cadeau, c'était de la littérature en ancien anglais et sur la couverture il y avait ce fragment.

Borges est parti mourir dans un quartier près du Rhône —je cite encore Berger— dont les rues étroites ressemblent à des couloirs parmi d'immenses étagères de livres, comme une sorte de bibliothèque…
Oui, et il l'a choisi surtout comme étant son testament à l'humanité.

Qu'est-ce qu'on dépose au « Cimetière des Rois », où il est enterré ?
Des fleurs, des bougies ou quelque lettre où l'on dit qu'on a lu son oeuvre.

« Je prononce maintenant son nom, María Kodama. Tant de matins, tant de mers, tant de jardins d'Orient et d'Occident, tant de Virgile », vous a-t-il écrit. María, je vous demande aujourd'hui, combien de matins, de mers, de jardins, maintenant, sans lui ?

Toutes les mers, tous les jardins. Et tout Virgile. Toute ma vie en lui. Forever and ever... and a day.


Publié dans « Cuadernos Hispanoamericanos» - Madrid, septembre /octobre 2004

Cristina Castello est poète et journaliste argentine. Paris /Buenos Aires.

http://les-risques-du-journalisme.over-blog.com/
http://www.cristinacastello.com/

* Cet article est libre de reproduction, à condition d'en respecter l’intégrité et d’en mentionner l’auteur

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Quelques ouvrages de Jorge Luis Borges

POÉSIE

Fervor de Buenos Aires (1923)
Cuaderno San Martín (1929)
L'Or des tigres (1972)
NOUVELLES
Fictions (1944)
L'Aleph (1949)
Le Livre de sable (1975)

ESSAIS CRITIQUES

Enquêtes (1925)
Discussions (1932)
Histoire de l'infamie (1935)
Histoire de l'éternité (1936)
L'Auteur (1960)
Chroniques de Bustos Domecq (1967)
Le Livre de préfaces (recueil de textes écrits entre 1923 et 1975)
(Source : Larousse encyclopédique universel)



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Jorge Luis Borges y su «universo secreto»

Por Cristina Castello

Entrevista con María Kodama


Borges la descubrió en su mirada de niña cuando ella andaba en puntillas por su adolescencia. La niña lo había elegido para estudiar con él inglés antiguo e islandés. Y los unió el misterio: la única certidumbre, según Paul Gauguin. El misterio del amor y del arte, «for ever, and ever... and a day».
La escritora María Kodama fue compañera durante muchos años y luego segunda esposa del autor argentino más universal. Publicó en colaboración con él, entre otras obras, Breve Antología anglosajona (1978) y Atlas (1984), fruto -uno más- de los viajes de la pareja alrededor del mundo. María fue también un gran soporte de la actividad literaria y personal de Borges, y lo ayudó en la dirección de su colección «Biblioteca Personal», que en Argentina se publicó de manera incompleta, por la muerte del escritor.
En este diálogo, no sé si es María quien me cuenta de él o si es Jorge Luis Borges -unidos los dos en el misterio- quien habla en la voz de su amada, desde el «jardín secreto» que ambos tuvieron: el Universo.


¿Borges era un universo?
Borges era como Leonardo da Vinci, complejísimo y lleno de matices, con inteligencia fascinante e imaginación enorme. ¿Sabe?... Me gustaba su cráneo de conejo y verlo reír, porque... era como un cachorro de tigre al sol, una imagen de mucha belleza.

Como muchos enamorados, ¿él tenía algún apodo para usted?
Me decía «Ulrica», que es un nombre nórdico que quiere decir «osita».

«Sentí en el pecho un doloroso latido, sentí que me abrazaba la sed», escribió en «El Inmortal». ¿Cuál era la sed de Borges?
La poesía.

¿Estaba poseído por los dioses, según definió Platón a los poetas en el Fedro?
Sí, por ese espíritu que hace que el poeta pueda ser una especie de intermediario de aquello por lo que es poseído: el «daimon».

