Codifiée
par Ahmet Davutoglu, ministre des Affaires étrangères, la politique étrangère
turque est connue habituellement sous le nom de « zéro problèmes avec nos
voisins ». Quand la Turquie a commencé à exiger le changement du régime en
Syrie, elle s'est transformée en « problème de premier ordre avec l'un de nos
voisins » (même le coriace Davutoglu lui-même a publiquement admis que le
changement politique avait échoué).
À présent, dans encore un autre retournement, elle devient « toutes sortes
de problèmes avec deux de nos voisins ». La question kurde, tabou ultime
d'Ankara, s’ingère inévitablement.
Ankara avait l’habitude de chasser et bombarder systématiquement la
guérilla du PKK kurde passant d'Anatolie vers le Kurdistan irakien. Il se
pourrait bien désormais qu’elle se positionne pour faire la même chose dans le
Kurdistan syrien.
Le Premier ministre turc, Recep Tayyip Erdogan, a foncé bille en tête à la
télévision turque : « Nous ne permettrons pas à un groupe terroriste d’installer
des camps dans le nord de la Syrie et de menacer la Turquie. »
Il faisait allusion au Parti démocratique kurde (PDK) syrien – parti frère
du PKK. Après un accord discret avec le régime d'Assad à Damas, le PDK contrôle
désormais les régions clés du nord de la Syrie.
Comme ça, Ankara peut fournir une assistance logistique aux dizaines de
milliers de « rebelles » syriens de l'OTAN, qui comprennent de nombreux
« insurgés » arabo-sunnites inconditionnels, connus antérieurement sous le nom
de terroristes. Mais, à partir du moment où les Kurdes syriens – qui font partie
de l'opposition syrienne – montrent une certaine indépendance, ils retournent
immédiatement à l’état de « terroristes ».
C’est entièrement conditionné par le cauchemar immédiat d'Ankara ; la
perspective d'un Kurdistan syrien semi-autonome, très étroitement lié au
Kurdistan irakien.
Suivez le pétrole
Ce rapport suédois [1] contient sans doute la meilleure analyse sur
l'opposition syrienne hyper-fragmentée. Les « rebelles » sont dominés par le
poids lourd en exil du Conseil national syrien et ses milices de style hydre,
plus de 100 gangs composant l’armée syrienne pas exactement libre
(ASL).
Mais il y a aussi bien d'autres éléments : socialistes, marxistes,
nationalistes laïques, islamistes, plus le Conseil national kurde (CNK), une
coalition de 11 partis très proche du gouvernement du Kurdistan irakien, et le
PDK.
Le CNK et le PDK peuvent se chamailler à propos de tout le reste, mais ils
sont fondamentalement d'accord sur l'essentiel : la guerre civile en Syrie ne
doit pas toucher le Kurdistan syrien. Après tout, quand il s'agit des aspects
pratiques, ils ne sont ni pro-Assad, ni pro-opposition, ils privilégient leurs
intérêts kurdes. L'accord a été scellé sous les auspices de leurs cousins, les
Kurdes irakiens. Et ça explique pourquoi ils ont désormais le plein contrôle
d’une enclave, de facto kurde, dans le nord de la Syrie. Pour autant que la
paranoïa turque puisse s’appliquer, elle est longue et sinueuse, la route allant
d'une région semi-autonome à un Kurdistan indépendant, réunissant les Kurdes
syriens et irakiens – sans mentionner, à long terme, les Kurdes turcs. Mais la
moitié d'un possible futur Kurdistan indépendant serait de fait turque. Le
cauchemar actuel d'Ankara est que les Kurdes irakiens et syriens les plus
proches communiquent la joyeuse agitation aux Kurdes turcs, en
Anatolie.
Mais les priorités divergent : pour les Kurdes d'Irak, être indépendants de
Bagdad est la seule chose qui compte. Après tout, ils ont un tas de pétrole.
D'autre part, le Kurdistan syrien n'en a pas. Ce qui l'exclut de tout rôle dans
le Pipelineistan régional.
Cela concerne surtout les deux objectifs stratégiques, les pipelines
pétrolier et gazier allant de Kirkouk à Ceyhan – un accord direct entre Ankara
et les Kurdes d'Irak, qui, en théorie, court-circuite Bagdad.
Eh bien, pas vraiment. Car Bagdad a clairement fait savoir qu’il n’est pas
question que ces pipelines soient opérationnels sans que le gouvernement central
en obtienne une tranche assez importante ; après tout, il paie 95% du budget du
Kurdistan irakien.
Montrez-moi votre pièce d’identité de terroriste
Massoud Barzani, le président du Kurdistan irakien, a dit à Al-Jazeera [2]
que, oui, ils forment les Kurdes de Syrie qui désertent de l'armée syrienne pour
défendre leur enclave de facto. C’est Barzani qui a supervisé
l'l'accord clé, scellé à Erbil le 11 juillet, qui a conduit les forces d'Assad à
se retirer du Kurdistan syrien.
Ce qui est décrit comme des « villes libérées » [3] est désormais «
gouverné conjointement » par le PDK et le CNK. Ils ont formé ce qu'ils appellent
l'Organe suprême kurde.
On ne peut jamais sous-estimer la capacité des Kurdes à se tirer dans le pied (et ailleurs). Pourtant, on peut aussi imaginer que tout ce frénétique cross-country kurde a de quoi terrifier pas mal de gens à Istanbul et Ankara. Ertuğrul Özkök [4], chroniqueur au quotidien Hurriyet, ne s'est pas trompé : “ Ce sont les Arabes qui se battent et les Kurdes qui gagnent. ” Le printemps kurde est à portée de main. Et il toque déjà aux frontières de la Turquie.
Davutoglu a dû le voir arriver. Quand une ancienne politique étrangère « zéro problème » évolue en sanctuaire pour l’opposition armée à un gouvernement voisin, vous allez forcément avoir des ennuis.
Surtout quand ça commence à vous démanger d’occire les « terroristes »
vivant sur le territoire de votre voisin – même si vos alliés occidentaux les
considèrent comme des « combattants de la liberté ». En attendant, vous soutenez
activement les djihadistes salafistes – les « insurgés » connus autrefois sous
le nom de terroristes – allant et venant à travers vos frontières.
Un Erdogan de plus en plus imprévisible a invoqué un « droit naturel » [5]
à combattre les « terroristes ». Mais ils doivent d'abord produire une pièce
d'identité : Si ce sont des Arabes sunnites, ils s'en tireront. Si ce sont des
Kurdes, ils mangeront du plomb.
Traduction : Pétrus Lombard
Notes
-
Les Kurdes irakiens entraînent leurs frères syriens, Al-Jazeera, 23 juillet 2012.
-
Voir Selon le chef du PDK, les forces Peshmergas du Kurdistan irakien seront appelées en Syrie en cas de besoin, Kurd Net, 26 juillet 2012.
-
Le printemps arabe s'est transformé en le printemps kurde, Hurriyet Daily News, 27 juillet 2012.
-
Le premier ministre déclare que l'intervention en Syrie est un « droit naturel », Hurriyet Daily News, 27 juillet 2012.

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire