par Pedro Vianna
aux confins du dit et du non-dit
il se tenait perplexe
à la recherche d'une raison de vivre
prisonnier des absences
il se cramponnait aux souvenirs
oublieux d'un avenir qu'il ne parvenait plus à distinguer
dans l'épaisseur du brouillard des abandons
il parcourait des distances infinies
sans jamais quitter son minuscule pré carré
petit piédestal inconscient figé dans son enclos
amas incohérent de rêves abusés
fier
il entassait les débris de ses vœux généreux
exhibait content ses victoires jamais concrétisées
et chantait des requiems comme des marches triomphales
plongé dans le miroir des fantaisies
il se perdait parmi les éclats opaques
de ses dimensions inatteignables
jongleur des marécages de la mémoire
il manipulait ses désirs comme des charbons ardents
laissant choir ses envies au nom d'un passé égorgé
timoré
il mettait sa vie en jachère
pour songer aux moissons du néant qu'il croyait convertir en action
prophète des événements révolus
commandeur des armées défaites dissoutes
héraut des décisions annulées
paladin des causes éternellement futures
contempteur des propos non tenus
chantre du verbe assassiné
moniteur d'apprentis décédés
grand prêtre du temps refusé
sorcier aux philtres anodins
élu d'un peuple imaginaire
serviteur de dieux démodés démasqués
amiral des volontés naufragées
penseur à la mémoire fanée
dispensateur magnanime de joies sans gaieté
altruiste honteux de ses vrais bienfaits
militant radical du refus de s'aimer
gourmet insatiable friand de plats sans saveur
adorateur sectaire du refus d'être heureux
praticien génial de théories incongrues
théoricien puissant de réalités avortées
bâtisseur d'empires de songes enfouis dans son cœur
monument effondré avant de s'élever
ruine future d'un passé glorieux
quêteur de mort en guise de vie
joueur virtuose d'instruments jamais inventés
poète aux vers jamais formulés
peintre aux couleurs jamais étalées
aux confins du dit et du non-dit
il se tenait perplexe
face à un monde imprécis
au centre d'un univers qui le dépassait
© Pedro Vianna
in Bribes, XVIII.13-18, Découverte, pour Jean-Guy, Annie et Sylvie, Paris, 5.VII.1980.
Source image : http://desecri-e-silence.hautetfort.com/


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