samedi 18 janvier 2014

Facebookaïne

Gaëtan Pelletier           

Le livre de mon visage 

Tout a commencé le jour où un ami que je n’avais jamais vu m’a envoyé un email pour m’inscrire à Facebook.  27 moi(s) plus tard, j’avais 1243 amis, dont un chien nommé Taïga et un Garage spécialisé dans les pneus : Rubber Soul.

Ma dépendance à l’amitié virtuelle a débuté lentement. Mais au bout de quelques mois, je me couchais aux heures des insomniaques scotchés à leur lit, les yeux grand ouvert comme des poissons d’eau douce. Moi, je dormais sur mon clavier en essayant de ne pas dormir.  Je commençais à imaginer chaque touche de mon clavier comme des pilules à avaler et j’en fis part à mes amis de Facebook.
Je ne me rasais plus, je ne sortais plus, de sorte qu’un jour je me suis couché l’automne un peu avant Noël. Par chance que je vis la neige arriver sur Facebook.
 Quand mes amis venaient me visiter, ma femme leur disait: " Ne le dérangeons pas, il est sur Facebook, avec ses amis".
Au début, je n’avais pas remarqué les pubs à droite. On y vendait des manteaux d’hiver et on soignait l’arthrite… Mais ce qui me frappa le plus, ce  fut la petite brunette aux yeux clairs dont la jupe rapetissait à chaque fois que j’allais voir mes messages, une photo apparaissait : Je me suis dit qu’elle regardait mon profil.

La panne 

Le soir du 6 janvier, le verglas coupa le courant dans la maison. Je fus déconnecté de pas loin de 2000  amis. En manque, je me mis à trembler, atteint d’une sorte de maladie de Parkinson. Je n’avais pas de clavier pour rejoindre Parkinson.
 J’ai allumé une chandelle pour invoquer les dieux.
Ma femme appela les ambulanciers qui m’emmenèrent à un centre de désintoxication.
Là, enfermé, sans ordinateur, je me pris d’amitié pour un écureuil qui courait dans le parc du Centre de désintoxication.
***
Pendant 8 semaines, nos eûmes des réunions pour parler de notre dépendance virtuelle. Tout le monde pleurait. Afin de ne pas trop être déstabilisés, au début, nous nous échangions avec de faux claviers fournis par la maison.  Puis ils enlevèrent des lettre du clavier pour accélérer la fin de notre dépendance.
Tékitoua? Téki. Kit! È. , etc…
Au bout de ces longues semaines, nous finîmes par nous enlacer tendrement, pleurant, contents d’avoir enfin rencontré de vrais amis. Quelle était touchante l’histoire de Lana Cronism: elle avait quitté la demeure de ses parents demeurés à 16 ans pour être victime d’un proxénète ! Elle nous raconta son enfer dans les rue sombres de Montréal, et nous montra tous ses tatouages. Un client : un tatouage.
On ne la voyait plus.

Juré, craché 

Nous fîmes le serment de ne plus jamais nous abonner à Facebook. Chacun d’entre nous retourna aux études pour devenir politicien, hommes d’affaires, ou prêtre.
Et c’est là que nous rencontrâmes de véritables amis : ils étaient tous adroitement tordus, nous payaient en argent, et j’en oubliais la fille qui me regardait à droite de l’écran.
À chaque semaine nous avons des rencontres. Et à chacune de celles-ci s’ajoutent de nouveaux amis. On nous a appris à faire confiance en notre capacité de développement individuel. Shagrina est maintenant devenue porte-parole pour un parti politique. Et tout le parti est tatoué sur son corps. Du moins tous les noms… Et plusieurs membres…
***
Nous sommes maintenant à construire un nouveau site, le Nofacebook. Les gens qui tapent sur Google se retrouvent souvent chez nous. Au point où j’ai cessé de me raser et de passer encore 12 heures par jour à surveiller le site.
Mais ne vous en faites pas : nous avons créé notre propre maison de désintoxication.
De temps en temps, je présente des conférence à ces centres.
Nous prévoyons présenter ces conférences – pour gagner du temps – en format Vidéo sur FaceTube.

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