Tout ça pour ça..
voilà d'abord ce qui vient à l'esprit à la lecture de la loi d'orientation
prétendument refondatrice.
Ce serait pourtant manquer l'essentiel d'une loi qui
s'inscrit dans la continuité de plusieurs décennies de politiques néolibérales
sans jamais mettre celles-ci en relation avec leurs effets dévastateurs en terme
d'accroissement des inégalités, de marchandisation, de segmentation croissante
des espaces éducatifs et de subordination de l'école à l'économie de la
connaissance. « Ces objectifs, dit la loi dés son préambule, s’inscrivent dans le cadre de nos engagements
européens. … Le niveau global des compétences des élèves doit être amélioré pour
parvenir à …......inscrire le pays dans trajectoire de croissance structurelle
forte dans une économie de la connaissance internationale ». Dés lors tout ou presque est dit.
Loin de
contredire d'ailleurs les méthodes néolibérales, la concertation « cause
toujours » précédant la loi procédait d'un « diagnostic partagé sur l'état du système éducatif'
et de « perspectives communes» et nullement d'une rupture politique, les choix de
communication marquant les limites de la concertation : les organisations
syndicales découvrent la loi.. par la presse. Voilà pour le dialogue social
renouvelé.
La refondation
scolaire comme adaptation au monde tel qu'il va ( mal..)
Le contenu
rejoint la forme. On cherchera en vain une intention assumée de
démocratisation scolaire globale pensée dans une perspective de transformation
sociale. L'ambition éducative et sociale se limite à cet horizon indépassable :
doter chacun du « socle commun de
connaissances et de compétences » -
auquel sera ajouté sans jamais en définir le contenu ni les moyen de l'acquérir
la culture - jugé nécessaire pour être à l'unisson des « tendances sociétales lourdes » qui font loi sans jamais être questionnées. L'école
doit « entrer dans la
modernité » et « relever les défis du 21eme siècle ». Comme si ces derniers n'étaient pas avant
tout ceux d'une société plus que jamais injuste , inégalitaire, fracturée.
Comme si ce monde façonné par l'exploitation et la domination du capital
imposait cette seule conclusion : préparer les jeunes générations... « au risque et à l'incertain ».. d'un monde « ouvert et mondialisé » La refondation, c'est donc l'adaptation
au monde tel qu'il va.
Dés lors il n'est
guère surprenant qu'en lieu et place d'une alternative scolaire et sociale,
s'impose, au moins par défaut, dispositifs, fantasmes et gadgets de la
modernité «pédagogique» néolibérale.. pudiquement recouverts des habits plus
vraiment très neufs ni très seyants( ils avaient beaucoup servis sous Jospin )
du néolibéralisme de gauche. Énumérons sans prétendre à
l'exhaustivité.
Une conception instrumentale des savoirs et de leur
transmission.
L'une des
annonces les plus emblématiques concerne « l'entrée de l'école dans l'ère du
numérique » qui va « prolonger l'offre des enseignements qui sont
dispensés dans l’établissement et faciliter la mise en œuvre d'une aide
personnalisée aux élèves. » « Il mettra aussi à disposition des enseignants des
ressources pédagogiques, des outils de suivi de leurs élèves et de
communication avec leur famille, ainsi que des contenus et services destinés à
leur formation initiale et continue. Il permettra, enfin, d’assurer
l’instruction des enfants qui ne peuvent être scolarisés ». Qu'il ne soit pris aucune distance et ni
introduit de réflexion didactique et épistémologique sur les usages, intérêts et
dérives du tout numérique est proprement sidérant. La pensée magique redouble
l'instrumentalisation des savoirs. Sans médiation bureau virtuel du
professeur et cartable numérique de l'élève communiquent et rien n'échappe
ainsi à l'école virtuelle et à la numérisation des conditions d'apprentissage.
Faut-il que les bénéfices escomptés pour l'élève et les sociétés privées qui
commercialisent les environnements numériques de travail soient immenses...et
susceptibles de ré-investissement puisque ce service « les prépare à l’éducation et à la formation tout
au long de la vie.. mais aussi à .. apprendre à apprendre ».
À ce point
d'exaltation numérique on s'étonne de la modestie du diplôme de base retenu
comme référence minimale : « un diplôme
national ou un titre professionnel de niveau V » soit un niveau CAP, objectif recherché.. il y a
trente ans. Les voies du modernisme sont parfois impénétrables et surtout
oublieuses du traitement de la difficulté scolaire qui requiert le croisement
et la collaboration d'approches pédagogiques, didactiques, linguistiques et
sociologiques. Ce que l'on pourrait désigner sous le terme de pédagogie de la
coopération. Ce n'est pas l'orientation indiquée.
