mardi 16 octobre 2018

Enseignement. Blanquer réussira-t-il à faire « bouger le mammouth » ?


Victor Ayoli

Son « plan » va être révélé sous peu. Il semble vouloir imposer un retour aux bases. Y arrivera-t-il ? C’est pas de la tarte !

Un enfant sur cinq ne maîtrise pas la lecture et donc l’écriture. C’est un constat d’échec terrible. Un grand nombre de nos enfants ne savent plus lire, plus compter, et donc plus penser. Le système éducatif français, qui fut un des meilleurs du monde, est maintenant non seulement montré par Pisa comme dépassé, mais surtout, et c’est bien pire, inefficace. La faute à qui ? La faute à quoi ? Des bonnes intentions qui foirent, des systèmes d’apprentissage et des programmes qui changent à chaque ministre de l’enseignement, une priorité donnée à la compétition entre élèves mais aussi entre établissements, un abandon de l’excellence au profit du privé et surtout une partie importante de la population scolaire laissée sur le côté.
Résultat, l’école a cessé d’être le moteur de l’ascenseur social. Ceux qui sont nés avec une cuillère d’argent dans la bouche demeureront en haut, ceux qui sont nés dans la rue y resteront. Inégalité ! Avec en embuscade le privé qui rêve d’un enseignement essentiellement concurrentiel, avec des établissements gavés de pognon par les entreprises, débauchant les meilleurs professeurs du public, et fabriquant à la chaîne des « premiers de la classe » stéréotypés, formatés pour le système ultralibéral.
Sans oublier les écoles confessionnelles… Celles-ci n’ont pour vocation d’ouvrir l’esprit de leurs élèves, mais de les enfoncer dans le moule de leur idéologie. Il y a celles qui sont « sous contrat », aidées par l’État et, en compensation, tenues d’appliquer des programmes conformes à ceux de l’Éducation nationale. Et puis il y a les autres, les « établissements privés hors contrat » dont le développement a de quoi inquiéter. S’ils restent marginaux, ils sont en progression constante, surtout dans le primaire. Selon le ministère, il existe aujourd’hui un peu plus d’un millier d’établissements, tous niveaux confondus. Les profils sont très variés. On compte environ 300 établissements confessionnels : quelque 160 catholiques, 50 juifs, 40 musulmans et 30 protestants. Certains vivotent en attendant de signer un contrat avec l’État (possible au bout de cinq ans en principe). D’autres tiennent par-dessus tout à garder leur autonomie grâce à leur statut de hors contrat.
Les deux tiers de ces structures n’ont aucune appartenance religieuse. Une grande partie propose des pédagogies alternatives, type Montessori ou Steiner, pour les « déçus » du système scolaire classique. D’autres visent des publics spécifiques, comme les enfants bilingues, venant de milieux favorisés, avec des parents en mesure de payer des frais de scolarité élevés.
Les établissements hors contrat ne reçoivent pas un centime d’argent public, à la différence du privé sous contrat dont la rémunération des enseignants est prise en charge par l’État. Les hors contrat ont une gestion totalement autonome, embauchent qui ils souhaitent, sans condition de diplôme. Ils ne sont pas tenus de suivre les programmes officiels, mais l’État, au nom du droit à l’éducation de chaque enfant, veille à ce que le socle de connaissance soit acquis.
En France, la liberté d’enseignement est érigée au rang de liberté fondamentale, la plus élevée dans la hiérarchie des normes. N’importe qui, à condition d’être titulaire du bac, d’avoir plus de 21 ans et un casier judiciaire vierge, peut ouvrir un établissement scolaire. C’est aujourd’hui plus facile d’ouvrir une école qu’un bar, un restaurant ou un salon de coiffure !
Il fut un temps où l’école publique, gratuite et obligatoire assurait l’égalité des chances, en tout cas l’égalité dans l’obtention des savoirs de base. Ceci à travers ces formidables « hussards de la République » qu’étaient les instituteurs, respectés car respectables. Ce temps est révolu. Les profs sont mal payés, mal formés, de moins en moins motivés.
Les élèves ne se rendent plus compte de la chance qu’ils ont, de pouvoir acquérir un enseignement gratos. Ils s’en foutent, crachent à la gueule des profs, ont perdu la notion de l’effort en constatant que même les diplômes ne sont plus un rempart contre le chomdu, et que diler du chit rapporte plus que marner en classe… Mais pour aimer l’école, encore faut-il qu’on leur en donne envie ! Pour que les élèves aiment l’école, encore faut-il éveiller leur curiosité, encore faut-il qu’ils sachent pourquoi ils y vont, leur donner des perspectives autres que des classes poubelles s’ils ont le malheur de lâcher prise.
Quant aux parents d’élèves, au lieu d’être des auxiliaires des profs, ils en sont souvent les adversaires.
Blanquer, inquiet du niveau pas très réjouissant des élèves, veut mettre lui aussi son nom sur une énième réforme en revenant aux bases.

