Seamus Heaney(Derry, Irlande du Nord, 1939)
« Mon amour, tu vas parfaire pour moi cet enfant
Dont les étroites et imparfaites limites ne cessent de se rompre... »
« Prison »
Les humains ont la souffrance dure
Mutuellement ils se torturent,
S'endurcissent et se blessent.
Aucun poème, chant ni pièce
Pareil tort ne saurait réparer,
Ainsi infligé, de la sorte enduré.
« Irlande »
Tenace dans l'effort et fort sous la tension,
Un pied sur chaque bord sans être d'aucun camp,
Le pont tient bon sans discussion.
Rien ne peut détourner son attention.
Mouvant ou treillagé, penché en suspension,
Un pied sur chaque bord sans être d'aucun camp,
Tenace dans l'effort et fort sous la tension.
« Poème »
Pour Marie
Mon amour, je vais parfaire pour toi l'enfant
Qui bricole assidûment dans ma tête
Et creuse avec une lourde bêche pour empiler les mottes
Ou patauge dans la gadoue d'un profond fossé.
Tous les ans, je semais mon jardin long d'un mètre.
Je prenais une couche de terre pour construire le mur
Qui tiendrait à l'écart la truie et la poule qui picore.
Tous les ans, à leur entrée, les mottes tombaient.
Ou dans la vase aspirante je m'ébattais
Et dressais un barrage dans le fossé,
Mais toujours mes bastions d'argile et de mélasse
Crevaient à l'arrivée des pluies d'automne.
Mon amour, tu vas parfaire pour moi cet enfant
Dont les étroites et imparfaites limites ne cessent de se rompre
en de nouvelles limites désormais, tu ordonneras le monde
A l'intérieur de nos murs, de notre anneau doré.
(Extrait de Poèmes 1966-1984 Ed. Gall., 1988.
Trad. Anne Bernard Kearney et Florence Lafon)
« Traditions »
(Extrait)
I
Notre muse née en Irlande
Parlait brillamment il y a longtemps
De la tradition de sons répétés,
Sa tumeur grandit.
Vestige, oubli
Comme le coccyx
Ou une croix de l’abbesse Bride
Jaune dans quelque dépendance extérieure
« Les Errances de Sweeney »
Paul Klee - L'Homme Futur 1930
1
Nous avons déjà raconté comment Sweeney, fils de Colman Cuar et roi de Dal-Arie fut pris d'errance après s'être envolé du champ de bataille. La présente histoire raconte les causes et les raisons de ses crises et de ses périples, pourquoi, de tous les hommes, il était sujet à de tels accès de démence; elle raconte aussi ce qui lui est advenu par la suite.
2
En Irlande vivait un certain Ronan Finn, remarquable ecclésiastique et saint homme. C'était un missionnaire actif, ascétique et pieux, un vrai soldat du Christ. Il était un digne serviteur de Dieu, quelqu'un qui châtiait son corps pour le bien de son âme, un bouclier contre le vice et les attaques du diable, un homme doux, aimable et toujours occupé.
3
Un jour, alors que Sweeney était roi de Dal-Arie, Ronan était venu jalonner le terrain d'une église du nom de Killaney. Sweeney, de là où il se trouvait, entendit tinter la clochette de Ronan au moment où il jalonnait les limites du terrain, et il demanda à ses gens ce que cela signifiait.
- C'est Ronan Finn, fils de Bearach, répondirent-ils. Il jalonne les limites d'une église dans votre territoire et ce que vous entendez est le son de sa clochette.
Sweeney fut subitement pris de colère et se précipita pour chasser l'ecclésiastique de l'église. Eorann, sa femme, une des filles de Conn de Ciannacht, tenta de le retenir et s'agrippa à la frange de sa cape écarlate, mais l'agrafe de la cape cassa à l'épaule et fut projetée à travers la pièce. Il lui resta bien la cape mais Sweeney avait disparu, nu comme un ver, et fut bientôt devant Ronan.
4
Il trouva l'ecclésiastique devant son psautier, un magnifique livre enluminé, en train de glorifier à voix haute le Roi du ciel et de la terre. Sweeney se saisit du livre et le jeta dans les froides profondeurs d'un lac tout proche, où il s'enfonça sans rider la surface. Au moment où il empoignait Ronan pour le traîner hors de l'église il entendit un cri d'alarme. L'appel venait d'un domestique de Congal Claon qui était venu sur l'ordre de Congal requérir la présence de Sweeney à la bataille de Moïra. Il fit un rapport complet de la situation et Sweeney partit sur-le-champ avec le domestique, laissant l'ecclésiastique affligé d'avoir perdu son psautier et piqué au vif par ce mépris et par cet outrage.
