Parti
du président de l'Autorité palestinienne Mahmoud Abbas, le Fatah est
sorti
vainqueur des élections municipales en Cisjordanie, organisées
samedi 20 octobre dans une centaine de villes en Cisjordanie. L'élection
s'est faite sans le Hamas, large vainqueur des législatives
en 2006, qui dirige la bande de Gaza et boycottait le scrutin. Selon
les premiers résultats, les listes « Croissance et indépendance »,
soutenues par le Fatah, ont ainsi obtenu près de
440 des 1051 sièges à pourvoir. Mais pour le Centre Carter, qui a
supervisé toutes les élections palestiniennes depuis 1996, ce scrutin
reflète surtout « l’insuffisant pluralisme
politique et la compétition limitée ». Chercheur à Paris VIII,
Julien Salingue achève une thèse sur la construction du mouvement
national palestinien. Il nous explique les raisons de ce
paradoxe électoral, quand une victoire se transforme en défaite.
Entretien.
Quelle
lecture faut-il faire de cette victoire du Fatah, qui s’est soldée par
un recul du taux de
participation et la défaite de la plupart des candidats officiels
soutenus par Mahmoud Abbas, malgré le boycott du mouvement Hamas ?
Julien Salingue : Le
Fatah comme mouvement politique a totalement implosé. Aux
dernières législatives de 2006 déjà, ses dirigeants avaient été
incapables de s’entendre sur les candidatures, et les candidats
dissidents s’étaient multipliés. Aujourd’hui, c’est la prise de
pouvoir de petits notables locaux, des alliances nouées sur la base
d’affinités personnelles et non politiques, et l’absence totale
d’orientation politique commune entre les dirigeants du Fatah.
Dans certaines municipalités, cela ressemblait comme deux gouttes
d’eau à des élections internes au Fatah.
Le
principal enjeu était de savoir quel courant du Fatah allait gagner. Et
dans beaucoup de villes, ils se sont
battus eux-mêmes. À Naplouse, Jénine, Ramallah, ce sont des gens du
Fatah qui battent les candidats officiels du Fatah. Cela montre la
décomposition de cette organisation et le peu de
légitimité que conserve Mahmoud Abbas à l’intérieur même de son
organisation : la plupart des candidats qu’il a soutenus dans les
grandes villes ont été battus.
La
faible participation, un peu plus de 54 %, est également un indice
important. Elle était de 73 % il
y a six ans. À Naplouse, il n’y a pas 40 % de votants, il y en avait
plus de 70 % en 2006. Au niveau de la population, c’est donc un
désaveu.
Enfin,
ce qu’on ne dit pas, c’est que dans la plupart des petites
municipalités, il n’y avait qu’une seule liste,
voire pas de liste du tout. Dans 80 villes, ils ont du reporter
l’élection, car il n’y avait pas de candidat ! Cela montre que cette
élection intéresse assez peu les Palestiniens, et que
ceux qui se sont déplacés ont en majorité voulu signifier qu’ils ne
faisaient pas confiance à l’appareil de l’Autorité palestinienne et à
l’équipe Abbas.
Avec cet échec du Fatah, c’est l’ensemble de l’appareil palestinien qui se retrouve contesté de
l’intérieur…
Les
dirigeants palestiniens n’ont pas réussi à régler le problème qu’ils
ont, disons, depuis la signature des
accords d’Oslo en 1993. C’est la confusion entre le Fatah en temps
que parti, et l’appareil d’Etat, celui de l'Autorité palestinienne, que
ce soit au niveau des instances, des postes officiels…
Certains dirigeants avaient jugé en 2006, après la défaite du parti
face au Hamas, qu’il fallait reconstruire le parti indépendamment des
institutions. Aujourd’hui, le constat, c’est qu’ils n’ont
pas réussi.
Au
final, il n’y a plus rien de national dans ce courant politique, et
c’est à l’image de la situation politique
dans les territoires palestiniens. Les gens ont voté sur des
préoccupations locales, et contre les candidats labellisés par le
pouvoir.
Salam Fayyad, le premier ministre palestinien venu de la Banque mondiale, présenté comme le technocrate
modèle à même de restructurer le mouvement national palestinien, n’a donc pas réussi ?
Le
mouvement national palestinien a une histoire, avec des individus qui
ont une légitimité historique. Il était
donc évident que Fayyad, qui ne vient pas du Mouvement de Libération
nationale, ne pouvait pas créer par en haut un mouvement politique dans
une société palestinienne qui est très structurée
politiquement, comme le montrent less élections étudiantes, qui
constituent toujours un baromètre intéressant. En Cisjordanie, il y a
une constante de 80 % de participation dans les
universités.
Dans
quelle mesure Mahmoud Abbas, toujours président de l’Autorité
palestinienne malgré l'absence
d’élection programmée à ce poste, a-t-il contribué à miner les
efforts de recomposition de son premier ministre pour maintenir sa
propre autorité ? Abbas n’a-t-il pas reproduit le modèle
d’Arafat, qui concentrait toute l’autorité autour de sa personne et
de ses proches ?
La
différence, c’est qu’Arafat arrivait à maintenir une cohésion globale.
C’était lui le principe unificateur du
Fatah. La gestion du Fatah par Abbas s’est inscrite dans la
continuité de celle d’Arafat. Mais, n’ayant pas son rayonnement ni ses
réseaux, il n’a pas pu empêcher que se développent des forces
centrifuges à l’intérieur du parti, ni que les rivalités entre clans
explosent. Par conséquent, la gestion du Fatah par Abbas, qui demeure
assez anti-démocratique, a conduit une partie des cadres
et des militants du mouvement à se désintéresser de la politique
nationale. C’est perceptible dans le fait qu’il n’y a pas, à l’occasion
de ces élections, d’opposition nationale qui se dégage au
sein du Fatah, mais seulement des listes locales et des candidats
dispersés.
De
manière générale, la faible participation à ces élections locales est
le signe de l’usure du système
institutionnel mis en place depuis les accords d’Oslo. Les
Palestiniens ne voient plus très bien où il mène, ni à quoi il sert.
Si l’on résume, le Fatah est aujourd’hui minoritaire au sein du camp palestinien depuis près de 10 ans,
mais demeure l’unique interlocuteur d’Israël et des diplomaties occidentales.
C’est
encore pire que cela, puisqu’Abbas est aujourd’hui minoritaire y
compris au sein de son parti, le Fatah,
qui lui-même était minoritaire lors des précédentes élections
pluralistes. Il est donc minoritaire au sein de la minorité. Et
pourtant, l’on continue à le considérer comme l’interlocuteur
représentatif et légitime des Palestiniens. Ce système qui
fonctionne à l’envers, les Palestiniens en ont vraiment assez.
Aujourd’hui, le Fatah est mort en tant que mouvement politique, ce n’est
plus qu’un petit conglomérat de baronnies locales sans cohérence
nationale.
Avec
cela, c’est le principe même d’Oslo qui est usé, c’est-à-dire l’idée
d’institutions palestiniennes
prétendument autonomes, alors que dans les faits, elles ne
bénéficient d’aucune autonomie. Le fait pour les Palestiniens de ne pas
participer à cette élection, c’est une manière de
dire : « Nous arrêtons de participer à cette farce. »
Suite et fin de l'interview sur le site de Mediapart.
Julien Salingue

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