Propos recueillis
par Hervé Prudon Vendredi 29 avril 1983....
La France terre
d’asile ! Pendant la dernière campagne électorale, la droite inquiète n’a pas
hésité à « lâcher les chiens ». L’intolérance, l’écrivain noir américain James
Baldwin, qui a passé son enfance à Harlem et vit aujourd’hui dans le Sud de la
France, en a fait le thème obsédant de ses livres : de « Native Son » à « Si
Beale Street pouvait parler », qui ressort chez Stock. Il a répondu aux
questions d’Hervé Prudon.
James Baldwin :
Quand on parle de racisme à ce moment précis de l’histoire de l’humanité, on
parle surtout du rapport établi entre ce qu’on appelle un Blanc et ce qu’on
appelle un Noir. On ne pense pas, en effet, entre le rapport entre le Basque et
l’Espagnol, le Berbère et Kurde ou le Corse et le Français. Je n’étais pas un
Noir jusqu’à ce que l’Europe vienne me chercher dans mon village. J’avais la
seule civilisation qu’un être humain puisse avoir : celle de son
village
La violence de ma
rencontre avec l’Europe a fait de moi un Noir : c’est ce que l’Europe a dit.
Mais la violence de cette rencontre a aussi fait de l’Européen un Blanc. C’est
très dur d’être un Blanc ! C’est en fait impossible sans ce témoin absolument
indispensable : cette créature contrainte à être un Noir selon les critères du
Blanc.
Je parle en Noir
américain, je parle donc comme quelqu’un qui a rencontré les héritiers de
l’Europe en Amérique bien avant de connaître l’Europe. La différence entre le
racisme qui sévit en France (Europe) et le racisme aux Etats-Unis, c’est qu’en
Europe - et pour la première fois - l’esclave, si longtemps invisible dans les
colonies, vit à présent (à cause de nécessités économiques en Europe) sur le
continent et montre qu’il est un être humain. Les gens se déracinent, périssent,
ou s’enracinent ailleurs : c’est ce qui est arrivé aux Noirs américains et c’est
ce qui arrive, aujourd’hui, en France.
Le Nouvel
Observateur : On parle beaucoup aujourd’hui de racisme et d’insécurité...
James
Baldwin : En filigrane, dans le mot « racisme » il y a écrit le mot panique.
C’est la panique qui vous prend quand vous réalisez que vous êtes nu. Les gens
que vous avez si bien décrits, si bien définis vous ont aussi observé et vous
connaissent beaucoup mieux que vous les connaissez. Et ils ne vous diront jamais
ce qu’ils savent : ils en sont incapables, tant que l’un pense être un Blanc et
l’autre un Noir. Il est impossible de dire quoi que ce soit à un Blanc. Il est
également impossible de dire quoi que ce soit à un Noir. Les êtres humains ne
parlent qu’à d’autres êtres humains.
En France, je suis
un Noir américain qui ne constitue pas un danger à l’identité française : en
effet, je n’existe pas en France. Ce serait une autre histoire si je venais du
Sénégal, et une chanson plus douloureuse si je venais d’Algérie. En tant qu’hôte
de la France, ce pays que j’aime et qui - principalement en me fichant la paix -
a été très bon avec moi, et je vous en prie ne faites pas ce que mes
compatriotes ont fait : créer un Ku Klux Klan incontrôlable et donner d’un
massacre une image romantique (comme « Autant en emporte le vent »), justifiant
ainsi les ghettos.
N.O. : Le racisme
est aussi une arme politique.
J.B. : Le racisme
est toujours une arme politique, à la base, probablement la plus puissante de
toutes, amplifiant et justifiant les éternels conflits territoriaux. Les
colonies ne rédigent pas une demande pour devenir des colonies, et aucune
demande inverse ne les a jamais libérées.
N.O. : Et les
Français ? Sont-ils racistes ou xénophobes ?
J.B. : Ils sont les
deux. Par là, hélas, ils ne se distinguent pas des autres peuples. Ce qui, pour
moi, caractérise les Français, c’est leur curieuse aptitude à en douter, et à
agir comme si de rien n’était.
N.O. : Quel est le
rôle de la culture dans le racisme ?
J.B. : Le racisme
est certainement une affaire de culture, mais débattre de cette question
prendrait un certain temps. Le racisme est la résultante d’une culture imposée à
une autre. Ce qui revient à dire que le racisme est une affaire de
pouvoir.
N.O. : Que
diriez-vous à un jeune Noir, ou à un jeune Arabe, vivant dans un ghetto de Paris
ou de Marseille ?
J.B. : Je lui
dirais : ne panique pas maintenant. Aucun royaume, aucun système n’est éternel
et l’avenir t’appartient.
N.O. : Que
diriez-vous au Français raciste qui a peur ?
J.B. : Je lui
dirais bonjour.

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