5
Un jour et une nuit passèrent et alors une loutre surgit du lac avec le psautier et le rapporta à Ronan, absolument intact. Ronan rendit grâce à Dieu pour ce miracle et maudit Sweeney, disant:
6
Sweeney fit violence sur moi
et me traita cruellement
et posa ses deux mains sur moi
pour m'arracher de Killaney.
Ma clochette se fit entendre,
Sweeney s'élança en courant,
sa rage s'élevait contre moi
pour me chasser et me bannir.
Quel outrage, cette éviction
du site élu pour mon église,
c'était un acte intolérable.
Dieu, donc, exauça ma prière.
Ma main qu'avait prise Sweeney
il la lâcha au cri d'alarme
guerrier: Viens rejoindre sans délai
Congal sur la plaine de Moïra.
Je chantai mes actions de grâce
pour si clémente liberté,
appel fortuit, inopiné
aux armes pour rallier son prince.
Sa course le mena au champ
où s'enfiévra son esprit.
Fou, nu, il hantera l'Irlande,
il mourra au fer d'une lance.
Ce psautier qu'il prit, arracha
à moi, jeta dans l'eau profonde -
Christ me l'a rendu indemne.
Le psautier est immaculé.
Un jour, une nuit dans un lac,
mon livre diapré est intact!
Par la volonté de Dieu le Fils
une loutre me le rapporta.
Devant ce psautier profané,
je jette mon anathème:
néfaste le jour où la race
de Colman verra ce psautier.
Nu comme un ver, Sweeney
m'a défié et m'a fustigé:
tel est donc l'arrêté de Dieu,
nu comme un ver il restera.
Eorann, fille de Conn de Ciannacht,
essaya de le retenir.
Qu'Eorann pour cela soit bénie
mais Sweeney restera maudit.
7
Après quoi, Ronan s'en fut à Moïra pour rétablir la paix entre Donal, fils d'Aodh, et Congal Claon, fils de Scannlan, mais en vain. Toutefois, la présence de l'ecclésiastique fut acceptée comme le gage et la garantie du respect des règles de la bataille; ils convinrent qu'il était interdit de tuer excepté entre les heures qu'ils avaient fixées pour le début et la fin du combat chaque jour. Sweeney, cependant, ne cessait de violer tous les traités de paix, toutes les trêves ratifiées par l'ecclésiastique et pourfendait un homme chaque jour avant que les camps n'eussent engagé le combat et un autre chaque soir quand celui-ci était terminé. Ainsi, le jour décidé pour la grande bataille, Sweeney fut sur place avant tous les autres.
Il était vêtu comme ceci:
sur sa peau blanche, chatoiement de soie;
et une ceinture de satin entourait sa taille;
et sa tunique, trophée reçu pour ses services
et don d'allégeance de Congal,
était comme ceci -
pourpre, à mailles serrées,
bordée de gemmes et d'or,
un frémissement d'écharpes et de passants,
constellé d'argent éclatant,
et l'ourlet bigarré de points brodés.
Il avait une lance à fer émoulu dans chaque main,
un bouclier de corne marbrée sur le dos,
une épée à poignée d'or au côté.
9
Ce fut ainsi qu'il s'avança jusqu'au moment où il se trouva devant Ronan qu'accompagnaient huit psalmistes de sa communauté. Ils bénissaient les armées en les aspergeant d'eau bénite et ils aspergèrent Sweeney en même temps que tous les autres. Sweeney pensa qu'ils l'avaient fait dans le seul but de se moquer de lui, et donc il se saisit d'une de ses lances, la projeta et tua sur le coup un des psalmistes de Ronan. Il envoya sa seconde lance sur l'ecclésiastique lui-même, si bien qu'elle perça la clochette suspendue à son cou, et la hampe se cassa et vola en l'air. Ronan s'exclama:
10
Que maudit soit Sweeney
pour ce grand outrage.
Sa lance polie profana
ma clochette sacrée,
un saint qui l'avait tenue
lui donna la grâce, fendue-
elle te condamne aux arbres,
tête d'oiseau dans les branches.
Tout comme la hampe brisée
rebondit dans les airs
sois moulu par les spasmes
fous, Sweeney, pour toujours.
L'enfant chéri est à terre,
ton fer est rouge de son sang:
pour parfaire ce marché
tu seras percé par un fer.
Si les gens tenaces d'Owen
voulaient s'opposer à moi,
Uradran et Telle
les forceront au déclin.
