Êtes-vous surpris par l’envergure quasi industrielle de l’espionnage
effectué par la NSA?
Alain JUILLET *- Même si les responsables politiques ont
toujours eu du mal à croire que nos alliés puissent se livrer à de telles
pratiques, les experts de la sécurité et du renseignement savent depuis
longtemps que les Américains écoutent qui ils veulent. La seule grande surprise,
c’est l’ampleur colossale du pillage mis au jour même si les récentes
protestations d’Angela Merkel après des espionnages similaires en Allemagne ou
celles de la présidente brésilienne Dilma Rousseff, qui a même annulé un voyage
aux États-Unis, en disent long sur l’échelle planétaire des interceptions.
Qui est visé ?
Tous ceux qui peuvent représenter une menace, voire une simple concurrence. Sous couvert de la lutte contre le terrorisme, qui ne constitue qu’une petite partie de leur activité, nos « amis » américains peuvent aussi écouter des politiques travaillant au siège de l’OCDE, de la communauté européenne à Bruxelles mais aussi à l’Élysée ou Matignon.
Les morceaux de choix restent toutefois les entreprises stratégiques liées en
particulier à la Défense, au spatial, à l’aéronautique mais aussi à
la pharmacie et au pétrole. En général, les systèmes de protection des
réseaux bloquent les attaques classiques, mais celles dont on soupçonne la
NSAsont ultra-perfectionnées, facilitées par l’aide active des sociétés US
telles que Facebook ou Microsoft. Il est toujours plus facile de visiter
un appartement quand on dispose de plans…
Plus de 70 millions de données captées en un mois… Comment trier puis traiter
les informations intéressantes ?
C’est à la fois simple et vertigineux: la masse des données interceptées est
stockée dans la mémoire monstrueuse de serveurs « big data ». Ensuite, des
logiciels en balaient le contenu grâce à des mots clefs, des numéros de
téléphone et des adresses mails considérées comme suspectes ou intéressantes.
Des analystes à leur tour font de précieuses synthèses sur telle ou telle
stratégie entrepreneuriale. Il y a quinze ans déjà, la compagnie Raytheon,
spécialisée dans les systèmes électroniques, avait ainsi raflé le marché de
l’équipement en réseau du bassin amazonien à la surprise générale alors que le
français Thompson était favori en termes de prix et de produits. Les US avaient
branché leur système d’écoute «Échelon» pour piéger les conversations entre les
négociateurs au Brésil et la maison mère à Paris. À ce jeu trouble, un récent
rapport de la société Mandiant montre que seuls les Chinois disposent d’un
savoir-faire un peu analogue.
Comment réagir face à cette menace ?
En faisant preuve de moins de naïveté dans ce monde ultra-concurrentiel. Trop
de nos cadres dirigeants envoient encore depuis leurs ordinateurs non sécurisés
des mails sensibles sans imaginer qu’ils sont lus à distance. Et il a fallu
attendre le mois dernier pour que les services du premier ministre adressent
une circulaire aux directeurs de cabinet de ministères régaliens pour que les
hauts fonctionnaires utilisent des téléphones portables chiffrés pour crypter
les conversations confidentielles. Cette mesure a été déclenchée en plein
scandale de l’affaire Prism révélée par Edward Snowden. Sans lui, personne
n’aurait jamais su officiellement.
Aujourd’hui, il est temps de changer en profondeur nos habitudes et d’adapter
notre cadre légal à la hauteur des enjeux. Par exemple, que peut faire le
législateur face aux États-Unis qui écoutent même les journalistes? Pour
l’instant, hélas, pas grand-chose.
* Ancien directeur du renseignement à la DGSE (2002-2003), Alain
Juillet préside le Club des directeurs de sécurité des entreprises et
l’Académie de l’intelligence économique.
french.irib.ir via AVIC

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