Bon courage à lui. Parce qu'il est bien lourd à exciter le « mammouth »…

Discours du chef Seattle, 1854


Gaëtan Pelletier

Nous savons que l’homme blanc ne comprend pas nos mœurs. 

Une parcelle de terre ressemble pour lui à la suivante, car c’est un étranger qui arrive dans la nuit et prend à la terre ce dont il a besoin. La terre n’est pas son frère, mais son ennemi, et lorsqu’il l’a conquise, il va plus loin. Il abandonne la tombe de ses aïeux, et cela ne le tracasse pas. Il enlève la terre à ses enfants et cela ne le tracasse pas. La tombe de ses aïeux et le patrimoine de ses enfants tombent dans l’oubli. Il traite sa mère, la terre, et son frère, le ciel, comme des choses à acheter, piller, vendre comme les moutons ou les perles brillantes. Son appétit dévorera la terre et ne laissera derrière lui qu’un désert.
Je ne sais pas. Nos mœurs sont différentes des vôtres. La vue de vos villes fait mal aux yeux de l’homme rouge. Mais peut-être est-ce parce que l’homme rouge est un sauvage et ne comprend pas.
Il n’y a pas d’endroit paisible dans les villes de l’homme blanc. Pas d’endroit pour entendre les feuilles se dérouler au printemps ou le froissement des ailes d’un insecte. Mais peut-être est-ce parce que je suis un sauvage et ne comprends pas. Le vacarme semble seulement insulter les oreilles. Et quel intérêt y a-t-il à vivre si l’homme ne peut entendre le cri solitaire de l’engoulevent ou les palabres des grenouilles autour d’un étang la nuit ? Je suis un homme rouge et ne comprends pas. L’indien préfère le son doux du vent s’élançant au-dessus de la face d’un étang, et l’odeur du vent lui-même, lavé par la pluie de midi ou parfumé par le pin pignon.
L’air est précieux à l’homme rouge, car toutes choses partagent le même souffle – la bête, l’arbre, l’homme, ils partagent tous le même souffle. L’homme blanc ne semble pas remarquer l’air qu’il respire. Comme un homme qui met plusieurs jours à expirer, il est insensible à la puanteur. Mais si nous vous vendons notre terre, vous devez vous rappeler que l’air nous est précieux, que l’air partage son esprit avec tout ce qu’il fait vivre. Le vent qui a donné à notre grand-père son premier souffle a aussi reçu son dernier soupir. Et si nous vous vendons notre terre, vous devez la garder à part et la tenir pour sacrée, comme un endroit ou même l’homme blanc peut aller goûter le vent adouci par les fleurs des prés.
Comment pouvez-vous acheter ou vendre le ciel, la chaleur de la terre ? L’idée nous parait étrange. Si nous ne possédons pas la fraîcheur de l’air et le miroitement de l’eau, comment est-ce que vous pouvez les acheter ?
Chaque parcelle de cette terre est sacrée pour mon peuple. Chaque aiguille de pin luisant, chaque rive sableuse, chaque lambeau de brume dans les bois sombres, chaque clairière et chaque bourdonnement d’insecte est sacré dans le souvenir et l’expérience de mon peuple. La sève qui coule dans les arbres transporte les souvenirs de l’homme rouge.
Les morts des hommes blancs oublient le pays de leur naissance lorsqu’ils vont se promener parmi les étoiles. Nos morts n’oublient jamais cette terre magnifique, car elle est la mère de l’homme rouge. Nous sommes une partie de la terre, et elle fait partie de nous. Les fleurs parfumées sont nos sœurs; le cerf, le cheval, le grand aigle, ce sont nos frères. Les crêtes rocheuses, les sucs dans les prés, la chaleur du poney, et l’homme – tous appartiennent à la même famille.
Aussi lorsque le Grand Chef à Washington envoie dire qu’il veut acheter notre terre, demande-t-il beaucoup de nous. Le Grand Chef envoie dire qu’il nous réservera un endroit de façon que nous puissions vivre confortablement entre nous. II sera notre père et nous serons ses enfants. Nous considérerons donc, votre offre d’acheter notre terre. Mais ce ne sera pas facile. Car cette terre nous est sacrée.
Cette eau scintillante qui coule dans les ruisseaux et les rivières n’est pas seulement de l’eau mais le sang de nos ancêtres. Si nous vous vendons de la terre, vous devez vous rappeler qu’elle est sacrée et que chaque reflet spectral dans l’eau claire des lacs parle d’événements et de souvenirs de la vie de mon peuple. Le murmure de l’eau est la voix du père de mon père.
Les rivières sont nos frères, elles étanchent notre soif. Les rivières portent nos canoës et nourrissent nos enfants. Si nous vous vendons notre terre, vous devez désormais vous rappeler, et l’enseigner à vos enfants, que les rivières sont nos frères et les vôtres, et vous devez désormais montrer pour les rivières la tendresse que vous montreriez pour un frère.
Nous considérerons donc votre offre d’acheter notre terre. Mais si nous décidons de l’accepter, j’y mettrai une condition : l’homme blanc devra traiter les bêtes de cette terre comme ses frères.
Je suis un sauvage et je ne connais pas d’autre façon de vivre. J’ai vu un millier de bisons pourrissant sur la prairie, abandonnés par l’homme blanc qui les avait abattus d’un train qui passait. Je suis un sauvage et ne comprends pas comment le cheval de fer fumant peut être plus important que le bison que nous ne tuons que pour subsister.
Qu’est-ce que l’homme sans les bêtes? Si toutes les bêtes disparaissaient, l’homme mourrait d’une grande solitude de l’esprit. Car ce qui arrive aux bêtes, arrive bientôt à l’homme. Toutes choses se tiennent.
Vous devez apprendre à vos enfants que le sol qu’ils foulent est fait des cendres de nos aïeux. Pour qu’ils respectent la terre, dites à vos enfants qu’elle est enrichie par les vies de notre race. Enseignez à vos enfants ce que nous avons enseigné aux nôtres, que la terre est notre mère. Tout ce qui arrive à la terre, arrive aux fils de la terre. Si les hommes crachent sur le sol, ils crachent sur eux-mêmes.
Nous savons au moins ceci : la terre n’appartient pas à l’homme, l’homme appartient à la terre. Cela, nous le savons. Toutes choses se tiennent comme le sang qui unit une même famille. Toutes choses se tiennent.
Tout ce qui arrive à la terre, arrive aux fils de la terre. Ce n’est pas l’homme qui a tissé la trame de la vie : il en est seulement un fil. Tout ce qu’il fait à la trame, il le fait à lui-même.
Même l’homme blanc, dont le Dieu se promène et parle avec lui comme deux amis ensemble, ne peut être dispensé de la destinée commune. Après tout, nous sommes peut-être frères. Nous verrons bien. Il y a une chose que nous savons, et que l’homme blanc découvrira peut-être un jour, c’est que notre Dieu est le même Dieu. Il se peut que vous pensiez maintenant le posséder comme vous voulez posséder notre terre, mais vous ne pouvez pas. Il est le Dieu de l’homme, et sa pitié est égale pour l’homme rouge et le blanc. Cette terre Lui est précieuse, et nuire à la terre, c’est accabler de mépris son créateur. Les blancs aussi disparaîtront ; peut-être plus tôt que toutes les autres tribus. Contaminez votre lit, et vous suffoquerez une nuit dans vos propres détritus.
Mais en mourant vous brillerez avec éclat, ardents de la force du Dieu qui vous a amenés jusqu’à cette terre et qui pour quelque dessein particulier vous a fait dominer cette terre et l’homme rouge. 