En su casa de rue Ferdinand, en Ginebra y muy joven, era desdichado y, para serlo más, leía a Dostoievski; pero en 1916 descubrió a Whitman y sintió vergüenza por su actitud... ¿La función chamánica de la poesía lo despertó a la dicha?
Claro, por la visión maravillosa y vastísima de Whitman y por la literatura que creó a través de la poesía. Porque, como bien decía Borges, uno tiene que escribir dentro de una armonía y un equilibrio; es necesario saber las reglas de la construcción de un soneto para poder desconstruir y -recién entonces- intentar el verso libre. Si no... uno tendría que haber nacido Whitman.

Según Philippe Brenot, «talento» significa conocerse a sí mismo y saber que se ha sido conducido a tal o cual idea concreta; y «genio», que nunca se sabe adónde se llegará, pues se obedece a un terrible impulso. Borges, ¿genio y talento?
Borges era una persona genial... única, pero yo no coincido con la definición de Brenot. Para mí la genialidad es un «plus» al talento: es introducir un cambio radical dentro de la historia. Se puede tener mucho talento sin ser genial: sin crear.

No habrá sido fácil ser la mujer del escritor argentino más universal... de alguien que es patrimonio de la humanidad...
Mire...yo nunca sentí eso con Borges. Me hubiera quedado petrificada. Comencé con él una relación de maestro-discípula cuando era muy niña, y entonces era como... desenfadada, y le hablaba de un modo fresco y espontáneo....si hasta le discutía sobre autores y cosas insostenibles para mí entonces. Pero quise conocerlo, porque las obras suyas que me habían leído me hicieron sentir una hermandad en el misterio.

¿Y qué sentía Borges frente su desenfado?
Lo divertía. Sabía que yo no era obsecuente, como la mayoría; y que prefiero pensar que el destino no existe para no perder mi libre albedrío, incluso a costa de ser prisionera de mi libertad. Soy libre como un animal en la selva... aun con su genialidad.

En el siglo XIX se renovó la idea del genio. En Alemania, Klinger y Schiller se opusieron a la filosofía de la Ilustración e intentaron imponer la estética espontánea para la creación. ¿Era así Borges?
Sí, pero sólo para empezar a escribir, pues su búsqueda de perfección lo llevaba a hacer infinitas correcciones. Él consideraba que tenía que trabajar sobre los sueños, sobre lo espontáneo que surge del inconsciente.

¿En sus sueños había pesadillas?
A veces... y cuando despertaba veía si sus sueños podían o no servir para que escribiera; el segundo paso era pensar si les daría forma de cuento o de poema.

Y no bien se levantaba, tomaba un baño de inmersión y empezaba a dictarle sus textos, ¿no es así?
Sí, a mí o a otras personas: periodistas o estudiantes que lo visitaban. Pero no se quedaba en el impulso: retomaba los textos por la tarde y pulía y corregía en cada revisión, hasta... bueno...¡hasta siempre!

¿La «creatividad» de Borges lo era en el sentido de la lingüística generativa de Chomsky, en cuanto a la capacidad innata de los humanos para generar lenguajes hasta el infinito?
Sí, él generaba lenguajes, pero, como le dije, no se conformaba con lo primero que hacía. Así es que, sobre todo con la prosa, provocó un giro en la forma de narrar de la lengua española. Es decir que las dos grandes revoluciones que se produjeron en este idioma partieron de América; una, con el modernismo de Rubén Darío y la otra, con Borges y el cambio radical que impuso en la narrativa, cambio que está cimentado en su bilingüismo, en su concisión y en su lectura crítica, desde muy pequeño.

Fue un escritor prodigioso.
Creo que esencialmente es un poeta y que lo prodigioso en él fue sentir desde muy pequeño cuál sería su destino...

