mercredi 25 décembre 2013

Visage d’ange

Uri Avnery             

À voir son visage à la télé­vision, on est frappé par sa beauté. C’est le visage d’un ange, pur et innocent. 

Puis elle ouvre la bouche et tout ce qui en sort est ignoble et répu­gnant, c’est le message raciste de l’extrême droite. C’est comme si l’on voyait un petit ange écarter les lèvres pour laisser paraître des dents de vampire.
Il se peut qu’Ayelet Shaked soit la reine de beauté de la Knesset actuelle. Son nom est séduisant : Ayelet signifie gazelle, Shaked veut dire amande. Mais elle est l’instigatrice de l’une des ini­tia­tives les plus scan­da­leuses de la droite à la Knesset. Elle est aussi la direc­trice de la faction Foyer Juif de Naftali Bennett, le parti nationaliste-​​religieux des colons, le parti de droite le plus radical du gou­ver­nement de coa­lition actuel.
Son dernier exploit est un projet de loi en cours de dis­cussion actuel­lement à la Knesset, qui impo­serait lour­dement les dons faits par des “orga­nismes poli­tiques” à des orga­ni­sa­tions des droits humains israé­liennes, ceux qui plaident pour un boycott d’Israël (ou seulement des colonies) et l’inculpation d’officiers israé­liens accusés de crimes de guerre devant des tri­bunaux inter­na­tionaux, etc.
Et cela alors que d’immenses sommes d’argent affluent de l’étranger vers les colonies et ceux qui les sou­tiennent. Une grande part de ces sommes pro­vient de dons du gou­ver­nement des États-​​Unis, qui permet de les exempter de l’impôt sur le revenu comme des­tinées à des œuvres phi­lan­thro­piques. Une grande partie vient de mil­liar­daires juifs amé­ri­cains à la répu­tation douteuse.
D’une Ccertaine façon, cette Gazelle est le visage que prend un phé­nomène inter­na­tional. Partout en Europe, des partis à caractère fas­ciste pros­pèrent. De petits groupes mar­ginaux méprisés se trans­forment soudain en grands partis avec un impact national. De la Hol­lande à la Grèce, de la France à la Russie, ces partis pro­pagent un mélange de super-​​nationalisme, de racisme, de xéno­phobie, d’islamophobie, d’antisémitisme et de haine des immi­grants. Un bouillon de sor­cière mortel.
L’explication en paraît simple. Partout, la crise éco­no­mique a lour­dement frappé les gens. Le chômage est à un niveau élevé. Les jeunes ne trouvent pas d’emploi. Les vic­times cherchent un bouc émis­saire vers lequel tourner leur colère. Ils choi­sissent l’étranger, la minorité, celui qui est sans défense. C’est ce qui se passe depuis l’Antiquité. C’est ainsi qu’un obscur peintre du nom d’Adolf Hitler est devenu un per­sonnage historique.
Pour des poli­ti­ciens sans vision ni valeurs, c’est la voie la plus commode vers la réussite et le pouvoir. C’est aussi la plus méprisable.
Un socia­liste autri­chien avait dit il y a plus d’un siècle : “ L’antisémitisme est le socia­lisme des imbéciles.
Des par­tisans d’une réforme sociale pour­raient penser que toute l’affaire est pro­voquée par les mil­liar­daires de la Planète qui concentrent une partie de plus en plus impor­tante des biens du monde entre leurs mains. L’écart entre le 1% des plus riches et l’ensemble des autres ne cesse de croître, et les nantis financent la droite radicale pour détourner la colère des masses vers d’autres objectifs. C’est logique.
Pourtant, l’explication éco­no­mique est à mes yeux trop simple. Si le phé­nomène se mani­feste en même temps dans tant de pays dif­fé­rents, avec des situa­tions éco­no­miques dif­fé­rentes, il doit y avoir des raisons plus pro­fondes. Cela doit tenir pour une part à l’air du temps.
Je pense que nous assistons à un effon­drement culturel de fond, une crise des valeurs. Ce genre de bou­le­ver­sement accom­pagne en général des chan­ge­ments sociaux, souvent créés par des inno­va­tions tech­no­lo­giques. C’est un signe de conflits sociaux, de déso­rien­tation. À la veille du sou­lè­vement nazi, le livre de l’écrivain allemand Hans Fallada “ Kleiner Mann was nun ? ” (Petit Homme, et main­tenant ?) connut un immense succès. Il exprimait le désespoir de masses en plein désarroi. Main­tenant, beaucoup de petites gens dans le monde sont dans la même situation.
Et en Israël aussi.
La semaine dernière, nous avons assisté à un spec­tacle qui aurait remué pro­fon­dément nos grands-​​parents.
Quelques 300 Noirs, beaucoup d’entre eux pieds nus dans le froid mordant d’un hiver par­ti­cu­liè­rement rude, mar­chaient des dizaines de kilo­mètres sur une route. C’était des réfugiés qui avaient réussi à fuir le Soudan et l’Érythrée, à tra­verser l’Égypte et le Sinaï à pied et qui avaient franchi la fron­tière d’Israël. (Depuis lors, un mur a été dressé le long de la fron­tière du Sinaï, et ce flot s’est pra­ti­quement tari.)
Il y a main­tenant environ 60.000 réfugiés afri­cains comme eux en Israël. Des mil­liers d’entre eux sont entassés dans les taudis les plus délabrés de Tel Aviv et d’autres villes, créant un profond res­sen­timent dans la popu­lation locale. Ils ont constitué un terreau fertile pour le racisme. L’agitateur le plus efficace est une autre belle membre de la Knesset, Miri Regev du Likoud, une ancienne porte-​​parole en chef de l’armée, qui excite les habi­tants et le pays de la façon la plus gros­sière et la plus vulgaire.