Cette destinée est un mystère pour nous, car nous ne comprenons pas lorsque les bisons sont tous massacrés, les chevaux sauvages domptés, les coins secrets de la forêt chargés du fumet de beaucoup d’hommes et la vue des collines en pleines fleurs ternies par des fils qui parlent. Où est le hallier ? Disparu. Où est l’aigle ? Disparu. La fin de la vie et le début de la survivance.

Changer les dates de péremption, une bonne décision qui va faire exploser les prix ! Explications


Charles Sannat

Réformer les dates de péremption, une solution pour lutter contre le gaspillage ? 

Oui c’est une bonne idée, mais cette bonne idée ne sera pas sans conséquence sur… les prix, et cela sera vraisemblablement très significatif. Explications.
« Les dates de péremption, mises en place pour prévenir tout risque sanitaire, suscitent la confusion chez certains consommateurs au point de contribuer à 20 % du gaspillage dans les foyers, et certains appellent à les réformer.
« À consommer de préférence avant » (date de durabilité minimale, DDM), « à consommer jusqu’au » (date limite de consommation, DLC) : ces formulations ne sont-elles pas dépassées, s’interroge Rose Boursier-Wyler, de l’application mobile « Too Good To Go »?
Cette appli antigaspillage, qui vise à « sauver » à prix réduit des repas qui seraient sinon jetés à la poubelle, a décidé de s’attaquer au problème de la « crédibilité » et de la « légitimité » de ces mentions, réglementées au niveau européen. Une pétition, intitulée #ChangeTaDate, vient d’être lancée à destination des industriels et des distributeurs pour « qu’ils clarifient leurs dates de péremption », explique sa fondatrice, Lucie Basch.

Concrètement, comment sont définies les limites de consommation ?

« Dans nos laboratoires, nous faisons des tests de vieillissement accéléré pour voir comment le produit se comporte », explique Claire Meunier, de chez Coca-Cola, en tenant compte de trois critères : la dimension sanitaire (absence de bactéries), la qualité (le goût) et les propriétés intrinsèques (vitamines, minéraux). »
Le problème, pour la suite, c’est que les pertes liées aux dates représentent 20 à 30 % des quantités achetées.
Si demain plus personne ne gâche, alors, en théorie, c’est une chute de 30 % de la consommation.
Pour compenser cela, le marketing rentrera en scène, et je vois d’ici la pub. « Nouvelle formule qui dure 10 fois plus longtemps », « la marque bidule innove pour vous », et les prix itou suivront et augmenteront de 30 % également !
C’est une excellente mesure, mais profondément inflationniste.
Pourquoi une excellente mesure alors ?
Parce que la nourriture doit avoir un véritable coût, un véritable prix, de même que l’énergie pour se chauffer...

... et si les coûts pour couvrir les besoins essentiels augmentent, il y aura moins d’écrans plats, de télés et de tablettes « made in China », des outils et des produits non indispensables qui représentent une part trop importante du budget des Français.

Source : AFP via Boursorama.com

Liberté pour Georges Abdallah : toutes et tous à Lannemezan samedi 20 octobre !


Alain Pojolat

Une nouvelle fois, nous manifesterons devant la prison de Lannemezan cette année. 

Une fois de plus, une fois de trop ! L’acharnement de l’État français en a décidé ainsi. Libérable depuis 1999, Georges Ibrahim Abdallah, militant communiste libanais, reste en prison malgré deux décisions de justice favorables à sa libération. Le Liban s’est depuis longtemps prononcé en faveur de son retour au pays, allant même jusqu’à proposer de le prendre en charge dès sa levée d’écrou, aux portes mêmes de la prison. 

