"Les guerres du siècle dernier étaient celles du pétrole, mais une nouvelle ère
commence, celle des guerres du gaz."
L’attaque
médiatique et militaire à l’encontre de la Syrie est directement liée à
la compétition mondiale pour l’énergie,
ainsi que l’explique le professeur Imad Shuebi dans l’article
magistral que nous publions. À un moment où la zone euro menace de
s’effondrer, où une crise économique aiguë a conduit les
États-Unis à s’endetter à hauteur de 14 940 milliards de dollars,
et où leur influence s’amenuise face aux puissances émergentes du BRICS,
il devient clair que la clé de la réussite
économique et de la domination politique réside principalement
dans le contrôle de l’énergie du XXIe siècle : le gaz. C’est parce
qu’elle se trouve au cœur de la plus colossale réserve de
gaz de la planète que la Syrie est prise pour cible. Les guerres
du siècle dernier étaient celles du pétrole, mais une nouvelle ère
commence, celle des guerres du gaz.
Avec la chute de l’Union soviétique, les Russes ont réalisé
que la course à l’armement les avait épuisés, surtout en l’absence des
approvisionnements d’énergie nécessaires à tout pays
industrialisé. Au contraire, les USA avaient pu se développer et
décider de la politique internationale sans trop de difficultés grâce à
leur présence dans les zones pétrolières depuis des
décennies. C’est la raison pour laquelle les Russes décidèrent à
leur tour de se positionner sur les sources d’énergie, aussi bien
pétrole que gaz. Considérant que le secteur pétrolier, vu sa
répartition internationale, n’offrait pas de perspectives, Moscou
misa sur le gaz, sa production, son transport et sa commercialisation à
grande échelle.
Le coup d’envoi fut donné en 1995, lorsque Vladimir Poutine mis en
place la stratégie de Gazprom : partir des zones gazières de la Russie
vers l’Azerbaïdjan, le Turkménistan, l’Iran (pour la
commercialisation), jusqu’au Proche-Orient. Il est certain que les
projets Nord Stream etSouth Stream témoigneront devant
l’Histoire du mérite et des efforts de
Vladimir Poutine pour ramener la Russie dans l’arène internationale et
peser sur l’économie européenne puisqu’elle dépendra, durant des
décennies à venir, du gaz comme alternative ou complément du
pétrole, avec cependant une nette priorité pour le gaz. À partir de
là, il devenait urgent pour Washington de créer le projet concurrent Nabucco, pour rivaliser avec les projets
russes et espérer jouer un rôle dans ce qui va déterminer la stratégie et la politique pour les cents prochaines années.
Le fait est que le gaz sera la principale source d’énergie du
21ème siècle, à la fois comme alternative à la baisse des réserves
mondiales de pétrole, et comme source d’énergie propre. Par
conséquent, le contrôle des zones gazières du monde par les anciennes
et les nouvelles puissance est à la base d’un conflit international dont
les manifestation sont régionales.
De toute évidence, la Russie a bien lu les cartes et a bien retenu la
leçon du passé, car c’est le manque de contrôle au niveau des ressources
énergétiques globales, indispensables à l’injection de
capital et d’énergie dans la structure industrielle, qui fut à
l’origine de l’effondrement de l’Union Soviétique. De même la Russie a
assimilé que le gaz serait la ressource énergétique du siècle à
venir.
Historique du grand jeu gazier
Une première lecture de la carte du gaz révèle que celui-ci est
localisé dans les régions suivantes, en termes de gisements et d’accès
aux zones de consommation :
1. Russie : Vyborg et Beregvya
2. Annexé à la Russie : Turkménistan
3. Environs plus ou moins immédiats de la Russie : Azerbaïdjan et Iran
4. Pris à la Russie : Géorgie
5. Méditerranée orientale : Syrie et Liban
6. Qatar et Égypte.
1. Russie : Vyborg et Beregvya
2. Annexé à la Russie : Turkménistan
3. Environs plus ou moins immédiats de la Russie : Azerbaïdjan et Iran
4. Pris à la Russie : Géorgie
5. Méditerranée orientale : Syrie et Liban
6. Qatar et Égypte.
Moscou s’est hâté de travailler sur deux axes stratégiques : le
premier est la mise en place d’un projet sino-russe à long terme
s’appuyant sur la croissance économique du Bloc de
Shanghai ; le deuxième visant à contrôler les ressources de gaz. C’est
ainsi que furent jetées les bases des projets South Stream et Nord Stream, faisant face
au projet étasunien Nabucco, soutenu par l’Union européenne,
qui visait le gaz de la mer Noire et de l’Azerbaïdjan. S’ensuivit entre
ces deux initiatives une course stratégique pour
le contrôle de l’Europe et des ressources en gaz.
