par Adolfo Pérez Esquivel
Chacun garde dans sa mémoire les faits et les événements qui ont marqué sa vie. Ces événements personnels ne sont pas isolés dans la vie du peuple, la situation du pays, et dans la communauté d’appartenance de chacun.
Je me trouvais en Equateur où je participais à la rencontre des Evêques Latino-américains qui avait lieu a la Casa de Santa Cruz, à Riobamba dans le Diocèse de Monseigneur Leonidas Proaño. C’est là que nous avons appris l’assassinat de Monseigneur Angelelli en Argentine. C’était un des évêques invités qui n’avait pas pu venir à cette rencontre. L’Archevêque de Santa Fé en Argentine, Monseigneur Vicente Zaspe était aussi avec nous.
La répression militaire équatorienne envahit la maison de retraite pour arrêter les 17 évêques et les religieux et les laïques qui s’y trouvaient. Nous avons été détenus et emmenés dans une prison militaire à Quito à quelques 300 kilomètres de là. Ce fut une des opérations continentale du Plan Condor, imposé par la Doctrine de la Sécurité Nationale lancée par la direction des Etats-Unis dans les régimes dictatoriaux de l’époque.
Le 5 mai 1977, de très bon matin, le gardien ouvre la porte du cachot et on me fait sortir pour m’emmener dans un bureau où ils m’apprennent que je vais être transféré. Ils ne me donnent aucune autre information. Un officier est chargé de m’accompagner avec deux autres officiers et deux sous-officiers qui me mettent les menottes et me font monter dans une voiture cellulaire où je suis enfermé dans un compartiment si étroit que je suis obligé de rester debout.
Après un parcours d’environ une heure et demie, on s’arrête et je vois que nous sommes à l’aérodrome de San Justo, une pancarte me permet de l’identifier, près d’un hangar d’où est tracté un petit avion. On me fait monter et on m’enchaîne sur le siège arrière. Là se trouvent le pilote, le co-pilote et les officiers et sous-officiers qui sont venus me chercher à la Surintendance de la Sécurité Fédérale. Ils sont armés de mitrailleuses et l’avion prend la piste et s’élève en se dirigeant vers le Rio de La Plata.
J’ai demandé où l’on m’emmenait mais le silence était absolu. Je connais parfaitement la zone que nous survolions car, pendant des années, j’ai navigué dans cette région. Je pouvais voir le Parana de Las Palmas, le Parana Mini et le Parana Guazu, la Barra de San Juan, la ville de Colonia (en Uruguay) et les lumières de Montevideo. Ce parcours était inexplicable ainsi que le temps que nous avons passé en l’air en tournant en rond sans prendre aucune destination.
Les gardes parlaient entre eux à voix basse et l’un d’eux s’approcha pour vérifier comment étaient les chaînes qui m’attachaient au siège et contrôler le cadenas. Je le sentais très nerveux et troublé, mais il restait silencieux et n’osait pas me regarder. Quelque chose devait arriver mais je ne savais pas quoi, bien que je pressentais ce que cela pouvait être. Les militaires attendaient un ordre pour savoir ce qu’ils devaient faire de moi. Puis, le pilote appelle l’officier et ils se parlent à voix basse. Je comprends qu’il lui dit: “ Nous attendons un ordre”.
Beaucoup de souvenirs se pressaient dans mon esprit et dans mon coeur ; cependant j’étais serein et ma force venait de la prière, de la foi et de l’engagement assumé auprès des peuples de l’Amérique Latine et de l’Argentine, de mon appartenance, des valeurs et de la lutte pour la vie face aux dictatures militaires. Je me souvenais des êtres chers, de mon épouse et de mes enfants ; aujourd’hui 7 mai, c’était l’anniversaire de mon fils Ernesto et j’éprouvais la douleur de ne pouvoir être avec ma famille pour le célébrer ensemble et partager. L’incertitude de ne pas savoir si je m’en sortirais vivant.
L’avion continuait à tourner entre la côte et le fleuve. Il faisait très froid et le temps s’écoulait interminable dans une attente incertaine chargée de tensions et d’une odeur de mort dans ce vol qui allait vers nulle part.
Le matin et le soleil commençaient à s’éveiller après une nuit chargée de présages et d’incertitudes. Je demeurais enchaîné dans l’avion sans possibilité de faire le moindre mouvement, sans réponse à mes questions avec seulement quelques regards furtifs et le chuchotement de leurs conversations avec leurs armes toujours sur les genoux. Je me demandais si j’étais arrivé à la limite de la vie, si tout ceci était la fin et j’essayais seulement d’aspirer l’air comme si c’était la dernière bouffée de vie.