Prisonnier politique

Mais rien ne semble ébranler la volonté des autorités françaises. Qu’ils soient de droite ou « socialistes », les gouvernements qui se sont succédé ont tous assumé de le maintenir en détention. En 2012, Manuel Valls, alors ministre de l’Intérieur, refusait, suite à une décision de justice pourtant favorable à la libération de Georges, de signer l’arrêté d’expulsion qui lui aurait permis de rejoindre son pays. 
Cet acharnement a été dénoncé par Yves Bonnet, chef de la DST à l’époque des faits : « Aujourd’hui 30 ans après les faits, je trouve anormal et scandaleux de maintenir encore Georges Ibrahim Abdallah en prison. Je considère qu’il avait le droit de revendiquer les actes commis par les FARL [Fractions armées révolutionnaires libanaises] comme des actes de résistance ». Effectivement, Georges est un résistant ! Ne cédant à aucun compromis, il a imperturbablement, depuis sa cellule, continué à lutter en défendant son identité de communiste combattant, de militant anti-impérialiste. Son engagement au côté de la résistance palestinienne reste sans faille, en dépit des difficultés que celle-ci a pu rencontrer depuis les 34 longues années qui ont tenu Georges à l’écart du combat. Les internationalistes d’ici ont une responsabilité majeure d’entreprendre toutes les actions susceptibles de hâter la fin de cette détention scandaleuse. C’est le sens que prendra notre présence devant la prison de Lannemezan.
Rendez vous à 14 h devant la gare de Lannemezan, puis manifestation jusqu’à la prison. 34 ans de prison, 34 ans de résistance… Libérez Georges Abdallah !

Manifestation pour la libération de Georges Ibrahim Abdallah. À  14 h, devant la gare. Départs collectifs en car ou en co-voiturage de Paris, Toulouse, Bordeaux et Marseille. Plus d’infos : http://liberonsgeorges.samizdat.net

Les jours heureux !...


fedetlib

Citation de Céline


La vérité est immangeable.

lundi 15 octobre 2018

Réforme des retraites : comprendre l’arnaque


Stéphane Ortega

Initialement prévu début 2019, le projet de loi sur la réforme du système de retraite ne sera présenté qu’après les élections européennes en mai. Le dossier est en effet explosif.

Pour le moment, le gouvernement consulte les organisations professionnelles, laisse planer le doute sur le contenu exact du texte, et n’ouvre pas de négociations. Gilles Oberrieder, conseiller confédéral retraite à la CGT, décrypte pour nous le nouveau système concocté par l’exécutif.

Le gouvernement annonce une réforme systémique pour les retraites. De quoi s’agit-il ?

Dans ce qui nous est dit, car ce n’est pas très clair et transparent, l’idée est de transformer tous les régimes de retraite par annuité, en un système à point. Au lieu de travailler 43 ans pour avoir une retraite complète, vous cotisez, et avec ces cotisations, vous achetez un certain nombre de points. La valeur en euros du point pour le calcul de la pension n’est connue qu’au moment du départ en retraite. Cette valeur est unique pour la totalité des régimes de retraite : salariés, agents du public et non-salariés.

Comment cela fonctionne-t-il dans les pays ayant déjà adopté une retraite à points ?

En Allemagne, quand on gagne le salaire moyen, autour de 3300 €, on gagne un point dans l’année. Ce point aujourd’hui permet de recevoir 32 € de retraite mensuelle. La durée légale du travail étant de 45 ans, en multipliant, cela représente 1440 € de retraite. Soit la moitié du salaire, un peu moins même. Aujourd’hui en France, les pensions tournent autour des deux tiers du salaire. Dans le système à point allemand, si une personne gagne les deux tiers du salaire moyen, elle n’a que deux tiers de points pour l’année. Les réformes de ce type dans les autres pays européens (Allemagne, Italie, Suède) ont eu pour effet de faire nettement baisser le niveau de la retraite par rapport au salaire d’activité. Nous avons compris que nous aurions un système approchant.

En quoi cette réforme est-elle différente des précédentes ?

