samedi 3 novembre 2012

Une morale et des millions de religions


Pierre JC Allard                 


J’ai parlé la semaine dernière de l’urgence qu’apparaisse dans le monde une nouvelle morale qui tienne compte, entre autres, des vertus essentielles « collectives » que sont devenues la solidarité et la tolérance, mais sans sauter dans les bras des religions et encore moins tomber entre leurs mains… Est-ce possible ?… Rappelons d’abord précisément la distinction a faire.

D’abord, l’éthique et la morale. Tout individu a des valeurs. Ces valeurs sont les critères qui déterminent les décisions qu’il prend et donc les gestes qu’il pose. C’est cette combinaison unique de valeurs qui lui confère son identité et fait de lui une « personne » , avec sa propre « culture » différente de toutes les autres et peu ou prou distincte de la culture de référence à laquelle il dira et/ou on dira qu’il appartient.
Qu’il ait été affublé de ces valeurs par son éducation, ou que ce soit son expérience qui l’ait conduit à les faire siennes, chacun veut voir son éthique comme un tout bien structuré. On ne peut pas, sans perdre la raison, se soustraire beaucoup ni longtemps à la contrainte de garder à sa propre éthique une cohérence interne.
On ne peut pas vraiment TRICHER avec ce qu’on perçoit de sa propre éthique, car elle semble s’imposer, as plus qu’on ne peut facilement se convaincre que ce que l’on voit n’existe pas. Mais on peut PÉCHER hardiment contre sa propre éthique, chacun pouvant s’en accommoder.
Quand on vit en société, un consensus peut donc s’établir sur une morale qui reflétera ce que l’on est tous d’accord pour respecter et que devra refléter la loi. Chacun sera un peu en porte à faux, mais le résultat sera un compromis fonctionnel. Entre gens de même culture de référence, on peut y arriver. UNE morale et une seule, en Occident, est un but raisonnable à atteindre.
Et la religion ? La religion commence là où finit la raison. Elle n’est pas soumise à la contrainte d’une cohérence interne, car elle s’appuie sur la foi. La religion, nous l’avons dit, met la foi au dessus de la raison et supprime donc la seule autorité qui pourrait arbitrer les conflits entre croyants. Pour cette raison, elle est un obstacle a l’évolution harmonieuse de toute société qui n’est pas composée de croyants d’un même religion.
Si la religion a ce travers, pourquoi même parler ici de religion ? Parce qu’avoir une morale ne garantit pas qu’on la respectera. L’individu, que ça nous plaise ou non, a prouvé au cours de l’Histoire qu’il avait besoin d’un modèle de rétribution du bien par la récompense et du mal par le châtiment ajoutant a celui visible un autre dans l’au-delà qui puisse pallier les insuffisances du premier.
Si l’individu en est empêché, c’est son éthique qui en souffre et nous avons, comme aujourd’hui, une société amorale où dominent progressivement les éléments immoraux. La « vertu pour la vertu » n’est pas un scénario, gagnant, si ce n’est pour une toute petite minorité … Le Stoïcisme n’a pas été une solution satisfaisante à la déchéance des dieux du panthéon romain… La plèbe est allée en masse vers Mithra et Jésus, qui promettaient une rétribution.
Le régime soviétique n’a pas maintenu longtemps non plus le dévouement à un monde meilleur de "lendemains qui chantent". Quand on fait disparaitre cette fameuse « pie in the sky » dont se moquait les marxistes, on s’apercoit vite qu’entre deux « tartes sur la terre » tout le monde prend la plus grosse, la moins chère… et la plus facile a prendre.
Dans la situation présente, alors que notre survie comme société dépend de l’avènement d’une nouvelle morale, pouvons-nous penser que nous ferons l’économie de l’éclosion d’une nouvelle ferveur religieuse. ? Je ne le crois pas. Sans la foi en « autre chose » – qui justifiera les notions de générosité et de paix en y accolant la promesse d’une récompense au-delà du cours de cette vie – ils seront bien peu nombreux à accepter de sacrifier une parcelle de celle-ci par simple respect du bien et amour des autres.
Est-ce à dire que nous devions attendre qu’une nouvelle religion conquérante déferle sur le monde, celle des Islamistes, des Fondamentalistes américains, ou de l’une ou l’autre des petites sectes qui, en ces temps d’Internet, pourraient prendre le « marché de la foi » au prix de quelques miracles et oraisons ?
Je pense, au contraire, que cette montée d’un fanatisme qui trouverait comme d’habitude son plein développement et donc toute sa malice dans une alliance étroite avec le pouvoir politique civil, peut être contrariée. Elle peut l’être par un effort pour que s’établisse une morale universelle qui ne s’appuiera pas sur UNE foi et UNE religion, mais sur une myriade de croyances. Autant de croyance, qu’il y a de croyants, chacun ayant la sienne en ce qu’il voudra et y trouvant l’espoir – ou la menace – d’une rétribution de ses œuvres.
Dieu ne peut-il pas avoir, pour ceux qui veulent le trouver, autant de facettes que peut en prendre leur foi ? Or, ce Dieu que chacun bâtirait a son image serait le parfait « juge équitable » dont l’être humain semble avoir besoin, pour que chacun puisse choisir de faire le bien plutôt que le mal sans se sentir floué.
Le danger des religions, c’est leur masse, vite critique, et l’énergie qu’elles peuvent canaliser dans toute direction, bonne ou mauvaise, au gré des caprices de quelques individus. La foi ne disparaîtra pas, ni le besoin d’un sens à cette vie, prenant la forme d’une rétribution attendue.

Quand chaque croyant est littéralement un « libre penseur », toutefois, le danger disparaît. Quand coexistent des milliers de religions, il ne reste de significatif qu’un accord sur une morale qui fait consensus et dont tout dogmatisme a été extirpé. C’est la grâce à se souhaiter. Amen..

Aucun commentaire: