Danielle BleitrachVoilà pourquoi je tente désespérément de vous parler, pourquoi j’écris, je traduis. Je fais ce que je peux et je peux si peu que les larmes m’en viennent aux yeux et que mes mains griffent des murs de prison qui étouffent nos cris.
Aujourd’hui, le texte de Chomsky sur l’écho de la guerre du Viet-Nam et surtout l’appel à la paix mondiale de Fidel Castro m’incitent à vous dire à quel point il est urgent de mener ce combat en France. Le texte de Chomsky nous permet d’entrevoir à quel point le « déni de guerre » dont les Français et les Européens en général fait partie d’une stratégie destinée à favoriser « l’appathie » pour qu’un peuple qui sur le fond est majoritairement contre la guerre se taise. La racine en est peut-être ce que décrit ce texte de la revue Historia (qui ne nous avait pas habitué à de tels articles), à savoir la main mise de la CIA sur la construction européenne et la vassalisation de l’esprit public. Mais c’est abominable et j’ai parfois le sentiment d’être toute seule à sentir cela, d’être une proscrite hurlant dans le désert. mais je crois que nous sommes nombreux à sentir cela…
Il y a une double dimension à l’apathie, la première est l’impossibilité d’agir contre cette guerre parce qu’aucun parti, aucune force syndicale, aucune association ne paraît concerné par le problème qui n’intéresserait pas « les gens » et serait nuisible aux alliances électoralistes, aux combinaisons d’appareil voire encore plus hypocritement aux luttes pour la « défense du beefsteack »… En fait, on ne mesure pas sur quoi repose ce non-dit : j’affirme que la base en est la construction européenne et la manière dont elle structure les alliances politiques, le débat idéologique en le soumettant entièrement à l’alliance atlantique et donc à un positionnement belliciste, destructeur d’un Empire qui refuse de perdre son hégémonie. Parce que cette construction européenne est la zone « protégée » de l’Impérialisme, du pouvoir des monopoles financiarisés en train de dépecer la planète. Hier on en croyait les ressources illimitées, aujourd’hui c’est une bataille de rats dont la logique est la destruction des « bouches inutiles ». Celles qui comme au Bangladesh doivent recevoir pour leur travail moins d’un euro par jour… Boire de l’eau boueuse qui tord les entrailles… fuir devant la terre qui s’écroule, la fumée qui asphyxie…
Le déni de guerre est d’abord le déni de ce qui est accompli en notre nom contre la majeure partie de l’humanité. Il devient alors la tentative de plus en plus désespérée de croire que nous les peuples de ces pays nous allons pouvoir échapper à l’horreur qui est celle des victimes… C’est une illusion, c’est notre tour, toujours plus notre tour… l’écrou est vissé jusqu’à notre propre étranglement… Un peuple qui en opprime un autre ne peut pas être libre… Il ne lui reste plus qu’à adopter cette immoralité de ne lire le caractère désastreux d’une guerre que dans la débâcle comme les nazis devant Stalingrad et justifier la pire horreur celle de Hiroshima, puisque l’Empire qui l’a accompli était riche et victorieux…
Quand l’immoralité devient l’inconscient, il est normal que le revers de cette absence de réaction, de cette apathie devant l’horreur planétaire débouche sur la décomposition de notre propre débat public en tendances fascisantes faussement hostiles comme en témoignent les terribles débats sur internet. Ces « forums » où s’affrontent désormais « anti-islamistes néo-nazis » et « anti-impérialistes tout aussi néo-nazis », avec des arguments orduriers, des mensonges, un débat irrationnel avec « surimplication émotive » qui n’est que l’autre version de l’apathie parce qu’il ne mène à rien. Il y a dans ce « débat » une profonde déconsidération de l’idée même d’humanité mais aussi une démonstration de la vanité de toute lutte pour transformer le monde.
Pour avoir récemment découvert un cloaque de ce type, je sais que les partis politiques singulièrement ceux de gauche et les communistes qui ne mesurent pas à quel degré de fascisation peut se situer l’échange sur « l’impérialisme » ou « la défense de l’Occident » font une erreur terrible en abandonnant le terrain pour des raisons « politiciennes ». Parce qu’ils sont en train d’accepter l’enlisement… Parce que désormais la question qui est posée est celle d’un changement de société, on tente de jeter l’espérance dans les sables mouvants de la haine à l’état pur… de l’ignorance, de la rumeur… des boucs émissaires, tout ce qui permet la renaissance de la monstruosité fasciste…
Face à ce qui nous menace, la seule solution est de bien entendre l’appel que lance Fidel : « soyons réalistes : à questions nouvelles apportons des idées neuves ».
Cela passe par un grand mouvement de la paix pour obtenir du temps avant que l’horreur déjà si présente dans les esprits haineux autant que dans l’arsenal guerrier accumulé ne se déchaîne, laisser à l’humanité le temps d’inventer un autre monde. Celui où une planète ravagée arrêterait de gémir, de hurler sa protestation sous forme de dérèglements climatiques, d’incendies, d’inondations, où l’on envisagerait tous ensemble une manière de panser les blessures de la terre… une manière aussi d’arrêter justement cette haine, ces peurs, ces irrationnels qui vont nous ramener à la préhistoire.
Se battre pour la paix c’est se battre pour un moratoire avant notre malheur à tous.
Danielle Bleitrach
http://socio13.wordpress.com/2010/08/09/les-larmes-dans-les-yeux-par-danielle-bleitrach/

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