Jusqu’à maintenant, les gouvernements ont réformé en rendant plus difficile l’accès à une retraite d’un niveau correct. Ils ont allongé à 43 ans la durée de travail nécessaire pour avoir une retraite à taux plein et reculé l’âge de départ à 62 ans. Pourtant, beaucoup de gens ne peuvent pas travailler à partir d’un certain âge. Ils ont aussi rendu plus longue la plage qui détermine le salaire pour calculer la retraite. Avant, c’était les 10 meilleures années, maintenant c’est 25 ans, les deux tiers de la carrière. Cela rend plus difficile de bénéficier d’une bonne retraite pour tous ceux qui vivent la précarité, les CDD à répétition, les difficultés à entrer dans un emploi stable, ou pour beaucoup de femmes qui sont à temps partiel.
Ces réformes vont avoir un effet important, mais plus tard. Ce sont les gens qui ont aujourd’hui 30 ou 40 ans qui en subiront les conséquences de la façon la plus forte. Le conseil d’orientation des retraites fait des projections sur 30 ans et dit que, sans rien changer, les retraites vont baisser de 20 %. Pas en valeur absolue, mais par rapport aux salaires des actifs. Nous pensons que la volonté du gouvernement de faire une réforme systémique, c’est-à-dire de changer tout le système de retraite en un régime universel, a pour but de baisser les retraites par rapport aux actifs, non pas en 20 ou 30 ans, mais en une dizaine d’années. Pour y arriver, son idée est de passer à une retraite à points de manière à ce que plus personne ne s’y retrouve.

Pour quelle raison souhaitent-ils baisser les pensions ?

Aujourd’hui, en travaillant plus longtemps, il est encore possible d’avoir le même niveau de retraite qu’avant. Là, ce que veut le gouvernement, c’est vraiment baisser la dépense. Le quasi-gel des pensions en 2019-2020 et l’augmentation non compensée de la CSG représentent une baisse de 4 % de pouvoir d’achat. Cela fait quand même de l’argent. Or, les retraites de base représentent 250 milliards chaque année. Si vous faites 4 % d’économie dessus, vous récupérez une dizaine de milliards. C’est un demi-point de PIB.
La durée moyenne de temps passé à la retraite aujourd’hui est de 24 ans pour un départ autour de 62 ans. À partir du moment où il y a plus de retraités et qu’on vit plus longtemps, il y a besoin de plus de ressources. L’allongement de l’espérance de vie est d’environ 2 mois par an. Au bout de dix ans, cela fait 2 ans, et 8 % de dépenses de retraites en plus. L’objectif poursuivi par le gouvernement est que le temps passé à la retraite n’augmente pas.
L’idée est probablement de trouver des mécanismes qui incitent fortement les gens à rester dans l’emploi plutôt que de partir à 62 ans, qui pourrait rester l’âge de départ. Il nous semble que l’objectif est d’inciter les gens à partir à 65 ou 67 ans en donnant des retraites ordinaires basses, tout en en permettant de les améliorer en restant dans l’emploi le plus longtemps possible.

Faudra-t-il travailler plus longtemps ?

La différence entre une retraite à points ou une retraite par annuités, c’est que dans une retraite à points, chaque année de travail compte et augmente le niveau de la retraite puisqu’on a des points en plus. Dans les régimes par annuités, quand la durée d’assurance est atteinte, 43 ans de cotisations, cela ne rapporte pas forcement de travailler plus, même si dans le régime par annuités existant, il y a un système de surcote. Si les retraites sont basses, cela incite à travailler plus longtemps. Nous pensons que le gouvernement veut mettre un niveau de pension ordinaire pas très élevé et mettre en place un système qui incite fortement les salariés à continuer à travailler.
En perspective, il y a la volonté de baisser la part des dépenses publiques pour les retraites dans le PIB. Ce qui est sûr, c’est que le gouvernement ne dit pas comment sera décidée la valeur du point ni quelle pourrait être sa valeur. C’est un mystère absolu. Si c’est comme en Allemagne, avec le salaire médian comme référence, quelqu’un au SMIC n’aurait qu’un demi-point par an. Multiplié par 43 ans, la durée actuelle de cotisation, cela ne ferait que 21,5 points. Avec un point à 32 € comme en Allemagne, cela donne 688 € de pension par mois. Sur les questions essentielles qui intéressent les gens : quand est-ce que je pars ? Et avec combien ? Le gouvernement donnera les réponses à ces interrogations le plus tard possible.

Il faudra donc travailler plus longtemps, pour gagner autant !

Le problème est que de nombreux salariés ne peuvent pas rester dans l’emploi. On ne les garde pas ! Nous avons vu récemment réapparaître la pauvreté parmi ceux qui ne sont ni en emploi ni en retraite. De plus en plus de seniors sont sans revenus parce qu’ils sont au chômage non indemnisé. Avec le durcissement des conditions d’accès à une retraite, ils ne partent pas, car ils auraient une décote. Ils préfèrent ne pas avoir de ressource pour attendre le bon moment pour partir. Dans le privé, la moitié des gens qui partent en retraite ne sont plus dans l’emploi. Il est facile de dire qu’il faut que les gens travaillent plus longtemps, mais environ la moitié ne le peuvent pas.

Qui décidera de la valeur du point chaque année ?

Tous les acteurs sont méfiants et craignent que l’État veuille décider seul pour des raisons d’équilibre budgétaire. L’Europe donne aux pays des recommandations. Par exemple celle que les régimes de retraite ne dépassent pas 12 % de la richesse produite. La France est à 14 %. Si la valeur du point est unique et que le gouvernement en décide seul avec la majorité parlementaire, il est beaucoup plus simple de rentrer dans la norme européenne. Cela nous paraît être l’objectif du gouvernement actuel. Il ne s’en cache pas d’ailleurs. Ce qui est certain, c’est que l’on ne nous dit pas comment la valeur du point sera décidée ni quelle pourrait être sa valeur. C’est un mystère absolu.

Il y avait-il d’autres choix pour faire face à l’augmentation du nombre de retraités ?

Effectivement, il y a plus de retraités et nous vivons plus longtemps. Il y avait trois solutions. Faire en sorte d’avoir plus de ressources : qu’il y ait plus d’emploi, plus de cotisations, moins de chômage. Ce n’est pas ce qui a été choisi. Une autre solution : augmenter les cotisations de retraites. Ce n’est pas ce qui a été prioritairement choisi, elles ont augmenté, mais peu. Ou encore, faire en sorte que les gens ne puissent pas profiter, sur leur retraite, de l’allongement de la durée de vie. Déjà, entre 2000 et maintenant, il y a eu un décalage de l’âge de départ qui correspond à l’allongement de la durée de vie sur cette période.

Le système à points est un changement de modèle et de philosophie. Est-ce la fin de la protection sociale ?

Ce n’est pas la fin de la protection sociale, mais ce n’est plus la même. La sécurité sociale est un système assurantiel qui est collectif. Nous donnons plus à ceux qui ont moins du fait des aléas, de la maladie, de la précarité, des difficultés dans l’emploi, du temps partiel contraint. C’est une assurance qui redistribue de ceux qui ont plus, vers ceux qui ont moins, mais qui donne à tout le monde.
Dans le système par points il n’y a plus de durée d’assurance requise. On travaille, on gagne de l’argent, on achète des points. Si nous gagnons moins, que nous sommes au chômage, nous n’achetons plus de points. Il n’est plus tenu compte des aléas de carrière. Aujourd’hui, dans le privé, un trimestre est validé avec 150 heures de SMIC sur trois mois. Ainsi, une caissière à mi-temps a quand même une année complète pour ses droits à la retraite. Cela compense la précarité. La retraite est calculée sur les 25 meilleures années. Avec le système à point cela n’est plus possible.
Si vous travaillez 40 ans, ce sont tout vos salaires sur 40 ans qui sont pris en compte, les bonnes et les mauvaises années. Dans un régime par annuité, seuls les meilleurs salaires comptent, ce qui permet le plus souvent d’éliminer les années difficiles d’insertion dans l’emploi ou de CDD.

Cette réforme va d’abord baisser la retraite des femmes, qui sont plus souvent à temps partiel, et de ceux qui ont eu le plus de difficultés à entrer dans l’emploi, c’est-à-dire les jeunes.