Uradran et Telle
les ont forcés au déclin.
Jusqu'à la mort du temps
maudit tu resteras.
Je veux bénir Eorann,
qu'elle prospère en beauté.
Dans la douleur éternelle
que maudit soit Sweeney.
11
Paul Klee - Drawn One 1935Trois immenses clameurs retentirent lorsque les rangs serrés des armées s'entrechoquèrent en beuglant leurs cris de guerre comme des cerfs. Quand Sweeney entendit ces hurlements et leurs échos s'élever jusqu'aux nuages qui passaient dans le ciel puis amplifiés par les voûtes de l'espace, il leva le regard et fut possédé par une énergie sombre et déchirante.
Son cerveau se convulsa,
son esprit se déchira.
Le vertige, l'hystérie, le roulis,
puis des secousses s'emparèrent de lui,
il titubait et battait l'air avec acharnement,
il était révolté à l'idée des lieux fréquentés
et rêvait d'étranges migrations.
Ses doigts se raidirent,
ses pieds raclaient et s'agitaient,
son cœur était saisi,
ses sens étaient hypnotisés
sa vue s'était gauchie,
les armes lui tombèrent des mains
et il s'éleva en une courbe frénétique et lourde
comme un oiseau des airs.
Et la malédiction de Ronan fut accomplie.
Ses pieds effleuraient les brins d'herbe avec tant de légèreté que pas même une goutte de rosée ne fut dérangée et tout ce jour-là il hanta sans répit plaines et champs, collines dénudées et marais, bosquets et marécages; pas une colline ou vallée, pas une plantation ou forêt qu'il n'eût visitée ce jour-là en Irlande; jusqu'à ce qu'il atteignît Ros Bearaigh à Glen Arkin, et là il alla se cacher dans un if du glen.
* * *
Seamus Heaney
(Condado de Derry, Irlanda del Norte, 1939)
«Anatomías de la muerte: ¿Cuál es mi patria?»
«Acta de unión»
I
Esta noche, un primer movimiento, un latido,
Tal como si la acumulada lluvia en los pantanos
Se hiciera inundación y torrentera: el pantano revienta,
Un tajo que se quiebra abre el lecho de helecho.
Tu espalda es un contorno definido de costa de levante
Y las piernas y brazos se prolongan
Allende tus colinas escalonadas. Acaricio
Esta provincia palpitante donde nuestro pasado se ha hecho adulto.
Yo soy el reino grande que tu hombro sobrepasa,
Al que no has de halagar ni tampoco ignorar.
La conquista es mentira. Envejezco
Tolerando tu costa, independiente sólo a medias,
Dentro de cuyos límites ahora mi patrimonio
Culmina inexorable.
II
Y todavía soy imperialmente
Macho, que a ti te deja el sufrimiento,
El proceso desgarrador de la colonia,
El ariete, la barrera que estalla desde dentro.
El acta retoño en una pertinaz quinta columna
Cuya postura crece unilateralmente.
Bajo tu corazón su corazón es un tambor de guerra
Llamando a la asamblea de la fuerza. Ya sus parasitarios
Ignorantes y raquíticos puños
Golpearon tus fronteras y hacía mi sé que apuntan
Desde la otra ribera. No preveo tratado
Que alivie por completo tu hollado
Y trabajado cuerpo, el enorme dolor
Que, como el campo abierto, una vez más te deja descarnada.
«Desde la frontera de la escritura»
La tensión y la nada ciñen aquel espacio
cuando el coche para en el camino, las tropas revisan
modelo y chapa y, mientras uno de ellos asoma la cabeza
por tu ventanilla, te das cuenta de que hay más
en una colina distante, apuntando fijo con fusiles amartillados
que te mantienen bajo control
y todo es pura interrogación
hasta que alguien mueve el rifle y uno acelera
con fingida despreocupación.
Un poco más vacío, un poco gastado,
como siempre, por ese estremecimiento del yo,
sojuzgado, sí, y obediente.
De modo que sigues manejando hasta la frontera de la escritura
donde vuelve a suceder. Los fusiles en los trípodes;
el sargento con el transmisor repitiendo
tus datos, esperando para darte paso;
el francotirador, como un halcón
apuntándote incomodo por el sol.
Y de pronto te dejan seguir, acusado pero libre,
como si hubieras pasado desde atrás de una cascada
a la corriente negra de una ruta de asfalto
dejando atrás carros blindados, por entre soldados apostados
que se reflejan como sombras de árboles contra el parabrisas lustrado
y se alejan.
