dimanche 4 octobre 2009

L'oeil nu

L'inspiration nait aux sources de la vie et de la mort, voici le poème de Yves Romel TOUSSAINT (Hinches -HAITI)
Denise Bernhardt

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par Yves Romel


L'oeil nu

© Marc-Antoine LEGRAND
Déportés 1
Ce jour là
je savais que j'allais mourir
le soleil avait la face
contre le mur
qu'un geôlier fouettait

je voulais crier au tribunal
mais il n'y avait que des images
exposées sur des sièges poussiéreux
pour la vente aux enchères
qui attendaient qu'on vienne les acheter

Ce jour là
De policiers, de suspects, de commissaires du gouvernement
d'agents de la Minustath (1)
de maîtres d'hôtel
de médecins dont on ne connaît plus les noms
ces médecins qui délivrent le certificat de l'autopsie
en neuf points
où le Siégé le résume (2)
en un seul point
"aime ton prochain comme toi-même"
ce jour qui fuit
quand la vie frappe la mort
ce jour d'un temps-mort
dans l'écume de l'aube
ce jour qui fait fuir les fantômes
à coup de piques ou par étranglement
ce jour-là
le crime était à sa dernière journée
du mois d'août ;
la nuit perlait de larmes
et l'eau a pleuré sang
de tous les côtés.

La lune a l'œil crevé d'eau
et cette ville a encore
la menstruation d'une femme
en pleines mutations d'ombre,
des gestes,de masques en fer
et des images iconographiées
peignant une loas (3)
sur une vieille dodine coloniale. (4)

Le crime était pourri
jusqu'à l'os ;
toutes ces taches d'amalgames
toutes ces douleurs d'orages
cette piscine habillée de sang
et ce bout de petit pays
qui nous enseigne
comment il faut apprendre
à mourir, à l'oeil nu
cette ville où il pleut du sang
ce sang qui mange la vie
ce sang qui marche à pas de suicide
sans tête ni corps

ce jour -là

j'avais tant de silence à vous dire
de ce pays qui regarde
dans l'œil d'un zombi
ce jour-là
il n'y avait pas d'électricité
pas de sécurité
pas de ménagères
les réceptionnistes s'étaient épuisés
effrangés par la distance des secondes
et la hauteur d'une cruche à faire boire
le black-out était à l'ordre du jour..

Et Josué traversa le Jourdain de la mort
en statue de Charlemagne Péralte (5)
qui sermonnait pour la liberté ;
mais quelle poésie fait-il sous l'eau ?
moi, je ne sais pas
je n'y étais pas
je n'ai même pas vu
les yeux du mort
ma voix se fêle
mes cris se mêlent
entre larmes et eaux
quand le temps nous mange

Ce jour-là
il y avait trop de vérités
qui ne disent mots
par un étranglement de rêve
et ce silence qui fuit
avec la peur derrière le dos
et ce sang goutte à goutte
moulait le bleu d'aurore..

Nous mourons tous à l'œil nu.

© Toussaint Yves Romel
Poète

Notes :
1 Mission des Etats Unis pour la stabilisation en Haiti
2 Le Siégé c'est le juge en HAITI
3 un esprit dans la culture Vodou
4 un rocking -chair
5 héros national haitien ( 1886-1919 )

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