À la recherche d’une solution au pro­blème, le gou­ver­nement a construit une vaste prison au milieu du désert désolé du Néguev, où la chaleur est insup­por­table en été et le froid insup­por­table en hiver. Des mil­liers de réfugiés noirs ont été entassés là sans jugement depuis trois ans. Cer­tains l’ont qua­lifiée de camp de concentration.
Les asso­cia­tions israé­liennes des droits humains – les mêmes que ci-​​dessus – ont porté l’affaire devant la Cour Suprême, et l’emprisonnement des réfugiés a été déclaré contraire à la Consti­tution. Le gou­ver­nement a repensé la question (si le mot de penser convient) et décidé de contourner la décision. On a construit une nou­velle prison à peu de dis­tance de la prison interdite, et on y a placé les réfugiés pour une année.
Non, ce n’est pas une prison. Quelque chose qua­lifié de “ Lieu de vie ouvert ”. Nous excellons à nommer les choses. Nous appelons ça “ blan­chiment verbal ”.
La prison “ ouverte ” du désert est fermée la nuit, mais les pen­sion­naires sont libres dans la journée. Cependant, c’est loin de tout. Les pen­sion­naires doivent pointer trois fois au cours de la journée – leur ôtant toute pos­si­bilité d’aller où que ce soit, sans parler de trouver du travail.
C’est depuis cette prison “ ouverte ” que les 300 cou­rageux sont sortis pour marcher jusqu’à Jéru­salem, dis­tante de quelque 150 kilo­mètres, pour mani­fester devant la Knesset. Cela leur a pris trois jours. Ils étaient accom­pagnés par quelques mili­tants israé­liens des droits humains, des femmes pour la plupart, leurs visages clairs très repé­rables au milieu de toutes les têtes noires.
Devant la Knesset ils se sont faits bru­ta­lement attaquer par une police anti-​​émeutes spé­cia­lement entraînée. Chacun des mani­festant s’est vu entouré d’une demi-​​douzaine de brutes et vio­lemment jeté dans un bus qui les a reconduit à la vieille prison non-​​ouverte.
Je m'étends sur cet incident parce que j’en ai profondément honte.
Le racisme n’est pas une chose nou­velle en Israël. Il s’en faut de beaucoup. Mais à chaque fois que nous accusons nos gazelles de racisme, elles répondent que c’est de la pure dif­fa­mation. Il y a un conflit entre nous et les Pales­ti­niens, cela exige des mesures de sécurité strictes, cela n’a rien à voir avec du racisme, à Dieu ne plaise.
C’est un argument tout à fait suspect, mais il est au moins quelque peu plausible.
Mais nous n’avons aucun conflit national avec les réfugiés. Il n’y a aucune question de sécurité dans l’affaire.
C’est du racisme pur et simple.
Ima­ginons qu’on ait sou­dai­nement découvert, dans un coin perdu entre l’Érythrée et le Soudan, une tribu juive. Ses 60.000 membres veulent venir en Israël.
Le pays serait en plein délire. Le tapis rouge serait déroulé à l’aéroport Ben-​​Gourion. Le Pré­sident serait là avec le Premier ministre, prêt à pro­noncer leurs dis­cours les plus ordi­naires. Ces réfugiés-​​là rece­vraient une “ sub­vention d’intégration ”, un logement gratuit et du travail.
Ce n’est donc pas un pro­blème éco­no­mique, ni une question d’intégration, de logement ou d’emploi. Ce n’est même pas une question de couleur de peau. Les Juifs noirs d’Éthiopie sont reçus sans problème.
C’est tout simplement qu'ils ne sont pas juifs.
Il n’y a pas de place ici pour une autre popu­lation. Ils nous pren­draient nos emplois. Ils modi­fie­raient l’équilibre démo­gra­phique. Ici c’est, après tout, un État juif.
Mais est-ce vraiment le cas ?
Si c’était un État Juif, traiterait-​​il des réfugiés de cette façon ?
Une cen­taine de sou­venirs s’agitent dans nos têtes. De Juifs chassés de pays en pays. Des États-​​Unis d’Amérique puis­sants repoussant les réfugiés juifs d’un bateau allemand, fuyant la per­sé­cution nazie. Exter­minés plus tard dans les camps de la mort. Ou les Suisses repoussant des Juifs échappés des camps de concen­tration qui avaient réussi à atteindre leur frontière.
Rappelez-​​vous “ Le bateau est plein ?
Si c’était réel­lement un État juif, tenterait-​​il de sou­doyer des États afri­cains pour qu’ils acceptent ces réfugiés sans demander quel sort leur serait réservé ? Pour un réfugié de l’enfer du Darfour, le Zim­babwe est aussi étranger que la Nou­velle Zélande (à moins de consi­dérer que “ tous les Noirs sont les mêmes ”.)
Si c’était réel­lement un État Juif, le ministre de l’Intérieur, un fonc­tion­naire du Likoud, enverrait-​​il ses équipes de garde-​​chiourmes faire la chasse aux réfugiés dans les rues ? 

Non ce n’est pas un État juif. La Bible nous com­mande de traiter l’étranger qui est chez nous comme nous vou­drions être nous-​​mêmes traités. “ Tu n’opprimeras pas l’émigré ; vous connaissez vous-​​même la vie de l’émigré, car vous avez été émigrés au pays d’Égypte. ” (Exode 239)
Amen !

Article écrit en hébreu et en anglais, publié sur le site de Gush Shalom le 21 décembre 2013 – Traduit de l’anglais « Angel Face » pour l’AFPS : FL

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