
Georges Stanechy
Ann Jones connaît, parcourt, l’Afghanistan depuis bientôt une dizaine d’années. Une exception parmi les journalistes américains, occidentaux, s’autoproclamant “spécialistes” de ce pays. Capable de décrire ce qu’elle voit, ressent. Estimant que son métier n’est pas de se limiter à imprimer ce qu’on lui dicte, ou veut lui faire dire.
Un de ses livres a connu un succès international : Kabul in Winter. En septembre prochain, sera publié son dernier ouvrage : War Is Not Over When It’s Over. Ils ne sont pas distribués, encore moins traduits, en France, mais peuvent être achetés via le libraire en ligne Amazon. Permettant de contourner, ainsi, la censure occulte qui régente notre monde de l’édition. (1)
Sa force, son originalité, sont de se préserver des pressions de l’énorme appareil de propagande de la “Coalition”, de conserver son indépendante de toute “ligne éditoriale”. Elle nous livre observations et réflexions sur son récent séjour dans ce pays, au milieu des troupes d’occupation US, dans un courageux article que je vous invite à lire (2).
Accablée…
Ann Jones exprime compassion et chagrin. Face à ce gigantesque broyeur qu’est cette guerre coloniale. Éclatant, écrasant, déchiquetant, vies, espérances.
Celles des Afghans, en premier lieu. Mais, aussi, celles des jeunes soldats occidentaux jetés dans une guerre qui ne les concernent pas, dont ils ne comprennent rien. Leur seule volonté étant de fuir le chômage dans leur pays et “ramener une paye” à la maison.
Atterrée, aussi, par le niveau d’imbécillité, de gabegie, colossales, de l’appareil belliciste occidental.
Qui, progressivement, malgré censure et propagande, apparaît pour ce qu’il est : une gigantesque arnaque du lobby de l’armement et autres “fournisseurs aux armées”. S’en mettant plein les poches. Au détriment des contribuables concernés, à qui on dira qu’on doit se serrer la ceinture pour les retraites ou les frais médicaux…
Depuis les tentes sur-climatisées, par des générateurs géants fonctionnant avec du carburant qui revient à 100 US $ le litre. Jusqu’à ces ponts construits sur une rivière. Mais, sans aucune route d’accès : pas le temps, trop d’insécurité… Rouillant au soleil, dans les vents de sable.
L’essentiel étant : les statistiques !...
Prouvant la bonne utilisation de l’argent public. Qu’on construit des ponts. Qu’on réceptionne ciment, pièces détachées, véhicules, armes, munitions, et mille et un articles nécessaires, estimés “indispensables”, à la machine de guerre.
Seuls budgets non prévus : ceux des stations d’épuration des eaux usées et déjections des bases militaires occidentales. Pas de problèmes : tout cela est rejeté dans les rivières qui servent d’égouts à ciel ouvert (cas de l’énorme base de Bagram). Et, tant pis pour les Afghans et leur bétail…
Dans de multiples rapports, romancés par des galonnés, bureaucrates du gaspillage. Assurant que tout cela est encore insuffisant. Toujours plus de matériels, bulldozers, hélicoptères et, même, queues de langoustes…
Jusqu’à reconnaître, avec l’impassibilité d’un rond-de-cuir kafkaïen, que la logistique nécessaire au positionnement d’un seul soldat de l'Empire, en Afghanistan, atteint, et bientôt dépasse, un million de dollars par an.
Tragique constat d’une aventure militaire. Engendrée par un aveuglement idéologique, un analphabétisme géopolitique, une corruption effrénée de nos nomenklaturas…
Du témoignage d’Ann Jones, je retiens l'anecdote sur une pratique dont j’ai déjà entendu parler. Sa confirmation vaut tous les rapports, audits, prévisions, projections, anticipations, sur l’échec de l’invasion et de l’occupation occidentales en Afghanistan.
C’est la description d’une opération “gagner les cœurs et les esprits” (to win hearts and minds).
Pour satisfaire aux inévitables statistiques, on réunit régulièrement une “assemblée d’anciens”, de responsables de communautés, dans un village, pour aller prendre un thé, discuter, échanger, évoquer les fumeux projets de développement qui ne verront jamais le jour.
Prouver qu’on n’est pas une troupe d’occupation… Mais, porteur de démocratie, de civilisation…
Bien sûr, on ne respectera pas les usages qui sont de se déchausser avant d’entrer dans une maison où on circule sur une natte ou un tapis. Qu’importe !... On arrivera avec ses gros godillots.
De même, dans un pays où la tradition est de respecter ses invités, y compris son pire ennemi, garantissant sa sécurité, la politesse est de laisser les armes à l’entrée.
Impossible !... Jusqu’aux lunettes de soleil qu’on gardera sur le nez.
On s’assoit donc et on prend le thé. Face aux “anciens”. Armes en mains ou sur les genoux…
Mais, comme on ne parle pas une des langues de l’Afghanistan, même pas la moindre bribe, qu’on ne connaît rien de ce pays, de son histoire, de ses traditions, de ses souhaits, et qu’on en a rien à faire, que reste-t-il ?... À part se regarder dans les yeux…
Eh bien, les soldats occidentaux, croulant de rires, se livrent à un concours de pets… (3)
Devant leurs interprètes Afghans, catastrophés…
Pour un Afghan, comme chez beaucoup d’autres peuples, il s’agit d’un comportement public des plus honteux. (4) Un manque de respect absolu à l’égard de ses hôtes, de ses interlocuteurs. Signe qu’on est incapable de se maîtriser, d’être un homme, d’être pris au sérieux.
And the winner is…
Soldatesque hilare…
Abrutie d’ignorance…
Hébétée de violence aveugle, dans l’écrasement d’un peuple auquel elle porte moins de considération qu’aux pélicans mazoutés du Golfe du Mexique ou aux thons rouges de Méditerranée.
Symbolisant, sans le percevoir, son propre destin scatologique, son devenir, sa réincarnation gazeuse, dans le rejet méprisant de la Nation Afghane…
Notes
(1) Faites un test dans une grande surface de l’édition, type FNAC. Vous ne trouverez, sur cette région (de la Palestine à l’Afghanistan), aucun ouvrage récent qui ne soit pas dans “la ligne idéologique” néoconservatrice US et sioniste : anti-arabe, islamophobe, iranophobe, anti-palestinienne, etc. Ou, qui ne glorifie pas les interventions armées occidentales : “forces spéciales héroïques”, œuvre civilisatrice de l’OTAN, et autres fariboles…
Ce test sur la désinformation (je l’appelle : test “stalinien”…) est valable pour nos bibliothèques publiques ou municipales : même résultat.
(2) Ann Jones, Here Be Dragons - MRAPs, Sprained Ankles, Air Conditioning, Farting Contests, and Other Snapshots from the American War in Afghanistan, 1er août 2010, http://www.tomdispatch.com/blog/175280/
(3) Farting contests, en anglais.
(4) Sous nos latitudes, on en commercialise les bruyantes manifestations sous forme de sonneries téléphoniques...
http://stanechy.over-blog.com/

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