David Desgouilles
Lettre ouverte à Manuel Valls
Monsieur le Ministre,
Malgré nos désaccords, on ne peut pas dire que j’aie
été désobligeant envers vous ces derniers mois. Au contraire. Entre les deux
tours de la dernière élection présidentielle, j’expliquais toutes les raisons
qui devaient conduire le futur Président de la République à vous nommer
à Matignon. Cet automne, je récidivais en analysant les ressorts de votre insolente
popularité avant de
reprocher à François Hollande de ne pas vous avoir soutenu plus clairement
dans la malheureuse affaire
Léonarda.
Quelle mouche vous a donc piqué, Monsieur le
ministre, pour vous saisir soudainement du personnage de Dieudonné M’Bala
M’Bala, en faire une affaire personnelle, en prenant les Français à témoins, au
risque, ainsi que l’expliquait
excellemment mon camarade Jérôme Leroy, de vous en faire le meilleur attaché
de presse ? Certains expliquent que cette stratégie avait pour but de créer un
écran de fumée destiné à passer sous silence le fait que le « pacte de
responsabilité » annoncé par le Président lors de ces vœux n’était qu’une
resucée du « pacte de confiance » proposé par les plus hautes instances du
MEDEF, ce qui n’est tout de même pas glorieux pour l’auteur du discours du
Bourget. Je n’en crois rien. Certes, François Hollande a pu faire ce calcul, et
profiter ainsi dudit écran de fumée. Mais vous menez vous-même une stratégie
personnelle. Vous êtes bien trop ambitieux pour vous sacrifier pour un autre,
fût-il président de la République. Et déjà à La Rochelle, l’été dernier, vous
aviez déjà annoncé la couleur en ciblant Dieudonné ainsi que son comparse Alain
Soral.
Personne ne nie que l’ancien compère d’Elie Semoun
tienne des propos intolérables et avait déjà acquis, avant que vous ne sonniez
le tocsin pendant la trêve des confiseurs, une audience très importante,
remplissant des Zéniths à travers la France et publiant sur le net des vidéos
vues par deux millions de personnes. Personne ne nie que le justiciable M’Bala
M’Bala ait déjà été condamné plusieurs fois et qu’il continue malgré tout à
répéter les propos qui ont valu ces sanctions pénales. Mais pourquoi donc avoir
voulu, à tout prix, obtenir l’interdiction a priori de ses spectacles ?
Franchement, ne me dites pas que c’est le journal Le Monde et le
reportage de Complément d’enquête qui vous a appris que Dieudonné
parlait en ces termes de Patrick Cohen ? Vous, l’homme le mieux informé de
France ? Vous n’avez pas découvert non plus la semaine dernière que le condamné
Dieudonné ne payait pas ses amendes, comme le premier sénateur écologiste
venu1 ?
Dépêcher des agents assermentés au Théâtre de la Main d’Or, à Nantes ou à Tours,
pour constater que ces infractions étaient répétées, c’était impossible ? Ecrire
à votre collègue de la Justice – si possible, en faisant fuiter le courrier dans
la presse2 –
pour vous étonner du manque de rigueur dans l’exécution des décisions de justice
et de l’insolvabilité organisée de M’Bala M’Bala, ce n’était pas non plus dans
vos cordes ? Bien sûr que si !
Mais vous avez préféré hystériser la séquence, comme l’un de vos modèles, qui
occupa pendant cinq ans le palais que vous guignez aujourd’hui. Vous avez, en
exigeant et en obtenant finalement l’interdiction d’un spectacle a priori,
ouvert une boîte de Pandore. Désormais, au nom de la « dignité humaine », les
demandes de ce type vont affluer et on pourra comparer la manière et la vitesse
avec laquelle la justice administrative sera rendue pour les uns et les autres.
Avez-vous mesuré, monsieur le ministre, les dégâts causés par la convocation en
urgence du Conseil d’Etat pour casser la décision du tribunal administratif de
Nantes ? Jamais un appel, fût-il de jugement en référé, n’avait jamais été jugé
aussi rapidement. Le sentiment du « deux poids, deux mesures », de justice
d’exception, a été renforcé dans l’opinion et vous en portez, pour le coup,
l’entière et écrasante responsabilité. Comme l’expliquait Jean-François Kahn,
soit les autres demandeurs de futures interdictions – d’humoristes, de
polémistes, ou d’autres encore – seront déboutés, renforçant encore la théorie
du complot, soit cette jurisprudence s’appliquera et on verra tous les malheurs
apportés par Pandore ! On pourrait finir, par exemple, par interdire aux hommes
politiques exigeant de voir sur la place du marché de leur ville davantage de
« whites et de blancos » de se produire en meeting, ce qui serait, convenons-en,
à la fois injuste et dommageable.
Mais vos initiatives ne portent pas seulement
atteinte à la sérénité du débat politique français. Elles vous porte aussi
personnellement préjudice, Manuel Valls. On croit deviner votre stratégie. Cette
manière de vous focaliser sur les thèmes de la dignité humaine, de la lutte
contre les discours de haine, c’est une manière de prendre date face à votre
future adversaire. Votre combat avec Marine Le Pen, dont l’apothéose se jouera
peut-être en 2022 ou même plus tôt -qui sait ?- a déjà débuté. Seulement, votre
adversaire a déjà réagi, tout en nuances, reconnaissant être « choquée et
« heurtée par les propos de Dieudonné, se démarquant ainsi habilement de son
diable de père. Et elle s’est payé le luxe de se reconnaître en accord avec la
Ligue des Droits de l’Homme sur la question des interdictions a priori.
Voyez-vous, Manuel Valls, vous n’êtes pas le seul à savoir « trianguler ». Et si
la Cour européenne des droits de l’Homme finit par donner raison au citoyen
M’Bala M’Bala, en censurant le Conseil d’Etat3, vous vous retrouverez gros-jean
comme devant. Le boomerang sera terrible. Vous qui êtes si sensible aux études
d’opinion, avez-vous remarqué quelles sont les libertés auxquelles les Français
sont les plus attachés ? La première, vous l’avez intégré : c’est la sécurité.
Mais la seconde, c’est la liberté d’expression. Si, à l’avenir, votre nom est
associé à une limitation de cette dernière, vous en paierez personnellement le
prix électoral. Au passage, vous m’avez exceptionnellement poussé dans le camp
d’Edwy Plenel, ce qui me rendra très rancunier !
Cher Manuel Valls, vous hésitiez depuis dix-huit mois entre la posture de
Jean-Pierre Chevènement et celle de Nicolas Sarkozy. Vous avez choisi la
seconde, préférant l’agitation hystérique à l’intransigeance républicaine et
pondérée. C’est une erreur pour vos propres intérêts et, pis, c’est une faute
pour la France.
*Photo : LCHAM/SIPA. 00672591_000005.
- On remarquera, à l’occasion, que faire passer Dieudonné pour un martyr laisse rêveur. A moins que nous essayons tous de ne pas payer, y compris votre serviteur, nos amendes, notamment pour des infractions routières. Qu’est ce qui nous en empêche, à la lumière de cette affaire ? La trouille, peut-être ? Cela doit être ça… ↩
- J’ai cru comprendre que votre cabinet savait faire… ↩
- Ou si le Conseil d’Etat revient lui-même sur sa décision, mais sur le fond, cette fois, et pas en référé. ↩


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