Philippe Arnaud
Les travailleurs “ volontaires ” du dimanche oublient que, sans « les
syndicats », ils travailleraient 12 heures par jour et 7 jours par
semaine. Ils ne veulent pas voir que le patronat a parfaitement réussi à
désintégrer le peu de solidarité qui pouvait encore les unir, ce qui
permet aux grands boutiquiers de refuser les décisions de justice sans
que le gouvernement solférinien bouge le petit doigt. Philippe Arnaud
s’est mis à l’écoute de France Inter. Le service public a le chic et le
choc pour faire s’exprimer régulièrement et largement des chroniqueurs
qui le vomissent, comme Lechypre ou Lenglet sur France 2. - LGS
Samedi matin, sur France Inter, à partir de 9 h 10, j’écoutais
l’émission "On n’arrête pas l’éco" où s’opposent, tous les samedis,
Christian Chavagneux, d’Alternatives économiques, et Emmanuel Lechypre,
de BFM Business (ce dernier terme résume les positions que défend
Lechypre : pour les intérêts, ceux des patrons et des riches, pour la
doctrine, celle de l’ultralibéralisme).
Ce matin, en début d’émission, il était question de la fermeture de
magasins (en général des grandes enseignes de bricolage) le dimanche,
après une décision de justice prise à la suite d’une action d’un
collectif de syndicalistes.
Emmanuel Lechypre a la parole le premier. Il dit d’abord tout le mal
qu’il pense de cette décision [d’empêcher les magasins de bricolage
d’ouvrir le dimanche], puis, submergé d’indignation, n’en pouvant plus
de colère, il finit par lâcher :
"... et puis, juste pour vous livrer le fond de ma pensée... quand
on... ce qu’on a entendu, les gens comme les syndicats et les juges, qui
parlent au nom de l’intérêt général des salariés, moi, ça me fascine
toujours, après tout les gens ils ont le droit de faire ce qu’il veut
[sic], il y a un truc ça s’appelle la liberté et, je veux dire, les
juges et les syndicats, c’est toujours les premiers à savoir mieux que
les autres ce qui est bon pour les gens, à la place des gens eux-mêmes,
c’est terrifiant..."
Remarque 1. Emmanuel Lechypre, apparemment, ignore que la fonction du
juge, c’est, précisément, de dire "à la place des autres ce qui est bon
pour eux" ! Le premier fondement d’une société politique, la première
raison d’être d’un État, en effet, ce n’est pas de se délimiter par des
frontières, ce n’est pas de se constituer une armée, ce n’est pas de
créer une monnaie, la première fonction d’un État, c’est de déléguer le
règlement des litiges à la collectivité (représentée par des juges) afin
d’empêcher les vendettas, les vengeances personnelles... et, surtout,
la loi du plus fort.
En
effet, dans les sociétés où n’existe pas d’autorité centrale qui fasse
respecter un droit unifié, la "justice" est du ressort du plus fort, du
plus riche, du grand propriétaire, du seigneur, du boyard, du magnat, du
landlord ou du latifundiaire : il pend le vilain à son gré, sous
n’importe quel prétexte. C’est le droit du patron, du maître, du riche,
du propriétaire, c’est-à-dire un droit sans limites...
Remarque 1 bis. Derrière cette contestation du juge s’en cache une
autre. Car le juge ne juge pas en fonction de son opinion ou de son
humeur, le juge applique la loi, et, lorsque Lechypre conteste
l’intervention du juge dans les conflits sociaux, il conteste en
réalité, il conteste surtout l’intervention de la loi dans le domaine
social. [Ce qui n’est, d’ailleurs, que l’opinion du Medef : le Code du
travail – créé par le législateur – est une intrusion inadmissible d’un
tiers dans les rapports "normaux", "naturels", entre patrons et
salariés].
Remarque 2. L’attaque contre les syndicats participe du même esprit.
Dans l’imaginaire patronal, dans les fantasmes de la droite, le syndicat
est un tiers importun et illégitime qui s’immisce indument dans les
rapports entre patrons et salariés. La "réflexion" la plus souvent
entendue à droite est : "les syndicalistes sont des individus
(extérieurs à l’entreprise, bien entendu) venus dire aux salariés qu’ils
sont malheureux, des individus qui leur mettent en tête des idées
folles comme le salaire minimum, la durée légale (quotidienne,
hebdomadaire, annuelle) du temps de travail, le droit à la retraite et
autres idées absurdes... Ce sont, en un mot, des agitateurs, des
meneurs, des perturbateurs".
Remarque 2 bis. Pour Lechypre, comme pour le Medef (comme pour les
patrons des maquiladoras d’Amérique latine), l’existence d’un syndicat
est incompréhensible, inconcevable, intolérable. Le patron donne du
travail : on devrait s’incliner tous les jours devant lui pour ce seul
bienfait, et ne pas avoir la grossièreté de discuter des conditions de
travail ou du montant du salaire. C’est un crime de lèse-patronat ou de
lèse richesse...
Remarque 3. Lechypre, avec des trémolos dans la voix, invoque la
"liberté". Lorsque la droite ou le patronat invoquent la "liberté", ce
n’est pas n’importe quelle liberté ; c’est une liberté annonciatrice de
profit et, surtout, d’un profit qui a des chances (si l’on peut dire...)
d’être obtenu aux pires conditions : liberté pour le salarié de
travailler de nuit, ou 12 heures d’affilée, ou le dimanche, ou à 50 % du
SMIC, ou dans des conditions déplorables d’hygiène et de sécurité ; ou
liberté pour le consommateur de s’abrutir des heures dans un
supermarché, liberté de dilapider son mince budget en gadgets ou en
sucreries plutôt qu’en lecture, en pêche à la ligne, en sieste, en
jardinage ou en promenades - toutes activités peu ou non lucratives.
En conclusion : qu’est-ce qui est fascinant (pour reprendre les
termes de Lechypre), dans ce cri du cœur ? Ce qui est fascinant, c’est
ce qu’évoque Julien Gracq, dans son premier Lettrines [La Pléiade, tome
2, page 169], lorsqu’il évoque, en 1939, sa prise de commandement d’une
section de voltigeurs,
« journaliers presque tous ou garçons de ferme du Morbihan ou du
Finistère. Pendant les longues étapes de nuit, marchant à côté de la
colonne, quand ils cessaient de parler en breton, j’écoutais le
jargonnement guttural qui montait de la troupe invisible : ils parlaient
de la manière de se procurer du vin rouge, de la consistance de leurs
matières fécales, de leur dernière ou de leur prochaine masturbation et
je sentais, vaguement fasciné, se dénuder et bouger le tuf paléolithique
sur lequel s’est figée la petite croûte de la civilisation ».
Ce qui est fascinant, dans cet aveu, c’est de voir, sous la mince
couche de lois sociales déposées sur la société depuis un siècle et
demi, se dénuder le tuf paléolithique de la brutalité sans limites du
dominant, celle que Gracq évoque, un peu plus loin, à propos du héros de
Shakespeare : "Un fauve couronné [...], rien qu’un porteur d’estomac,
de bourse et de braguette, brusquement pourvu de la foudre, tout de
suite naïvement, paisiblement monstrueux". [Lettrines 2 La Pléiade, tome
2, page 301].
Philippe Arnaud
Bellaciao

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