lundi 7 octobre 2013

Les Gazaouis reprochent à l’Égypte de leur serrer la vis

IRIN            

Le chan­gement de pouvoir de ces der­niers mois a non seulement conduit à la fer­meture des fron­tières aux per­sonnes en pro­ve­nance de Gaza, mais a également entraîné une forte baisse du transport de pro­duits de base et limité les droits de pêche, isolant encore davantage les rési­dents du Ter­ri­toire pales­tinien occupé (TPO).

L’armée égyp­tienne a dit avoir détruit plus de 440 tunnels — soit 80 à 90 pour cent des tunnels détectés entre l’Égypte et Gaza — depuis le début de ses opé­ra­tions dans la péninsule du Sinaï, fin juin.
Selon le Bureau de la coor­di­nation des affaires huma­ni­taires des Nations Unies (OCHA), seulement dix tunnels sont actuel­lement en fonction. Ils étaient au moins 300 avant que l’Égypte ne prenne des mesures dras­tiques.
« Ils sont en train de nous étrangler, même s’ils affirment le contraire », a dit à IRIN Jalal, un homme de 25 ans qui tra­vaille dans l’un des tunnels. « La situation ne nous laisse pas d’autre choix que de chercher d’autres manières de faire fonc­tionner les tunnels jusqu’à l’ouverture d’un point de passage viable des mar­chan­dises à la surface. »
Les tunnels sont les prin­ci­pales voies de com­merce depuis et vers la bande de Gaza. Ce sont aussi les seuls points per­mettant d’entrer et de sortir de Gaza en évitant Israël, qui limite for­tement les pas­sages. Les Prin­cipes concertés sur le point de passage de Rafah, signés en 2005 par l’Autorité pales­ti­nienne et Israël, pré­voyaient la mise en place d’échanges com­mer­ciaux formels, mais l’accord a été sus­pendu à la suite de l’accession au pouvoir du Hamas dans la bande de Gaza en 2006.
Les auto­rités et les médias égyp­tiens sou­tiennent que les tunnels faci­litent le trafic d’armes et de drogue et per­mettent même le passage de ter­ro­ristes vers le Sinaï. Le Hamas a cependant démenti ces allé­ga­tions.
Jalal et ses col­lègues disent ne pas avoir été payés depuis près de deux mois. Jalal attend son premier enfant. « Je veux que mon fils vive dans un monde meilleur, sans limites ni fron­tières comme celles qui nous font souffrir actuel­lement. »

Res­tric­tions côtières

Sur la côte, la situation est sem­blable.
La marine israé­lienne interdit aux pêcheurs gazaouis de s’éloigner de plus de six miles marins des côtes, ce qui limite for­tement leurs prises. Aupa­ravant, l’Égypte tolérait les pêcheurs dans ses eaux, mais ces der­nières semaines, des pêcheurs pales­ti­niens ont été arrêtés et blessés par la marine égyp­tienne et leurs bateaux ont été endom­magés.
« Ce n’est pas une façon de traiter ses frères », a dit Nizar Ayyash, directeur de l’association des pêcheurs pales­ti­niens. Il a appelé l’Égypte à mettre un terme à cette cam­pagne de répression.
Le 30 août, cinq pêcheurs pales­ti­niens se sont fait arrêter en Égypte. Ils ont été inculpés pour intrusion dans les eaux inter­na­tio­nales égyp­tiennes et ont été condamnés à un an de prison et 60 dollars d’amende chacun.
« Ils sont en train de nous étrangler, même s’ils affirment le contraire » « Nous avions l’habitude d’atteindre les côtes d’El-Arich [l’une des prin­ci­pales villes du Sinaï] ; les gardes nous regar­daient aller et venir. Ils nous lais­saient aller sans rien dire, mais tout a changé main­tenant », a dit Mahmoud, un pêcheur gazaoui de 30 ans.
Après l’arrestation, les pêcheurs de Gaza ont été avertis de ne pas s’approcher des lignes fron­ta­lières. Or, trois jours plus tard, deux pêcheurs ont été blessés alors que leurs bateaux étaient pris pour cible par la marine égyp­tienne. Selon M. Ayyash, ils se trou­vaient pourtant dans les eaux gazaouies.
Abdullah Najjar, 55 ans, a dit à IRIN que son fils Ibrahim avait été gra­vement blessé et que son bateau avait été endommagé lorsqu’un soldat égyptien lui avait tiré dessus ainsi que sur un autre pêcheur. Ibrahim a dû être opéré au bras à la suite de cet incident.
L’association des pêcheurs prétend que d’autres pêcheurs ont été pris pour cible ces deux der­nières semaines dans les eaux gazaouies.