... Y fue niño prodigio. A los siete años escribió en inglés un resumen de la mitología griega; a los ocho, el cuento «La visera fatal», inspirado en un episodio del Quijote; y a los nueve tradujo del inglés "El príncipe feliz" de Oscar Wilde...
Sí...y cuando se publicó «El Príncipe Feliz», muchos pensaron que era una traducción hecha por su padre.

Su padre.... No olvido que a Borges siempre le pareció oír su voz cuando le recitaba de memoria, en inglés: «Tú no has nacido para la muerte, /¡inmortal pájaro!», de John Keats. Y que aquellas palabras le revelaron la poesía...
Sí... Keats fue importante para él por eso, pero le gustaba más la épica y, sobre todo, la anglosajona de los siglos IX y X, y las baladas inglesas. También Emerson y Browning y... ¡Walt Whitman!

Decidió ir a Ginebra para morir. ¿No tenía miedo?
No, porque no le gustaban las cosas dramáticas o -como él decía- sentimentales. Borges vivió de manera natural también la muerte: como todos los días, como siempre. Era una persona estoica.

En su lápida dice, en anglosajón: «And Ne Forhedan Na», esto es, «Y que nada temieran». ¿No temía?
No, porque él lo tomó como una aventura y como un lugar donde satisfaría su curiosidad sobre los misterios de la vida... Quería saber si había algo o no después de ella.

Pero es casi sobrehumano no tener miedo a la muerte...
Bueno, como usted sabe, él tenía una manera de sentir un poco oriental, por todo lo que había leído sobre esa filosofía, sobre budismo, zen y sintoísmo. ¡Eso es la sabiduría...! Saber disfrutar de lo que nos acerca la vida. «Qué importa el tiempo sucesivo / si en él hubo una plenitud / un éxtasis, una tarde...», escribió en Fervor de Buenos Aires.

¿Tuvo en toda su vida esa misma disposición para cruzar el umbral, hubiese lo que hubiese al otro lado?
Sí, la tuvo en toda su actitud. Por otra parte, el hecho de haber estado siempre contra la corriente indica un valor muy grande.

María, ¿Borges la amó?
Yo creo que sí, ¿no?

¿Y usted lo ama? ¿O lo amó?
Lo amo.

Hace un momento el camarero del bar donde tenemos esta conversación la descubrió: «Usted es la mujer de Borges», le escuchamos. Y en alguna de las entrevistas que hicimos anteriormente, me dijo: «No soy la viuda de Borges; soy el amor de Borges». Habló en presente, como muchas veces en esta charla. ¿Los une el Infinito....el «ansia de absoluto», según expresión de Louis Aragon?
Yo creo que cuando uno encuentra la mitad del alma, es para siempre. Forever and ever… and a day.

¿Borges fue generoso con todo lo que contiene la vida?
Sí, y también con los misterios de la vida.

Sin embargo, no parece haber dado importancia a algunos escritores. A Julio Cortázar, por ejemplo, a quien también le fascinaba la literatura fantástica.
Se equivoca, porque Borges sabía que era un gran escritor. Él lo descubrió y lo llamó al segundo día de que Cortázar le dejara «Casa Tomada», para que lo leyera; y le dijo que lo iba a publicar y que su hermana Norah lo ilustraría.

Pero la relación de los dos no continuó... ¿Por qué?
Cortázar se fue de Argentina, pero después se reencontraron en el Museo del Prado. Cuando lo vi...con su figura inconfundible, yo estaba delante de El perro semihundido, de Goya, uno de mis cuadros preferidos. Y entonces se lo dije a Borges, y él me preguntó si yo quería saludarlo, y yo le contesté que sí... si él quería. «Sí, claro...¿por qué no?», me dijo.

Tuvo usted a «sus» dos escritores juntos y unidos por el arte.
¡Sí! Y en el mismo momento Cortázar -un escritor más que consagrado en aquella época- vio a Borges, y entonces se acercó, y fue divino, y maravilloso, y único... uno de esos instantes irrepetibles que nos regala la vida. Cortázar le recordó que le había llevado su primer cuento, y destacó la generosidad de Borges con él. Y Borges rió y le dijo: «Bueno, no me equivoqué, fui profético».