Pour la Russie :
Le projet Nord Stream relie directement la Russie à
l’Allemagne en passant à travers la mer Baltique jusqu’à Weinberg et
Sassnitz, sans passer par la Biélorussie.
Le projet South Stream commence en Russie, passe à travers la
la mer Noire jusqu’à la Bulgarie et se divise entre la Grèce et le sud
de l’Italie d’une part, et la Hongrie et
l’Autriche d’autre part.
Pour les États-Unis :
Le projet Nabucco part d’Asie centrale et des environs de la
Mer Noire, passe par la Turquie où se situent les infrastructures de
stockage, puis parcours la Bulgarie, traverse la
Roumanie, la Hongrie, arrive en Autriche et de là se dirige vers la
République Tchèque, la Croatie, la Slovénie et l’Italie. Il devait à
l’origine passer en Grèce, mais cette idée avait été
abandonnée sous la pression turque.
Nabucco était censé concurrencer les projets russes.
Initialement prévu pour 2014, il a dû être repoussé à 2017 en raison de
difficultés techniques. À partir de là, la bataille du gaz
a tourné en faveur du projet russe, mais chacun cherche toujours à
étendre son projet à de nouvelles zones.
Cela concerne d’une part le gaz iranien, que les États-Unis voulaient voir venir renforcer le projet Nabucco en rejoignant le point de groupage de Erzurum, en Turquie ; et
de l’autre le gaz de la Méditerranée orientale : Syrie, Liban, Israël.
Or en juillet 2011, l’Iran a signé divers accords concernant le
transport de son gaz via l’Irak et la Syrie. Par conséquent, c’est
désormais la Syrie qui devient le principal centre de stockage et
de production, en liaison avec les réserves du Liban. C’est alors un
tout nouvel espace géographique, stratégique et énergétique qui s’ouvre,
comprenant l’Iran, l’Irak, la Syrie et le Liban.
Les entraves que ce projet subit depuis plus d’un an donnent un aperçu
du niveau d’intensité de la lutte qui se joue pour le contrôle de la
Syrie et du Liban. Elles éclairent du même coup le rôle
joué par la France, qui considère la Méditerranée orientale comme sa
zone d’influence historique, devant éternellement servir ses intérêts,
et où il lui faut rattraper son absence depuis la Seconde
Guerre mondiale. En d’autres termes, la France veut jouer un rôle dans
le monde du gaz où elle a acquis en quelque sorte une « assurance
maladie » en Libye et veut désormais une
« assurance-vie » à travers la Syrie et le Liban.
Quant à la Turquie, elle sent qu’elle sera exclue de cette guerre du gaz puisque le projet Nabucco est retardé et qu’elle ne fait partie d’aucun des deux projets South
Stream et Nord Stream ; le gaz de la Méditerranée orientale semble lui échapper inexorablement à mesure qu’il s’éloigne de Nabucco.
L’axe Moscou-Berlin
Pour ses deux projets, Moscou a créé la société Gazprom dans les
années 1990. L’Allemagne, qui voulait se libérer une fois pour toutes
des répercussions de la Seconde Guerre mondiale, se prépara à
en être partie prenante ; que ce soit en matière d’installations, de
révision du pipeline Nord, ou de lieux de stockage pour la ligne South Stream au sein de sa zone
d’influence, particulièrement en Autriche.
La société Gazprom a été fondée avec la collaboration de Hans-Joachim
Gornig, un allemand proche de Moscou, ancien vice-président de la
compagnie allemande de pétrole et de gaz industriels qui a
supervisé la construction du réseau de gazoducs de la RDA. Elle a été
dirigée jusqu’en octobre 2011 par Vladimir Kotenev, ancien ambassadeur
de Russie en Allemagne.
Gazprom a signé nombre de transactions avec des entreprises allemandes, au premier rang desquelles celles coopérant avec Nord Stream,
tels les géants E.ON pour l’énergie et BASF pour
les produits chimiques ; avec pour E.ON des clauses garantissant des
tarifs préférentiels en cas de hausse des prix, ce qui revient en
quelque sorte à une subvention « politique »
des entreprises du secteur énergétique allemand par la Russie.
