Jérôme Leroy
Et si Orwell s’était juste trompé de trente ans…
L’aspect le plus pervers du totalitarisme, c’est qu’on ne s’en rend pas
compte. C’est comme la bonne santé, paradoxalement. On ne se réveille pas tous
les matins en se disant « Je suis en bonne santé » ou alors, pensait Cioran,
c’est le signe qu’on sera bientôt malade. Le totalitarisme, c’est la même chose.
Il va de soi. Et si par hasard on se réveille un matin en se disant « je vis
dans un monde totalitaire », c’est qu’on est malade.
Regardez ce qui arrive à Winston Smith dans 1984 de George Orwell.
C’est comme une grippe ou une dépression, c’est une prise de conscience qui
s’apparente à la fois à un malaise physique et à une maladie de l’âme.
Heureusement, il sera rééduqué dans les caves du ministère de l’Amour et à la
fin il aimera de nouveau Big Brother. Le totalitarisme, c’est l’art que met un
système à se présenter comme parfait et à désigner ceux qui le contestent comme
des malades, des gens dont la perception de la réalité est altérée.
Alors, autant vous le dire, je dois être malade. Je cherche un policier de la
pensée pour tout lui avouer. J’ai l’impression de vivre dans un monde
totalitaire. Or, il est évident que notre monde n’est pas totalitaire. Le vrai
totalitarisme, comme tout le monde le sait, a disparu avec la chute du Mur de
Berlin. Les pays de l’Est, l’URSS étaient des pays totalitaires, n’est-ce pas ?
La preuve, ils enfermaient les dissidents, souvent dans des hôpitaux
psychiatriques car précisément seuls des paranoïaques ou des maniaco-dépressifs
pouvaient contester l’excellence des réussites du socialisme réel.
À propos de dissident, il est où Snowden ? Quelque part à Moscou, d’après les
dernières nouvelles. L’histoire a de ces renversements. Poutine, protecteur
presque malgré lui d’un Winston Smith version 2.0, sûrement malade, qui a refusé
de continuer à falsifier l’Histoire dans les locaux de la NSA qui ressemblent
furieusement à ceux du Ministère de la Vérité. Et Assange, toujours coincé à
l’ambassade d’Equateur à Londres. Depuis juin 2012 ? Ah, quand même…
Mais bon, je sais : dire que j’ai l’impression, une impression qui s’est
singulièrement accentuée en 2013, de vivre dans un monde totalitaire, c’est
presque indécent. Je ne me rends pas compte de la chance que j’ai. Chaque jour,
j’ai pourtant des preuves visibles, tangibles de l’insoutenable liberté qui est
la mienne.
Par exemple, je peux m’informer, 24h sur 24, en temps réel. Il y a les
chaines infos, il y a internet, il y Ttwitter. Et c’est de ma faute, uniquement
de ma faute si d’une part j’ai l’impression d’entendre toujours la même chose et
d’autre part si j’ai de plus en plus de mal à hiérarchiser tout ce qui m’est si
généreusement donné. Je n’ai qu’à faire un effort, me dit-on du côté de la
génération Y, je préférais peut-être l’époque de l’ORTF ou des journaux papier
qui tâchaient les mains ?
Je peux encore voter aux élections. Elles sont organisées régulièrement. Tout
le monde a le droit se présenter. Certains amis, aussi malades que moi, me font
cependant remarquer que depuis qu’ils sont en âge de voter, aucune élection n’a
vraiment changé quoi que ce soit. Que si les élections servaient à quelque
chose, il y a longtemps, qu’on les aurait supprimées comme le disait Coluche,
cet orwellien qui s’ignorait. N’est-ce pas la gauche à partir de 1983 (tiens, un
an avant 84) qui s’est chargée de mettre le pays aux normes de ce qu’il fallait
qu’il devienne, c’est-à-dire une entité territoriale permettant à la
mondialisation de se déployer comme elle l’entendait ?
Ce déploiement s’est d’ailleurs poursuivi dans l’indifférence générale le
week-end dernier à Bali. 160 pays de l’OMC, pendant que l’humanité pleurait
Mandela, ont signé un accord pour continuer de mettre en place la
libéralisation des échanges, c’est-à-dire ce qui va façonner tous les aspects de
notre existence dans les années qui viennent et nous donner un nouveau monde. Un
nouveau monde qui pour le coup va vraiment nous faire regretter Mandela, au-delà
de cette surenchère émotionnelle un rien suspecte, un rien stalinienne de ces
derniers jours. Je ne compare pas Mandela à Staline, bien entendu, je compare
les deux émotions planétaires, à la fois sincères et orchestrées,
auto alimentées, qui se sont emparées de l’humanité à 60 ans tout juste
d’intervalle. Je compare, de fait, deux émotions totalitaires.
Et quand bien même on se serait intéressé à ce qui s’est dit à Bali, l’OMC
vous aurait expliqué à quel point elle était philanthropique et que son but
était d’enrichir les pays du Tiers monde. Que répondre à tant de bonnes
intentions ? Comment oser critiquer une telle pureté d’âme ? Bien sûr, le moyen
proposé pour enrichir les pays du Tiers monde, c’est de faire tomber les
dernières barrières douanières des pays riches ou moins pauvres, autant dire
achever la destruction des modèles sociaux péniblement mis en place au cours de
l’histoire. Comme ça, on ne rendra pas forcément plus riche la population des
pays pauvres mais on rendra sûrement plus pauvre la population des pays
riches.
Mais non, j’exagère, je suis malade : l’OMC ne peut pas avoir autant de
pouvoirs. Penser que ce sont aujourd’hui des organismes supranationaux composés
d’experts non élus qui décideraient de ce que vont devenir des pays entiers,
c’est très exagéré. C’est un symptôme de ma maladie, de ma paranoïa : demandez
aux Grecs, au Espagnols, aux Portugais ce qu’ils en pensent. Ils vous diront à
quel point c’est du grand n’importe quoi, ils vous diront heureusement que la
Troïka était là pour les aider à faire un régime et perdre toute cette mauvaise
graisse, ils vous diront qu’ils sont presque guéris, qu’ils n’ont plus de
système de santé ni de retraites et que grâce à ça, bientôt, ô joie, pleurs de
joie !, ils pourront emprunter de nouveau sur les marchés ! Et que tout pourra
recommencer comme avant !
Alors, lecteur, je t’en prie. Ne suis pas ce chemin dangereux sur lequel je
m’égare. Jouis de ton ordinateur, de ton smartphone, n’écoute pas les prophètes
de malheur, les Cassandre névrosées qui t’expliqueront que le Sénat vient de
confirmer un vote de l’Assemblée sur la loi de programmation militaire dont un
article permet l’accès à toutes des données personnelles. De toute façon, c’est
comme pour le télécran, euh pardon pour la vidéosurveillance : tu n’as rien à
cacher, n’est-ce pas ?
Photo : 1984.
Source : causeur.fr

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