jeudi 4 octobre 2012

Recette pour une explosion

Mustafa Barghouthi                                    

 Alors que leur horizon poli­tique s’est écroulé autour d’eux, les Pales­ti­niens sont main­tenant confrontés à la crise écono­mique la plus sérieuse de mémoire récente. Un retour de bâton est inévitable.
 
Les déve­lop­pe­ments actuels en Palestine mettent en évidence les points sui­vants :
- Les accords d’ Oslo et leurs annexes, y compris le Pro­tocole de Paris sur les Rela­tions écono­miques, sont arrivés à une impasse inévi­table.
- La théorie, adoptée par les nations occi­den­tales, que la pro­motion du déve­lop­pement écono­mique de la Palestine et la construction des ins­ti­tu­tions sous occu­pation israé­lienne inin­ter­rompue sont la seule voie pour établir un Etat indé­pendant s’est également écroulée.
- Les négo­cia­tions connues sous le nom de « pro­cessus de paix » et la conviction que les Etats-​​Unis exer­ce­raient une pression consis­tante sur Israël dans ce contexte n’étaient qu’illusion.
Tout reste de confiance dans ce pro­cessus s’est évaporé et le pro­cessus a dépassé depuis long­temps sa date de péremption.
La dure crise écono­mique qui frappe la Palestine aujourd’hui révèle à quel point cela relève de la fiction d’envisager un déve­lop­pement écono­mique pales­tinien sous une occu­pation qui s’est trans­formée en un modèle de dis­cri­mi­nation raciale sys­té­ma­tique et d’apartheid qui est le pire que l’histoire a jamais connu.
Il n’est plus pos­sible d’éluder la question essen­tielle qui est la nécessité de s’opposer à l’offensive que mène Israël afin d’étendre les colonies et s’emparer de la terre, détruisant toute pos­si­bilité de contigüité ter­ri­to­riale et donc la pers­pective de construire un Etat viable, tout en détruisant les fon­da­tions du déve­lop­pement et de la survie écono­miques des Palestiniens.
La dépen­dance écono­mique des ter­ri­toires occupés ne se limite pas à se reposer sur l’assistance des pays dona­teurs. En réalité, elle trouve sa source dans l’incapacité de l’Autorité pales­ti­nienne (AP) à prendre des déci­sions indé­pen­damment des res­tric­tions imposées par les accords d’Oslo et le Pro­tocole de Paris. Ceux qui alors se tai­saient devant ces condi­tions inéqui­tables paient aujourd’hui le prix de leur silence. Parce qu’Israël détient le contrôle sur la plupart des taxes imposées aux Pales­ti­niens, il a le pouvoir d’user de la remise de cet argent à l’AP pour exercer un chantage politique.
L’idée théo­ri­quement brillante de pro­mouvoir une économie de consom­mation sous occu­pation comme alter­native au déve­lop­pement d’une économie libre qui serait incluse dans la lutte de libé­ration nationale, semble ridicule aujourd’hui si l’on considère qu’Israël contrôle tota­lement plus de 80 % de la Cis­jor­danie et qu’il interdit toute activité écono­mique indé­pen­dante sur 62 % de ce territoire.
Consi­dérons aussi que la per­ma­nence des divi­sions entre Jéru­salem et la Cis­jor­danie, ou entre la Cis­jor­danie et Gaza, a empêché l’émergence d’un marché pales­tinien unifié ; qu’Israël contrôle 90 % des res­sources en eau et contraint les Pales­ti­niens à payer le double des coûts que paient les Israé­liens pour l’eau et l’électricité ; que le système douanier de taxes uni­fiées impose aux Pales­ti­niens de payer des biens et pro­duits au prix israélien bien que le revenu par tête des Israé­liens soit 25 fois plus élevé que celui des Palestiniens.
Pour les Pales­ti­niens de Gaza la situation est encore plus tra­gique après 6 années d’un blocus écono­mique brutal qui a des consé­quences écono­miques et humaines très graves.
Pour aggraver l’ injustice, Israël utilise la terre et l’eau qu’il confisque afin de construire des entre­prises israé­liennes ren­tables et il utilise les mil­liards de dollars ainsi générés pour construire et étendre les colonies et pour détruire ce qui reste des res­sources natu­relles limitées des ter­ri­toires occupés.
Cinq ans après l’adoption de la théorie « déve­lop­pement écono­mique sous occu­pation », la Palestine a le cin­quième taux de chômage le plus élevé au monde. Le chômage des jeunes diplômés en Cis­jor­danie et à Gaza atteint 80 %. Pas étonnant que cette partie de la popu­lation constitue la portion la plus impor­tante des par­ti­ci­pants au mou­vement de pro­tes­tation en cours en Cis­jor­danie contre l’augmentation du coût de la vie, la pau­vreté et le chômage.
Sous pression d’Israël et de cer­tains pays dona­teurs, l’Autorité pales­ti­nienne doit allouer 30 % de son budget déjà bien maigre aux agences de sécurité.
En consé­quence, les budgets alloués à l’éducation, la santé, les affaires sociales et l’ agri­culture ont décliné. L’agriculture reçoit actuel­lement 0.8 % du budget de l’AP, alors que la Palestine est un pays agricole et que la résis­tance à l’occupation nécessite un secteur agricole fort.
Tout ceci nous dit que la Palestine a besoin d’une approche écono­mique radi­ca­lement dif­fé­rente, une approche qui ren­force la capacité des gens à rester fermes et déter­minés dans la résis­tance au système d’apartheid. Cette approche est à des années lumière de celle qui enchaîne les Pales­ti­niens à la dette et continue d’en faire des proies pour les forces d’une économie de consom­mation néo­li­bérale qui les piège dans le combat quo­tidien pour joindre les deux bouts.
Dov Weis­glass, ancien haut conseiller d’ Ariel Sharon, avait résumé la situation avec élégance. Selon lui les accords d’Oslo étaient le plus grand coup de génie d’Israël parce qu’ils per­pé­tuaient l’occupation tout en en mini­misant les coûts qui étaient déplacés et laissés à la charge des Pales­ti­niens et des pays dona­teurs. Cela rendait l’occupation rentable.
Les Pales­ti­niens doivent avoir le record du monde, non seulement du peuple à avoir vécu le plus long­temps sous occu­pation étrangère, mais aussi comme seul peuple à avoir été contraint d’assumer aussi la facture de l’occupation.
Ces jours ci, cer­tains pays dona­teurs veulent eux aussi faire par­tager le fardeau du coût de l’occupation par le peuple pales­tinien. Ce qui permet d’expliquer les déci­sions erronées du gou­ver­nement de l’AP d’augmenter les taxes, la TVA et de ne pas inter­venir pour casser la spirale des prix du fuel et des pro­duits alimentaires.

Les Pales­ti­niens regardent leur horizon poli­tique se refermer sur eux sur fonds d’une que­relle interne qui semble sans solution. Ajoutez à cela le chômage rampant, l’inflation galo­pante, la pau­vreté gran­dis­sante et le stress tou­jours plus grand d’avoir à vivre au jour le jour.
Ce n’est pas la recette pour une explosion ?

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