Moscou a profité de la libéralisation des marchés européens du gaz
pour les contraindre à déconnecter les réseaux de distribution des
installations de production. La page des affrontements entre la
Russie et Berlin étant tournée, débuta alors une phase de coopération
économique basée sur l’allégement du poids de l’énorme dette pesant sur
les épaules de l’Allemagne, celle d’une Europe
surendettée par le joug étasunien.
Une Allemagne qui considère que l’espace germanique (Allemagne,
Autriche, République Tchèque, Suisse) est destiné à devenir le cœur de
l’Europe, mais n’a pas à supporter les conséquences du
vieillissement de tout un continent, ni celle de la chute d’une autre
superpuissance.
Les initiatives allemandes de Gazprom comprennent le joint-venture de
Wingas avec Wintershall, une filiale de BASF, qui est le plus grand
producteur de pétrole et de gaz d’Allemagne et contrôle
18 % du marché du gaz.
Gazprom a donné à ses principaux partenaires allemands des
participations inégalées dans ses actifs russes. Ainsi BASF et E.ON
contrôlent chacune près d’un quart des champs de gaz Loujno-Rousskoïé
qui alimenteront en grande partieNord Stream ; et ce n’est
donc pas une simple coïncidence si l’homologue allemand de Gazprom,
appelé « le Gazprom germanique », ira jusqu’à
posséder 40 % de la compagnie autrichienne Austrian Centrex Co,
spécialisée dans le stockage du gaz et destinée à s’étendre vers Chypre.
Une expansion qui ne plait certainement pas à la Turquie qui a cruellement besoin de sa participation au projet Nabucco.
Elle consisterait à stocker, commercialiser, puis transférer
31 puis 40 milliards de m³ de gaz par an ; un projet qui fait
qu’Ankara est de plus en plus inféodé aux décisions de Washington et de
l’OTAN, d’autant plus que son adhésion à l’Union
européenne a été rejetée à plusieurs reprises.
Les liens stratégiques liés au gaz déterminent d’autant plus la
politique que Moscou exerce un lobbying sur le Parti social-démocrate
allemand en Rhénanie-du-Nord-Westphalie, base industrielle
majeure et centre du conglomérat allemand RWE, fournisseur
d’électricité et filiale d’E.ON.
Cette influence a été reconnue par Hans-Joseph Fell, responsable des
politiques énergétiques chez les Verts. Selon lui quatre sociétés
allemandes liées à la Russie jouent un rôle majeur dans la
définition de la politique énergétique allemande.
Elles s’appuient sur le Comité des relations économiques de l’Europe
de l’Est —c’est-à-dire sur des entreprises en contact économique étroit
avec la Russie et les pays de l’ex Bloc soviétique—, qui
dispose d’un réseau très complexe d’influence sur les ministres et
l’opinion publique. Mais en Allemagne, la discrétion reste de mise quant
à l’influence grandissante de la Russie, partant du
principe qu’il est hautement nécessaire d’améliorer la « sécurité
énergétique » de l’Europe.
Il est intéressant de souligner que l’Allemagne considère que la
politique de l’Union européenne pour résoudre la crise de l’euro
pourrait à terme gêner les investissements germano-russes. Cette
raison, parmi d’autres, explique pourquoi elle traine pour sauver
l’euro plombé par les dettes européennes, alors même que le bloc
germanique pourraient, à lui seul, supporter ces dettes. De plus,
à chaque fois que les Européens s’opposent à sa politique vis-à-vis de
la Russie, elle affirme que les plans utopiques de l’Europe ne sont pas
réalisables et pourraient pousser la Russie à vendre
son gaz en Asie, mettant en péril la sécurité énergétique européenne.
Ce mariage des intérêts germano-russes s’est appuyé sur l’héritage de
la Guerre froide, qui fait que trois millions de russophones vivent en
Allemagne, formant la deuxième plus importante
communauté après les Turcs. Poutine était également adepte de
l’utilisation du réseau des anciens responsables de la RDA, qui avaient
pris soin des intérêts des compagnies russes en Allemagne, sans
parler du recrutement d’ex-agents de la Stasi.
