Aurdip
Monsieur le Directeur Général de
l’École Polytechnique
L’Association des Universitaires pour
le Respect du Droit International en Palestine a appris que l’École
Polytechnique vient de conclure un accord de coopération avec Technion,
l’Institut Technologique d’Israël. D’après nos informations, ce
partenariat prévoit dans le cadre d’un premier accord l’accueil de professeurs
invités et l’échange d’étudiants et le développement de la recherche en
partenariat. Un second accord ouvre la voie à un double-diplôme et précise que
les échanges concerneront les étudiants de niveau master. Nous avons aussi
appris que plusieurs polytechniciens ont déjà effectué leur stage de
recherche
au Technion, notamment en sciences de l’ingénieur et en
informatique.
L’Association des Universitaires pour
le Respect du Droit International en Palestine regrette la conclusion des deux
accords et la collaboration scientifique existante avec Technion, en raison des
obligations en matière de respect du droit international qui pèsent sur les
pouvoirs publics français, et notamment sur l’École Polytechnique, établissement
placé sous la tutelle du ministre de la défense, obligations que nous nous
permettons de vous rappeler.
Le 9 juillet 2004, la Cour
internationale de Justice de La Haye a rendu, à la demande de l’Assemblée
générale des Nations Unies, un Avis sur les conséquences juridiques de
l’édification d’un mur dans le territoire palestinien occupé. Cet Avis déclare
illégaux au regard du droit international tant le mur de séparation que les
colonies de peuplement israélien construits en territoire palestinien occupé. La
Cour indique, en outre, qu’il appartient à l’État d’Israël de démanteler le mur
de séparation et les colonies de peuplement.
Cet Avis indique également (§154 à
§160) qu’il est de la responsabilité de chaque État membre de la communauté
internationale mais également des organisations internationales de faire
respecter le droit international par l’État d’Israël. La Cour précise bien qu’il
s’agit d’un devoir qui pèse sur chaque État membre de la communauté
internationale et non seulement une faculté. Cette obligation implique d’exercer
toutes les formes nécessaires de pression et de sanctions, dans le respect du
droit international et de la Charte des Nations Unies, contre l’État d’Israël
pour qu’il se conforme à l’Avis de la Cour. A l’heure où la colonisation
israélienne en Cisjordanie et la construction du mur de séparation se
poursuivent, nous regrettons que la France ne respecte pas cette obligation,
notamment dans sa politique éducative et de recherche et nous estimons que la
collaboration scientifique avec les institutions israéliennes constitue plutôt
un encouragement qu’une pression ou qu’une sanction.
Nos inquiétudes sont aussi fondées
sur le risque juridique pénal que vous encourez vous-même et que vous faites
encourir à vos collaborateurs et professeurs chargés de mettre en œuvre cette
coopération scientifique ainsi que bien-sûr à vos élèves concernés par cette
coopération. En effet, comme vous le savez, de nombreux universités ou
laboratoires israéliens, dont le Technion, contribuent de manière active et
délibérée à la politique de colonisation conduite par les pouvoirs publics
israéliens en Cisjordanie. Cette politique constitue un crime de guerre tant en
droit international (art. 49§6 de la IVème Convention de Genève ; art. 85§4 (a)
du Protocole I additionnel ; art. 8, 2.b.viii, du Statut de la Cour pénale
internationale) qu’en droit français (art. 461-26 du code pénal). Par
conséquent, toute aide ou assistance, même par la simple fourniture de moyens, à
cette politique constitue un acte de complicité de crime de guerre, punissable
de la réclusion criminelle à perpétuité.
De la même façon de nombreux
universités ou laboratoires israéliens sont également impliqués dans des
programmes et des activités en lien avec des entreprises constituant le complexe
militaro-industriel israélien. L’Association des Universitaires pour le Respect
du Droit International en Palestine relève que de nombreux travaux de la
recherche scientifique israélienne ont pour objectif direct le développement et
la construction de toute une série d’armes (avions, hélicoptères, véhicules,
drones, navires, missiles) et de systèmes d’armement, qui ont été vendus à
l’armée israélienne et ont facilité leur mise en œuvre par cette armée. C’est
précisément le cas de Technion, dont les liens avec les entreprises du complexe
militaro-industriel israélien (par exemple les entreprises Elbit System et
Rafael Advanced Defense Systems) sont anciens, connus et ont permis
l’élaboration d’armes et de systèmes d’armement. Or, il ne vous aura pas échappé
que l’ensemble de ces matériels a été et est toujours utilisé par l’armée
israélienne dans la bande de Gaza, soumis à un blocus illégal au regard du droit
international et à d’intenses bombardements et incursions de l’armée
israélienne, dont l’opération Plomb durci en décembre 2008 et janvier 2009 qui a
provoqué la mort de 1.400 personnes dont près des deux tiers sont des civils -
hommes, femmes et enfants. A titre d’exemple, le véhicule blindé sans pilote, le
bulldozer D9, a été développé spécifiquement par la recherche israélienne. Il a
été utilisé de manière intensive dans la bande de Gaza pour détruire, en
violation flagrante du droit international, les maisons et les cultures de la
population civile palestinienne.