Lien vital

Environ 50 pour cent des besoins en poisson de Gaza étaient, jusque récemment, cou­verts par des pro­duits ache­minés à travers les tunnels [et pêchés par des Gazaouis dans les eaux égyp­tiennes]. Ainsi, selon OCHA, avant juillet, près de 118 tonnes de poisson étaient importées à Gaza chaque mois via les tunnels pour com­pléter les faibles prises des pêcheurs.
Selon des tra­vailleurs huma­ni­taires, les mesures de res­triction contre les tunnels pour­raient menacer la sécurité ali­men­taire à Gaza. Le Pro­gramme ali­men­taire mondial (PAM) estime d’ailleurs que si la totalité des tunnels venait à fermer, il devrait être prêt à répondre aux besoins de 50 000 à 60 000 per­sonnes de plus.
La situation actuelle pré­sente des simi­li­tudes avec celle de fin 2009, lors de l’édification par l’Égypte d’un mur à la fron­tière avec Gaza. « Nous avons fini par résoudre cette situation », a dit Khalil, pro­prié­taire d’un tunnel âgé de 40 ans. « Mais ce qui se passe main­tenant est pire », a-​​t-​​il ajouté.
Selon OCHA, les fer­me­tures de tunnels ont par­ticipé à « d’importantes pénuries, notamment de com­bus­tible à des prix abor­dables et de maté­riaux de construction ».
Khalil reproche aux opé­ra­tions égyp­tiennes d’avoir paralysé son activité. Les tunnels, qui fonc­tion­naient aupa­ravant à toute heure du jour et de la nuit, sont désormais bien calmes.
Dans le souci d’éviter une crise huma­ni­taire, les auto­rités de Gaza, dirigées par le Hamas, ont appelé l’Égypte, d’autres pays arabes et la com­mu­nauté inter­na­tionale à aider à mettre en place une zone com­mer­ciale légale et à rouvrir la fron­tière aux échanges com­mer­ciaux.
La fer­meture des tunnels menace également le récent essor du secteur de la construction à Gaza. Moins de 100 tonnes de maté­riaux de construction ont été importées chaque jour la semaine der­nière, contre une moyenne de plus de 7 500 tonnes en juin, selon les chiffres de la Fédé­ration des indus­tries pales­ti­niennes citée par OCHA.
La Banque mon­diale a dit récemment que les mesures de res­triction ris­quaient d’entraîner une baisse impor­tante des acti­vités de construction à Gaza au cours des pro­chains mois.
Selon Nabil Abu Mu’aliq, directeur du syn­dicat des entre­pre­neurs pales­ti­niens, environ 30 000 tra­vailleurs du secteur sont désormais sans emploi à cause de l’arrêt de l’importation de matériel depuis l’Égypte et de la hausse des prix qui s’en est suivi.
Israël a annoncé le mois dernier qu’il per­met­trait à 50 camions de maté­riaux de construction à des­ti­nation du secteur privé d’entrer dans Gaza par le poste-​​frontière de Kerem Shalom. Mais selon M. Abu Mu’aliq, cela repré­sente moins d’un quart des besoins du marché.

Obli­ga­tions huma­ni­taires

L’organisation non gou­ver­ne­mentale (ONG) Gisha, un centre juri­dique plaidant pour la liberté de cir­cu­lation, a dit dans un récent com­mu­niqué que même si l’Égypte n’était pas une puis­sance d’occupation dans la bande de Gaza, elle avait cependant des obli­ga­tions huma­ni­taires envers ses habi­tants.
« Elle doit prendre en compte le droit à la liberté de cir­cu­lation des habi­tants de Gaza et faire tout son pos­sible pour main­tenir une voie de cir­cu­lation fiable et suf­fi­sante à travers son ter­ri­toire. »
« En raison du contrôle important d’Israël sur la bande de Gaza, [le pays] a le devoir, confor­mément au droit appli­cable en matière d’occupation, de per­mettre aux habi­tants de Gaza de mener une vie normale, et notamment de quitter Gaza et d’y revenir. »
Le réseau d’ONG pales­ti­niennes et un certain nombre d’organisations pales­ti­niennes de défense des droits de l’homme ont exhorté la com­mu­nauté inter­na­tionale à lever le blocus imposé à Gaza. Dans un com­mu­niqué envoyé à IRIN, ces orga­ni­sa­tions ont dit qu’Israël, en tant que puis­sance occu­pante, était res­pon­sable de la dété­rio­ration actuelle de l’économie et de la qualité de vie à Gaza due aux fortes res­tric­tions.

Le réseau a également appelé les auto­rités égyp­tiennes à faci­liter les dépla­ce­ments des rési­dents de et vers Gaza et à prendre en compte la situation huma­ni­taire du territoire.


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