Usted me transmite la magia de aquel encuentro...
Sí, fue mágico... ¡ésa es la palabra! Tenía conmigo a dos escritores a quienes yo admiraba y amaba... ¡Y delante de ese cuadro! Goya-Borges-Cortázar y El perro semihundido: fue algo perfecto.

Sin embargo, suele presentarse a Borges y a Cortázar como dos polos opuestos de la literatura argentina; y Cortázar no es recordado como merecería por la gran crítica, salvo en 2004, por el aniversario de su muerte...
Yo creo que eso es una suerte de purgatorio por el que pasan todos los autores... Después que mueren su obra vuelve a surgir. Y aquí es donde más se distingue un best-seller de la obra de un creador.

«Yo parezco haber nacido para no aceptar las cosas tal como me son dadas», escribió Cortázar. Fue un escritor comprometido...
Sí, estuvo comprometido como persona, pero no en toda su obra; tiene cuentos de literatura fantástica que no están politizados y obras que sí lo están.

¿Y qué pensaba Borges y qué piensa usted de El libro de Manuel?
No leí El libro de Manuel. Leí Rayuela y me pareció una cosa fascinante, como un juego, y también Los Premios es fantástico. Es extraordinario cómo -después de vivir tantos años lejos de su país, y con otro idioma- logró conservar el lenguaje de Buenos Aires.

Cortázar fue distancia y soledad; amor, nostalgia y dolor de Buenos Aires, así como su silencio con palabras.
Es verdad, y yo soy muy lectora de sus cuentos. En «La noche boca arriba» -uno de mis preferidos- él mezcla espacio y tiempo, de una manera extraordinaria; y también lo hace en Prosa del Observatorio, en realidad una nouvelle, una prosa poética fascinante. Esa es la parte suya que más me interesa.

María: año 1981 y dos actitudes. Cortázar en el Centro Cultural de la Villa de Madrid y aquel texto suyo sobre el poder de las palabras; y Borges, quien clamaba por «cien años de dictadura militar», mientras desaparecían miles de personas en Argentina.
Sí, pero Borges también estaba muy comprometido con lo que él pensaba.

¿Qué pensaba?
Pensaba lo que publicó, dijo, se discutió, se le criticó y por lo cual se lo sigue criticando, a diecisiete años de su muerte. Pero él había creído que aquello era lo mejor. Lo que él sintió, lo sintió. Y cuando vio que no funcionaba lo que él había defendido, cambió. Es decir: no era rebaño ni era hipócrita. Era coherente y nunca se traicionó, no medró, ni coqueteó con unos u otros para conseguir cosas. Y eso me parece extraordinario.

¿Usted coincidía con sus opiniones?
No, diferíamos mucho y discutíamos. Pero lo admiré porque fue honesto.

¿Fue por influencia suya que él recibió después a las Madres de Plaza de Mayo y se conmovió con ellas?
Las recibió, pero no sé si yo influí. Sólo le dije que soy pacifista y que lo peor que hay es utilizar el Poder para el mal.

Ahora hace usted una reedición de su obra, que incluye textos dispersos en diarios y revistas. El mundo se lo agradecerá...
Mire... yo creo que será importante para profesores, estudiantes y escritores, porque la obra de Borges es una lección de estilo. Permitirá ver el revés de la trama de lo que siempre hizo él: la reelaboración permanente, sobre todo de su obra poética.

¿Publicará «Los salmos rojos», que Borges escribió a sus diecisiete años y enamorado entonces de la Revolución Rusa?
No. A los veinte años Borges destruyó el libro donde está ese poema, porque al principio creyó que la Revolución bolchevique elevaría el conocimiento y las condiciones del pueblo. Pero cuando vio que los jerarcas de entonces querían ocupar el lugar de los zares, cortó con esa ideología. Para siempre.