Je me souvenais des compagnons et des compagnes du Serpaj, de mon fils aîné, Leonardo, de sa résistance et de son travail pour la défense des droits des peuples ; il était très jeune et avait beaucoup d’enthousiasme et d’engagement pour accompagner les organisations qui émergeaient du drame que vivait le peuple. Je me souvenais de ceux qui donnaient leur vie pour donner la vie et qui, de l’endroit où ils se trouvaient, résistaient avec dignité, comme ce groupe de femmes (de la Place de Mai) avec lesquelles nous partagions la douleur, la résistance et la force de la prière oecuménique. Elles surmontaient toutes les barrières culturelles, idéologiques et politiques, unies pour savoir où l’on avait amené leurs fils et leurs filles. Nous avons appris à tisser des réseaux solidaires.
Pendant ce temps intemporel, sans dimension, le vol de la mort continuait, jusqu’à ce que le pilote dise à voix haute : “Je reçois l’ordre d’aller à la Base Aérienne de Moron avec le prisonnier”. Alors, l’avion longe la côte et se dirige vers la base de Palomar. C’est un édifice peint de couleur jaune déjà un peu délavée par le temps. L’avion atterrit sur la piste et stationne près de cet édifice. Je reste avec le gardien armé. Le pilote et les officiers se dirigent vers l’édifice. Je ne sais plus combien de temps cela dure, sans doute plus de deux heures ; je crois que c’est alors qu’on décide ce que l’on va faire de moi. La pression internationale était intense, pression des églises, des gouvernements, des organisations sociales et culturelles et des organismes internationaux.
Quand le pilote et les officiers reviennent, ils disent : “Soyez content, nous vous amenons à la prison U9, la Nouvelle Unité”; je crois bien que j’ai été vraiment content qu’ils me conduisent en prison, car l’autre alternative, c’était la mort.
En ce jour du 5 mai de l’année 1977, j’ai rendu grâce à Dieu et à la vie de pouvoir continuer la lutte et la résistance dans l’espérance. Je sais que cette lutte et cette résistance ne sont toujours pas terminées. Il faut continuer malgré toutes les erreurs commises comme, par exemple, la remise du patrimoine du peuple à la voracité des entreprises internationales et toutes les trahisons de ceux qui ont vendu notre pays. Il faut récupérer les valeurs, l’identité, le sens de la vie et la dignité de notre peuple. Pour que ceux qui ont donné leur vie pour donner la vie, dans leur lutte et leurs espoirs, ne l’aient pas fait inutilement.
32 années après, il faut continuer à construire dans l’espérance. Malgré tout.
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Argentina - Memoria del 5 de mayo de 1977
Vuelo de la muerte
Adolfo Pérez Esquivel
Cada persona guarda en su memoria hechos, acontecimientos, que marcan su vida y que no son aislados en la vida del pueblo y la situación del país y en la comunidad de pertenencia de cada uno.
Había estado en Ecuador participando en el encuentro de Obispos Latinoamericanos que se realizó en la Casa de Santa Cruz, en Riobamba en la Diócesis del Obispos Leonidas Proaño y donde supimos del asesinato de Monseñor Angelelli en la Argentina. Era uno de los obispos invitados que no pudo llegar al encuentro. Estuvo el Arzobispo de Santa Fe, Monseñor Vicente Zaspe.
La represión militar ecuatoriana invadió la casa de retiro y reprimió a los 17 obispos, religiosos y laicos, que fuimos detenidos y llevados al cuartel militar en Quito, a unos 300 Kms. Fue un operativo continental del Plan Cóndor, impuesto a través de la Doctrina de Seguridad Nacional, promovido bajo la dirección de los EE.UU en los regímenes dictatoriales imperantes.
Al regresar a la Argentina después de mi liberación en el Ecuador, fui detenido en el Departamento Central de la Policía Federal el día 4 de abril, aniversario del asesinato de Luther King y el primer día de la Semana Santa. Son momentos de fuerte tensión y de resistencia espiritual. Fui llevado a la Superintendencia de Seguridad Federal, un centro de torturas y encerrado en un tubo, calabozo pequeño y maloliente con restos dejados por otros prisioneros, por ese lugar pasaron los Graiver, el director del Buenos Aires Herald, Robert Cox, entre otros. Lugar donde pasaban prisioneras que las transladaban a otras prisiones. con la promesa que las liberarían. Cuando salían a la calle y con el Estado de Sitio, volvían a secuestrarlas.
El día 5 de mayo del año 1977, a la madrugada, la guardia abre el tubo y me sacan, llevándome a una oficina donde me informan que sería trasladado. No dan otra información. Hay un oficial quien es el encargado de entregarme, dos oficiales y dos suboficiales, quienes me ponen las esposas y trasladan a un carro celular y soy encerrado en un compartimiento donde únicamente podía estar de pié.
Aproximadamente luego de hora y media de recorrido, se detiene y veo que es el aeródromo de San Justo, había un letrero que lo identificaba; está cerca de un hangar de donde sale carreteando un pequeño avión. Me suben encadenándome al asiento trasero. Están el piloto, el co-piloto los oficiales y suboficiales que me buscaron en la Superintendencia de Seguridad Federal, armados con ametralladoras y el avión tomó pista y se elevó dirigiendo su rumbo hacia el Río de la Plata.