Ces armes et systèmes d’armement ont
été et sont encore mis en œuvre par l’armée israélienne en Cisjordanie - dans
laquelle est conduite une politique active de colonisation, illégale au regard
du droit international, tout comme le sont de nombreuses mesures répressives
prises contre la population palestinienne -, sans oublier de mentionner leur
utilisation au cours de la guerre meurtrière du Sud-Liban en 2006, de triste
mémoire avec le bombardement du village de Cana ayant causé la mort de 28
civils, dont des femmes et des enfants.
L’utilisation des armes et systèmes
d’armement par l’armée israélienne pour mettre en œuvre le blocus de Gaza,
protéger les colonies illégales de Cisjordanie, surveiller le mur de séparation
illégal, commettre des assassinats extrajudiciaires (appelés aussi « assassinats
ciblés » : ils sont assurément des assassinats mais certainement pas ciblés
compte tenu du nombre de victimes civiles qu’ils provoquent) et bombarder sans
discrimination des zones densément peuplées de civils palestiniens, est une
réalité connue de tous et assumée par les Israéliens eux-mêmes. De même, l’armée
israélienne n’hésite pas, dans les zones qu’elle a pour tâche de surveiller
(frontières internationales, mur de séparation illégal en Cisjordanie, barrière
de sécurité qui enserre la bande de Gaza, colonies illégales de Cisjordanie), à
effectuer des tirs de neutralisation, tuant ou blessant gravement des civils et
qui ont, en outre, pour effet de terroriser les populations civiles qui vivent à
proximité. Ainsi, les armes et systèmes d’armement ont été et sont encore
actuellement le vecteur de la commission de crimes de guerre et de crimes contre
l’humanité relevés par de nombreux rapports des Nations Unies, dont le rapport
de la Mission internationale indépendante d’établissement des faits sur le
conflit à Gaza daté du 15 septembre 2009 (rapport Goldstone).
Or, le droit international considère
que la fourniture d’armes et de matériels à l’auteur d’un crime de guerre ou
d’un crime contre l’humanité revient à aider et encourager la perpétration du
crime et donc à engager la responsabilité pénale du fournisseur en tant que
complice (art. 25§ 3 et 30 du Statut de la Cour pénale internationale ; Tribunal
spécial pour la Sierra Leone, Jugements des 16 mars 2006, §40 et 26 avril 2011,
§149). Il s’en déduit que de fortes présomptions de complicité de crimes de
guerre et de crimes contre l’humanité pèsent sur des entreprises israéliennes
mais également des universités ou laboratoires israéliens. Ces présomptions
pourraient tout à fait concerner des professeurs, chercheurs ou étudiants
français ayant participé à des programmes scientifiques facilitant la mise au
point ou l’utilisation d’armes ou de systèmes d’armement utilisés par l’armée
israélienne et bien-sûr ceux qui ont supervisé ou financé leur recherches. De
telles présomptions seraient susceptibles de donner lieu à des plaintes pénales
en France et à l’ouverture d’une enquête préliminaire ou d’information
judiciaire.
L’Association des Universitaires pour
le Respect du Droit International en Palestine souhaitait vous le rappeler. Ces
éléments devraient naturellement conduire l’école Polytechnique à cesser toute
collaboration avec les universités ou laboratoires israéliens et avec Technion
en particulier, dont on peut raisonnablement penser qu’ils contribuent à violer
le droit international humanitaire en leur qualité de complices des crimes de
guerre et des crimes contre l’humanité commis par l’armée et les pouvoirs
publics israéliens. Nous en appelons donc à votre obligation de respecter le
droit international et vous invitons à cesser toute forme de soutien ou de
collaboration à ces institutions.
À défaut, nous vous remercions par
avance de bien vouloir nous indiquer les mesures concrètes qui sont prises et
les garanties substantielles que vous avez obtenues de la part de Technion pour
éviter que vous-même, vos collaborateurs ainsi que vos élèves ne soient exposés
au risque pénal exposé ci-dessus.
Je vous prie d’agréer, Monsieur le
Directeur Général, l’expression de ma haute considération
Ivar Ekeland - Président de
l’AURDIP -
Ancien Président de l’Université
Paris-Dauphine
Ancien Président du Conseil
Scientifique de l’École Normale Supérieure

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