Vers un local libéralisme.
S'il
est cependant un domaine où la loi innove, c'est du coté d'une nouvelle étape
de décentralisation et d'un rôle accru des Collectivités territoriales. Ces
formes de décentralisation ouvertes à tous les vents et à tous les lobbies
patronaux et locaux concerneraient au premier chef la formation professionnelle
et l'orientation qui n'ont certainement pas besoin de cela. Prolongeant un
mouvement constant et déjà encouragé, c'est la porte ouverte à une dénaturation
encore plus complète de l'une ( ne serait-ce que par le privilège accordée par
toutes les régions sans exception au modèle de l'apprentissage patronal ) et de
l'autre (déjà moribonde au regard de ses effectifs amputés et de ses structures
publiques – CIO – détruites. ) et assurément à un accroissement des inégalités
territoriales.
L'implication des
divers échelons du local prendrait la forme d'une co-éducation. associant des
« partenaires diversifiés » sans articulation cohérente entre ces différents
registres de transmissions d'information ou de connaissance. Parmi ces
partenaires, relevons le privilège accordé aux entreprises dés la 6eme, soit un
modèle de « laïcité ouverte ».. sur le capital et de « partenariat
public-privé » qui a perverti et infesté l'école.
À la recherche
( vaine ? ) de nouveaux « idiots utiles » ?
Il reste à
apprécier les effets les plus probables d'une telle loi. Il est des questions
comme celle de la formation des enseignants ou des rythmes scolaires qui
sont loin d'être secondaires. Mais coupées de leurs dimensions sociales et
politiques, elles risquent de connaître le sort de bien d'autres soucieuses
du bien être de l'enfant et du «vivre ensemble» dans un espace illusoirement
protégé de la guerre sociale et de ses effets destructeurs. Face à la violence
sociale d'un capitalisme de plus en plus débridé, le catalogue des bonnes
intentions pédagogistes ne saurait déboucher sur autre chose que sur une
recherche de pacification ou du moins de réduction des zones de tensions
maximales. Ainsi, aménagé pour le rapprocher de l'enseignement primaire, avec
moins d'enseignants délivrant des savoirs disciplinaires et plus d'activités
encadrées par des acteurs locaux, le collège inviterait les organisations
périphériques de l'école à s'impliquer dans une forme d'occupationnel
« éducatif » qui assouplirait une formation jugée trop élitiste.. et trop
coupée du monde. Soit le socle en acte, toujours lui, mais rendu
«politiquement correct» par la vieille antienne de l'école fondamentale
remise au goût du jour.
La critique de la
droite se réduit alors à une dénonciation de gestes inutilement provocateurs et
au rejet des formes les plus délirantes d'évaluation de la rentabilité
éducative. Mais elle se garde bien de toucher à loi LRU instituant l'autonomie
concurrentielle des universités. Le reproche majeur est en fait de n'avoir pas
su dégager l'accessoire de l'essentiel des réformes et de n'avoir pas trouvé
les relais locaux voire syndicaux et pédagogiques pour les faire pleinement
accepter. S'il ne fait guère de doute que le pouvoir cherche à s'assurer le
concours de nouveaux vieux alliés, rien ne prouve que les éventuels candidats
auraient une influence significative dans et hors l'école.
Une école commune, démocratique et
émancipatrice.
À l'heure où
l'édifice européen tout entier vacille, posons la question : le cours
néolibéral doit-il, en dépit des catastrophes et des souffrances sociales qu'il
engendre, continuer à s' appliquer ou doit être radicalement remis en cause ? À
ne pas connecter cette question à l'avenir de l'école, on limite par avance le
champ de réflexion à un « scolarisme » stérile qui, par delà ses diverses
formes, a pour point commun de considérer que l'école doit préparer au mieux
les esprits et façonner les subjectivités des enseignants et des élèves à la
rationalité néolibérale d'un monde qui serait le seul possible.
Fondamentalement
deux options se présentent : la poursuite voire l'accélération d'une telle
politique pour que l'école s'adapte voire anticipe sur l'évolution du
capitalisme néolibéral et de ses « fondamentaux » : économie de marché, société
de marché, école de marché ou une rupture profonde avec l'école et la société
de la concurrence et de la compétition pour ouvrir la voie à la fondation
d 'une école commune, démocratique et émancipatrice.
Francis
Vergne.
Chercheur associé à
l'Institut de recherche de la FSU, auteur de Mots et maux de l'école, petit lexique impertinent
et critique, Armand Colin, 2011 et co auteur de la Nouvelle école capitaliste. La découverte, 2011. Article écrit pour la revue de l'Ecole
émancipée, janvier 2013.

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