Pregunté dónde me llevaban, pero el silencio era absoluto. Conozco perfectamente la zona sobre la que volábamos por haber navegado durante varios años la región. Pude ver los ríos Paraná de las Palmas, el Paraná Mini y el Paraná Guazú, la Barra de San Juan, Colonia y las luces de Montevideo. Era inexplicable ese recorrido y el tiempo transcurrido en el aire dando vueltas sin destino alguno.
Los guardias hablaban entre si en voz baja, uno de ellos se acercó para ver como estaban las cadenas que me ataban al asiento y sujetaba el candado, lo sentía muy nervioso y alterado, pero silencioso, no se atrevía a mirarme. Algo estaba por suceder; yo no lo sabía, aunque presentía lo que podía ser. Los militares esperaban una orden y saber qué hacer conmigo. El piloto llama al oficial y hablan en voz baja. Siento que le dice “estamos esperando la orden”.
Muchos recuerdo se agolpaban en mi mente y corazón, sin embargo estaba sereno y mi fuerza nacía de la oración , de la fe y el compromiso asumido junto a los pueblos de América Latina y la Argentina, de la pertenencia, valores y lucha por la vida frente a la dictaduras militares. Recordaba a los seres queridos, a mi esposa e hijos y que el día 7 de mayo es el cumpleaños de Ernesto y el dolor de no poder estar junto a la familia para celebrar y compartir. La incertidumbre de no saber si estaría vivo.
Tenía información de prisioneros que la dictadura militar ordenó arrojar desde los aviones al Río de la Plata y al mar. En Ginebra, en la Asociación Internacional de Juristas pude ver algunos micro-films de cuerpos de prisioneros que la corriente del río había arrastrado a la costa uruguaya;
El avión continuaba dando vueltas hacia la costa y el río. Hacía mucho frío y el tiempo inmenso transcurría en una espera incierta, cargada de tensiones y olor a muerte de un vuelo hacia ningún lado.
La madrugada y sol comenzaban a despertar de una noche llena de presagios e incertidumbres. Permanecía encadenado en el avión, sin capacidad de cualquier movimiento, sin respuesta a mis preguntas; sólo miradas furtivas y el susurro de sus conversaciones y las armas sobre sus rodillas. Me preguntaba si había llegado al límite de la vida; si todo eso era el fin, sólo trataba de aspirar el aire como si fuera la última bocanada de vida.
Recordaba a los compañeros y compañeras del Serpaj, a mi hijo mayor, Leonardo en su resistencia y trabajo en defensa del derecho de los pueblos; era muy joven con mucho entusiasmo y compromiso acompañando a organizaciones emergentes del drama que vivía el pueblo. Recordaba a quienes dieron su vida, para dar vida, desde su lugar resistían con dignidad, como ese grupo de mujeres con las que compartimos el dolor, la resistencia, la esperanza y la fuerza de la oración ecuménica, superando barreras culturales, ideológicas y políticas, unidas para saber a donde llevaron a sus hijos e hijas. Fuimos aprendiendo a tejer redes solidarias.
El tiempo sin tiempo, sin dimensión continuaba el vuelo de la muerte, hasta que el piloto dice en voz alta: “tengo la orden de ir a la Base Aérea de Morón, con el prisionero”. Así el avión recorre la costa y se dirige a la base del Palomar. Un edificio pintado de amarillo ya un poco desgastado por el tiempo, el avión aterriza en la pista y estaciona cerca del edificio. Quedo con la guardia armada. El piloto, junto con los oficiales se dirigen al edificio. No sé el tiempo transcurrido, tal vez más de dos horas, creo que ahí se decidió qué hacer conmigo. La presión internacional era intensa, de las iglesias, gobiernos, organizaciones sociales y culturales, de organismos internacionales.
Cuando regresan el piloto y los oficiales dicen: “póngase contento, lo llevamos a la U9, la Unidad Nueve, creo que hasta me puse contento que me lleven a la cárcel. Lo otro era la muerte.
El día 5 de mayo del año 1977, di gracias a Dios y la vida poder continuar la lucha y la resistencia en la esperanza. Sé que esa lucha y resistencia no finalizó, que hay que continuar a pesar de tantas claudicaciones, entrega del patrimonio del pueblo a la voracidad de empresas transnacionales y traiciones de quienes vendieron el país. Hay que recuperar valores, identidad, sentido de vida y dignidad de nuestro pueblo. Que la lucha, esperanzas de aquellos que dieron su vida para dar vida no haya sido inútil.
A 32 años hay que continuar construyendo en la esperanza. A pesar de todo.
- Adolfo Pérez Esquivel es Premio Nóbel de la Paz 1980.
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