«Estirpe»
Paul Klee - Ad Marginen - 1930
I
Emparentado por el jeroglífico
de turba en un abierto campo
con la víctima estrangulada,
nido de amor en el helecho,
penetro en los orígenes
como el perro da vueltas
a sus recuerdos ancestrales
sobre la estera en la cocina:
se agita el suelo del pantano,
pía y cecea el agua
mientras piso al andar
juncos y brezo.
Amo esta faz de hierba
sus negras incisiones,
los secretos recónditos
de procesos y ritos;
amo la primavera
que brota de la tierra,
de cada terraplén pende una horca,
cada charca
la desatada lengua
de una urna, bebedora de luna,
no para ser sondada
por el ojo desnudo
II
Marisma, ciénaga, marjal:
reinos del légamo,
heredades de los de sangre fría,
de guaridas de lodo y huevos enfangados.
Pero pantano
que significa suave,
lluvia que cae sin viento,
pupila de ámbar.
Rumiante suelo,
digestión de molusco
y vaina,
profundo arcón de polen.
Despensa de la tierra y bóveda de hueso,
declive solar, embalsamadora
de votivas ofrendas
y fugitivos muertos por la espalda.
Novia insaciable.
Tragasables,
muladar, cofre,
témpano de la historia.
Suelo que dejará al desnudo
su lado más sombrío,
suelo propicio al nido,
fondo de mi memoria.
......
VI
Y tú, Tácito,
observa cómo hice mi arboleda
sobre un antiguo palafito
cimentado por los terribles muertos:
una paz desolada.
Nuestra madre tierra
es acre por la sangre
de sus leales,
que yacen boquiabiertos
en su sagrado corazón
mientras desde las fortificaciones
las legiones observan.
Vuelve otra vez a esta
"isla del océano"
donde nada será suficiente.
Lee los inhumados rostros
de víctimas y bajas;
haz un informe ecuánime
de cómo asesinamos
por el bien común
y rapamos cabezas
de notables,
de cómo se traga la diosa
nuestro amor y terror.
«El santuario de la ropa»
Era una dulzura bien nueva
hallar en los primeros días
blusas de muselina blanca
en un tendedero de nylon
secando sobre la bañera
o una funda de nylon en el brillo
de su propia electricidad
-como si Santa Brígida
hubiera armado una vez más
un rayo de sol en el aire
como el rayo del que dispuso
para secar en él su capa
(apremiada Brígida, siempre
en marcha, siempre sin reposo)-
la inerte y húmeda e injusta
erosión de lo cotidiano
aliviada y resuelta
con la brillantez de costumbre
«Para la sombra de Zbigniew Herbert»
Tú fuiste uno de aquellos, a espaldas del viento del norte,
a quienes Apolo favoreció y a los que acostumbraba visitar
en la estación helada. Y entre tu gente tú
eras nombrado heraldo cada vez que partía
y la tierra callaba y la promesa del verano se frustraba.
Aprendiste a tocar su lira y la mantuviste afinada
«San Kevin y el mirlo»
Helos aquí: San Kevin y el mirlo.
De rodillas, los brazos en cruz, el santo
Está dentro de su celda, pero la celda es tan angosta,
Que una palma volteada sale por la ventana,
Rígida como una viga transversal, cuando un mirlo
Llega a posarse: pone sus huevos y se dispone a anidar.
Kevin siente los tibios huevos, el pequeño pecho,
La cabeza y garras acurrucadas, se sabe parte
De la gran cadena de la vida eterna,
Y eso lo mueve a piedad: ahora habrá de mantener la mano
Como una rama a merced del sol y de la lluvia semanas enteras,
Hasta que los polluelos rompan el cascarón, echen plumas y vuelen.
*
Y ya que todo esto es algo imaginado,
Imagina que eres Kevin. ¿Cómo estará?
¿En olvido de sí o en agonía todo el tiempo,
Desde el cuello hasta los adoloridos antebrazos?
¿Se le habrán dormido los dedos? ¿Sentirá aún las rodillas?
¿O acaso la mirada en blanco del subsuelo
Habrá trepado a través suyo? ¿Existirá la distancia en su cabeza?
Solo y reflejado claramente en el río profundo del amor,
"Trabajar, sin pretender ninguna recompensa", reza,
Una oración elevada por su cuerpo enteramente,
Pues él ha olvidado el ser, ha olvidado al ave
Y, en la ribera, el nombre del río ha olvidado.
Traducción de Pura López Colomé ©De The Spirit Level, Faber & Faber, 1996.
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