Par exemple, les directeurs du personnel et des finances de Gazprom
Germania, ou encore le directeur des finances du Consortium Nord Stream,
Warnig Matthias qui, selon leWall Street
Journal, aurait aidé Poutine à recruter des espions à Dresde
lorsqu’il était jeune agent du KGB. Mais il faut le reconnaitre,
l’utilisation par la Russie de ses anciennes relations n’a pas été
préjudiciable à l’Allemagne, car les intérêts des deux parties ont été
servis sans que l’une ne domine l’autre.
Le projet Nord Stream, le lien principal entre la Russie et
l’Allemagne, a été inauguré récemment par un pipeline qui a coûté 4,7
milliards d’euros. Bien que ce pipeline relie la
Russie et l’Allemagne, la reconnaissance par les Européens qu’un tel
projet garantissait leur sécurité énergétique a fait que la France et la
Hollande se sont hâtées de déclarer qu’il s’agissait
bien là d’un projet « européen ».
À cet égard, il est bon de mentionner que M. Lindner, directeur
exécutif du Comité allemand pour les relations économiques avec les pays
de l’Europe de l’Est a déclaré, sans rire, que c’était
bien « un projet européen et non pas allemand, et qu’il
n’enfermerait pas l’Allemagne dans une plus grande dépendance vis-à-vis
de la Russie ». Une telle déclaration souligne
l’inquiétude que suscite l’accroissement de l’influence Russe en l’Allemagne ; il n’en demeure pas moins que le projet Nord Stream est structurellement un plan moscovite et
non pas européen.
Les Russes peuvent paralyser la distribution de l’énergie en Pologne
dans plusieurs pays comme bon leur semblent, et seront en mesure de
vendre le gaz au plus offrant. Toutefois, l’importance de
l’Allemagne pour la Russie réside dans le fait qu’elle constitue la
plate-forme à partir de laquelle elle va pouvoir développer sa stratégie
continentale ; Gazprom Germania détenant des
participations dans 25 projets croisés en Grande-Bretagne, Italie,
Turquie, Hongrie et d’autres pays. Cela nous amène à dire que Gazprom –
après un certain temps – est destinée à devenir l’une des
plus importantes entreprises au monde, sinon la plus importante.
Dessiner une nouvelle carte de l’Europe, puis du monde
-
- Les gazoducs North Stream, South stream et Nabucco.
Les dirigeants de Gazprom ont non seulement développé leur projet, mais ils ont aussi fait en sorte de contrer Nabucco. Ainsi, Gazprom détient 30 % du projet consistant à
construire un deuxième pipeline vers l’Europe suivant à peu près le même trajet que Nabucco ce qui est, de l’aveu même de ses partisans, un projet « politique » destiné
à montrer sa force en freinant, voire en bloquant le projet Nabucco. D’ailleurs Moscou s’est empressé d’acheter du gaz en Asie centrale et en mer Caspienne dans le but de l’étouffer,
et de ridiculiser Washington politiquement, économiquement et stratégiquement par la même occasion.
Gazprom exploite des installations gazières en Autriche, c’est-à-dire
dans les environs stratégiques de l’Allemagne, et loue aussi des
installations en Grande-Bretagne et en France. Toutefois, ce
sont les importantes installations de stockage en Autriche qui
serviront à redessiner la carte énergétique de l’Europe, puisqu’elles
alimenteront la Slovénie, la Slovaquie, la Croatie, la Hongrie,
l’Italie et l’Allemagne. À ces installations, il faut ajouter le
centre de stokage de Katrina, que Gazprom construit en coopération avec
l’Allemagne, afin de pouvoir exporter le gaz vers les grands
centres de consommation de l’Europe de l’ouest.
Gazprom a mis en place une installation commune de stockage avec la
Serbie afin de fournir du gaz à la Bosnie-Herzégovine et à la Serbie
elle-même. Des études de faisabilité ont été menées sur des
modes de stockage similaires en République Tchèque, Roumanie,
Belgique, Grande-Bretagne, Slovaquie, Turquie, Grèce et même en France.
Gazprom renforce ainsi la position de Moscou, fournisseur de
41 % des approvisionnements gaziers européens.
Ceci signifie un changement substantiel dans les relations entre
l’Orient et l’Occident à court, moyen et long terme. Cela annonce
également un déclin de l’influence états-unienne, par boucliers
antimissiles interposés, voyant l’établissement d’une nouvelle
organisation internationale, dont le gaz sera le pilier principal. Enfin
cela explique l’intensification du combat pour le gaz de la
côte Est de la Méditerranée au Proche-Orient.
Nabucco et la Turquie en difficulté
Nabucco devait acheminer du gaz sur 3 900 kilomètres de la
Turquie vers l’Autriche et était conçu pour fournir 31 milliards de
mètres cubes de gaz naturel par an depuis le
Proche-Orient et le bassin caspien vers les marchés européens.
L’empressement de la coalition Otan-États-unis-France à mettre fin aux
obstacles qui s’élevaient contre ses intérêts gaziers au Proche-Orient,
en particulier en Syrie et au Liban, réside dans le
fait qu’il est nécessaire de s’assurer la stabilité et la
bienveillance de l’environnement lorsqu’il est question
d’infrastructures et d’investissement gaziers. La réponse syrienne fût
de signer un
contrat pour transférer vers son territoire le gaz iranien en passant
par l’Irak. Ainsi, c’est bien sur le gaz syrien et libanais que se
focalise la bataille, alimentera
t-ilNabucco ou South Stream ?
Le consortium Nabucco est constitué de plusieurs sociétés :
allemande (REW), autrichienne (OML), turque (Botas), bulgare (Energy
Company Holding), et roumaine (Transgaz). Il
y a cinq ans, les coûts initiaux du projet étaient estimées à 11,2
milliards de dollars, mais ils pourraient atteindre 21,4 milliards de
dollars d’ici 2017.
Ceci soulève de nombreuses questions quant à sa viabilité économique
étant donné que Gazprom a pu conclure des contrats avec différentes pays
qui devaient alimenterNabucco, lequel ne
pourrait plus compter que sur les excédents du Turkménistan, surtout
depuis les tentatives infructueuses de mainmise sur le gaz iranien.
C’est l’un des secrets méconnus de la bataille pour l’Iran,
qui a franchi la ligne rouge dans son défi aux USA et à l’Europe, en
choisissant l’Irak et la Syrie comme trajets de transport d’une partie
de son gaz.
Ainsi, le meilleur espoir de Nabucco demeure dans
l’approvisionnement en gaz d’Azerbaïdjan et le gisement Shah Deniz,
devenu presque la seule source d’approvisionnement d’un
projet qui semble avoir échoué avant même d’avoir débuté. C’est ce que
révèle l’accélération des signatures de contrats passés par Moscou pour
le rachat de sources initialement destinées
àNabucco, d’une part, et les difficultés rencontrées pour
imposer des changements géopolitiques en Iran, en Syrie et au Liban
d’autre part.
Ceci au moment où la Turquie s’empresse de réclamer sa part du projet Nabucco,
soit par la signature d’un contrat avec l’Azerbaïdjan pour l’achat de 6
milliards de mètres cubes de gaz
en 2017, soit par l’annexion de la Syrie et du Liban avec l’espoir de
faire obstacle au transit du pétrole iranien ou de recevoir une part de
la richesse gazière libano-syrienne. Apparemment une
place dans le nouvel ordre mondial, celui du gaz ou d’autre chose,
passe par rendre un certain nombre de service, allant de l’appui
militaire jusqu’à l’hébergement du dispositif stratégique de
bouclier antimissiles.
Ce qui constitue peut-être la principale menace pourNabucco, c’est la tentative russe de le faire échouer en négociant des contrats plus avantageux que les siens en faveur de Gazprom
pour North Stream et South Stream ; ce qui invaliderait les efforts des États-Unis et de l’Europe, diminuerait leur influence, et bousculerait leur politique
énergétique en Iran et/ou en Méditerranée.
En outre, Gazprom pourrait devenir l’un des investisseurs ou
exploitants majeurs des nouveaux gisements de gaz en Syrie ou au Liban.
Ce n’est pas par hasard que le 16 août 2011, le ministère syrien
du Pétrole à annoncé la découverte d’un puits de gaz à Qara, près de
Homs. Sa capacité de production serait de 400 000 mètres cubes par jour
(146 millions de mètres cubes par an), sans même
parler du gaz présent dans la Méditerranée.
Les projets Nord Stream et South Stream ont donc
réduit l’influence politique étasunienne, qui semble désormais à la
traîne. Les signes d’hostilité entre les
États d’Europe centrale et la Russie se sont atténués ; mais la
Pologne et les États-Unis ne semblent pas disposés à renoncer. En effet,
fin octobre 2011, ils ont annoncé le changement de leur
politique énergétique suite à la découverte de gisements de charbon
européens qui devraient diminuer la dépendance vis-à-vis de la Russie et
du Proche-Orient. Cela semble être un objectif ambitieux
mais à long terme, en raison des nombreuses procédures nécessaires
avant commercialisation ; ce charbon correspondant à des roches
sédimentaires trouvées à des milliers de mètres sous terre et
nécessitant des techniques de fracturation hydraulique sous haute
pression pour libérer le gaz, sans compter les risques environnementaux.
Participation de la Chine
La coopération sino-russe dans le domaine énergétique est le moteur du
partenariat stratégique entre les deux géants. Il s’agit, selon les
experts, de la « base » de leur double véto
réitéré en faveur de la Syrie.
Cette coopération ne concerne pas seulement l’approvisionnement de la
Chine à des conditions préférentielles. La Chine est amenée à
s’impliquer directement dans la distribution du gaz via
l’acquisition d’actifs et d’installations, en plus d’un projet de
contrôle conjoint des réseaux de distribution.
Parallèlement, Moscou affiche sa souplesse concernant le prix du gaz,
sous réserve d’être autorisé à accéder au très profitable marché
intérieur chinois. Il a été convenu, par conséquent, que les
experts russes et chinois travailleraient ensemble dans les domaines
suivants : « La coordination des stratégies énergétiques, la prévision et la prospection, le développement des
marchés, l’efficacité énergétique, et les sources d’énergie alternative ».
D’autres intérêts stratégiques communs concernent les risques encourus
face au projet du « bouclier antimissiles » US. Non seulement
Washington a impliqué le Japon et la Corée du Sud
mais, début septembre 2011, l’Inde a aussi été invitée à en devenir
partenaire. En conséquence, les préoccupations des deux pays se croisent
au moment où Washington relance sa stratégie en Asie
centrale, c’est-à-dire, sur la Route de la soie.
Cette stratégie est la même que celle lancée par George Bush (projet
de Grande Asie centrale) pour y faire reculer l’influence de la Russie
et de la Chine en collaboration avec la Turquie, résoudre
la situation en Afghanistan d’ici 2014, et imposer la force militaire
de l’OTAN dans toute la région. L’Ouzbékistan a déjà laissé entendre
qu’il pourrait accueillir l’OTAN, et Vladimir Poutine a
estimé que ce qui pourrait déjouer l’intrusion occidentale et empêcher
les USA de porter atteinte à la Russie serait l’expansion de l’espace
Russie-Kazakhtan-Biélorussie en coopération avec Pékin.
Cet aperçu des mécanismes de la lutte internationale actuelle permet
de se faire une idée du processus de formation du nouvel ordre
international, fondé sur la lutte pour la suprématie militaire et
dont la clé de voute est l’énergie, et en premier lieu le gaz.
Le gaz de la Syrie
Quand Israël a entrepris l’extraction de pétrole et de gaz à partir de
2009, il était clair que le bassin Méditerranéen était entré dans le
jeu et que, soit la Syrie serait attaquée, soit toute la
région pourrait bénéficier de la paix, puisque le 21ème siècle est
supposé être celui de l’énergie propre.
Selon le Washington Institute for Near East Policy (WINEP, le think
tank de l’AIPAC), le bassin méditerranéen renferme les plus grandes
réserves de gaz et c’est en Syrie qu’il y aurait les plus
importantes. Ce même institut a aussi émis l’hypothèse que la bataille
entre la Turquie et Chypre allait s’intensifier du fait de l’incapacité
Turque à assumer la perte du
projet Nabucco (malgré le contrat signé avec Moscou en décembre 2011 pour le transport d’une partie du gaz de South Stream via la Turquie).
La révélation du secret du gaz syrien fait prendre conscience de
l’énormité de l’enjeu à son sujet. Qui contrôle la Syrie pourrait
contrôler le Proche-Orient. Et à partir de la Syrie, porte de
l’Asie, il détiendra « la clé de la Maison Russie », comme
l’affirmait la Tsarine Catherine II, ainsi que celle de la Chine, via la
Route de la soie. Ainsi, il serait en capacité
de dominer le monde, car ce siècle est le Siècle du Gaz.
C’est pour cette raison que les signataires de l’accord de Damas,
permettant au gaz iranien de passer à travers l’Irak et d’accéder à la
Méditerranée, ouvrant un nouvel espace géopolitique et
coupant la ligne de vie de Nabucco, avaient déclaré « La Syrie est la clé de la nouvelle ère ».
Réseau Voltaire
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