Pero «Los salmos rojos» se publicó en la revista «Grecia» y en alguna otra de España...
Sí, y en un periódico de Ginebra. Pero lo único que quedó fue el poema «Los salmos rojos», que daba título a la obra; y lo que quedó... eso sí está.

¿Alguna vez lo vio llorar?
Sí, cuando conocí el original de la «Victoria de Samotracia», lloré de emoción, y Borges lloró conmigo. La visión de esa escultura en un libro fue la primera lección de estética que me dio mi padre.

¿Cuándo lo oyó reír?
Muchas veces. Mire... a mí me gusta mucho nadar, montar a caballo y bailar. De niña estudié danzas clásicas, después empecé flamenco, y con mis amigos bailo rock, salsa... todo eso. Y cuando Borges me acompañaba a mis clases de baile griego, se divertía mucho porque -como todos los alumnos se iban a hablar con él- mi profesor le decía que yo me hacía acompañar por Borges para gozar de unas «clases particulares».

Tiene usted una cultura vastísima y sigue estudiando...
Sí, adoro estudiar. Me serena. Y escribir es para mí como un jardín secreto. Fíjese que Borges decía que soy como el ojo del huracán: serenidad y silencio cuando todo se arremolina a su alrededor.

Y eso le gustaba de usted... ¿Qué más?
Mi relación lúdica con la vida, que él no había encontrado más que en su abuela inglesa, aunque yo creo que el lúdico era él. Pero... después de su muerte, quedé durante mucho tiempo como recortada en un centro de silencio y me sentí en la mira telescópica. Porque si bien el amor de Borges me protegió, lo que ese amor despertó en otros me dejó a la intemperie. Y fui acosada, perseguida y hostigada, aunque no por todos; y sufrí, pero gracias a los horrores, descubrí en mí un centro de equilibrio. Entonces entendí las palabras místicas de Dante, cuando en el Paraíso -en referencia a Dios- dice: «El amor que mueve el sol y las estrellas».

Amor sublime el de ustedes, pero, ¿y la cotidianeidad...?¿Dónde convivieron, un misterio para tantos?
En mi casa, y tomábamos el desayuno, con aroma a café y a naranjas, en algún bar. Yo no lo preparé jamás, porque no sé cómo hacerlo ni quise aprender.

¿Y cuándo descubrió usted que él era «su» hombre?
Me di cuenta... en un avión, donde pasó algo muy especial que me hizo sentir «eso», pero... no se lo dije. Bueno, por favor, no me pregunte: esto es mío.

Contarlo la humaniza...
Mire...nos pasó como en la historia de la mayor de las hermanas y de su muchacho, en la película Sensatez y sentimientos. Todo era tan victoriano al principio, como la contención primera entre Borges y yo.

Y como en la película, ¿hubo después un estallido pasional?
¡Ah, no!... del estallido no hablaré: es mi autobiografía....compréndame.

¿La complicidad entre ustedes hacía que él le diera a leer sus textos?
Sí, él era muy personal y me decía, por ejemplo: «Vea, María, vamos a cambiar esta palabra», y luego ... «¿O usted prefiere la otra?». Si yo le decía «la otra» o «ésta», él me decía: «¿Por qué?». Entonces yo le explicaba mis razones y él contestaba: «Bueno, voy a pensarlo». A veces aceptaba, y otras veces me decía: «Usted tiene razón, pero yo prefiero ésta». Éramos muy libres.

Él, emocional y racional a la vez. ¿Cómo era esa dicotomía?
Esa es, justamente, toda la fuerza de su vida y de su escritura. Con la sola emoción, no habría logrado esa precisión del lenguaje.

A ustedes les gustaban mucho Thomas De Quincey, Emily Dickinson...
...Y Kipling y «La balada del Oriente y el Occidente». Y John Donne, quien consigue un ritmo y una musicalidad en cada verso...

«Música», me dice... ¿como la que usted, según me contó en otra ocasión, siente en el desierto?
Sí... ese sonido de notas lejanas, o el de la arena cuando algún animalito la agita a su paso. O el del mar, tan potente, que parece que, de pronto, diera la vida; acre a veces y fuerte; también tiene el olor de un animal y también tiene música.

La música, que parece unir cielo y tierra…
¡Sí! Y puede desarmar las pasiones más negativas. Recuerdo El silencio, de Bergman, donde dos hermanas -dentro de un hotel- se aman, se odian y se gritan. Ni siquiera reparan en la música de la radio. Pero entra el mucamo y, conmovido, dice: «Es Johann Sebastian Bach». Entonces esos rostros que estaban crispados se van suavizando y la historia se trasforma... ¡y es como si de pronto uno entendiera los misterios de Orfeo! Es el Infinito.

A propósito, a pesar del supuesto agnosticismo de Borges, su obra es una apelación al Infinito, y cuando se convoca al Infinito se convoca a Dios. Y en vísperas de su muerte rezaron -aunque haya sido por mandato de su abuela inglesa- el Padre Nuestro en anglosajón...
No es que él creyera o no. Era agnóstico. Pero también su madre le había pedido el «Padre Nuestro». Antes de su muerte le dije que sobre ciertos temas yo no podía opinar, puesto que no tenía una formación religiosa; pero le pregunté si quería un sacerdote para que conversara de esto con él. Entonces Borges me dijo: «Lo que usted quiere decir es si yo necesito un sacerdote». Le dije: «No, sólo si usted quiere conversar con él de estos temas de los que yo no puedo hablar». Entonces me contestó: «Bueno, llamemos a un protestante y a un católico, así converso con los dos». Y fue por eso que, cuando murió, se celebró una ceremonia ecuménica. Con un sacerdote católico y con otro protestante.

¿Qué fue lo último que él le dijo antes de morir?
En los días anteriores a su muerte, me contaba de los caramelos «toffie» que le compraba su abuela y charlábamos de literatura y estudiábamos árabe. Y lo último que me dijo, bueno... él habló de los dos, pero jamás diré qué: eso es mío.

En un artículo reciente, John Berger describe la lápida de Borges en Ginebra. ¿Por qué fue a morir a Suiza?
Porque él admiraba aquel país, desde donde partió hacia Buenos Aires recién a sus veinte años; y -según me contó- al principio trataba de hablar mal de su lugar tan amado, para «despegarse»: porque sabía que tenía que hacer su vida en Argentina. Pero después no tuvo esa necesidad porque ya tenía perspectiva.

¿A quién se le ocurrió el bajorrelieve de la tumba?
No sé, probablemente a los dos. Se trata de la descripción de un fragmento de un poema medieval, La Batalla de Moldon, y comienza justamente con: «Y que nada temieran... » El primer libro que Borges me regaló era sobre literatura anglosajona, y la cubierta tenía ese escrito, ese fragmento.

Borges fue a morir a un barrio cerca del Ródano -sigo con Berger- cuyas calles estrechas parecen pasillos que corren entre inmensas estanterías de libros, como una suerte de biblioteca...
Sí, y sobre todo lo eligió porque es como su testamento a la humanidad.

¿Qué ofrendas le dejan en la «La Cimitére des Rois», donde está enterrado?
Flores, velas o alguna carta donde dicen que leyeron su obra.

«Yo pronuncio ahora su nombre, María Kodama. / Cuántas mañanas, cuántos mares, cuántos jardines de Oriente y del Occidente, cuánto Virgilio», le escribió. María, hoy, yo le pregunto, ¿cuántas mañanas, mares, jardines, ahora, sin él?
Todos los mares, todos los jardines. Y todo Virgilio. Toda mi vida en él. Forever and ever… and a day.

Publicado en «Cuadernos Hispanoamericanos» - Madrid, septiembre 2004

*Cristina Castello es poeta y periodista. Buenos Aires /París

* Este artículo es de libre de reproducción, a condición de respetar su integralidad y de mencionar a la autora.

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