Jérôme Leroy
Ni Laurent ni Mélenchon n’ont perdu la raison
Le Front de gauche va mieux : il n’est pas allé au cimetière à pied. En tout
cas, il va un peu mieux. Pour commencer, Pierre Laurent, secrétaire national du
Parti Communiste et Jean-Luc Mélenchon, co-président du Parti de gauche se sont
rencontrés le 17 janvier dans un restaurant des Buttes-Chaumont. Un restaurant,
quand il y a de l’eau dans le gaz dans un couple, ce n’est pas une mauvaise
idée, ça permet de se retrouver ailleurs et se rappeler pourquoi on s’aime, au
fond, malgré les vicissitudes du quotidien. De toute manière, il était
inconcevable de se rencontrer Place du Colonel-Fabien, chez les communistes.
Mélenchon n’aurait pas voulu, et il était déjà assez énervé comme ça. Ensuite,
autre signe de convalescence, le groupe Front de Gauche à l’Assemblée Nationale
va refuser comme un seul homme de voter la confiance au gouvernement sur le
« pacte de responsabilité ».
Il faut inlassablement rappeler parce que ce ne sont pas les médias qui
feront de la pédagogie là-dessus car c’est moins sexy que Julie Gayet, que le
Front de gauche n’est pas un parti, c’est une alliance électorale portée par un
programme commun, L’Humain d’abord, toujours disponible chez Librio au
prix de 2 euros.
Je précise ça pour les curieux ou les adorateurs de Tina (There is no
alternative), qui pensent qu’il n’y a pas d’idées et de propositions autres que
celles d’une soumission définitive et sans conditions au libéralisme et à
l’Europe, telle qu’elle ne se construit pas.
Si l’idée un peu folle vous en prenez, vous ne pourriez pas adhérer
directement au Front de gauche. Il faudrait choisir entre le PCF de Pierre
Laurent, le PG de Mélenchon, Ensemble de Clémentine Autain, Gauche Unitaire de
Christian Picquet et quelques autres organisations issues de ce qu’il est
convenu d’appeler aujourd’hui la gauche radicale.
Cela peut paraître compliqué, voire ridicule, cette galaxie d’organisations.
C’est que contrairement aux simplifications médiatiques, les idées du Front de
Gauche ne sont pas des éructations tribuniciennes, que chaque mouvement a son
histoire propre, sa culture. Pour aller vite, cette propension à la scissiparité
à la gauche de la gauche (« deux trotskistes, trois tendances ») qu’il est de
bon ton de railler est surtout la preuve que pour les militants des
organisations en question, les idées sont plus importantes que les éventuels
succès électoraux et qu’il vaut mieux perdre des élections que son âme. Quand on
a un corpus idéologique solide, on préfère rompre que de rester ensemble pour de
mauvaises raisons, comme ces couples, justement, qui ne vont plus au restaurant
en amoureux mais font semblant à cause des enfants. Par exemple, ce n’est pas au
Front de gauche que l’on trouvera un François Bayrou qui a appelé à voter
Hollande en 2012 et accepte le soutien de Jean-François Copé pour conquérir la
mairie de Pau en 2014.
Autre rappel utile, Mélenchon n’est pas le chef du Front de gauche. Il en a
été le candidat pour l’élection présidentielle. Le problème, quand on est dans
une Vème république où l’on continue de croire, par une forme de pensée magique,
que la présidentielle, c’est la « rencontre du peuple et d’un homme », il est
difficile de ne pas procéder à l’identification des deux. C’est bien pour cela
que le Front de gauche souhaite une VIème république où le Parlement
retrouverait un rôle prééminent et où un homme seul cesserait de compter
davantage que les idées qu’il porte. En plus, ça éviterait aux
citoyens-électeurs ces éternelles désillusions devant les trahisons du Président
qui oublie son programme à peine élu au nom du principe de réalité, ou de que
l’on nous présente comme la réalité. Dernier exemple en date, la conférence de
presse de François Hollande, le 14 janvier, qui a dû faire hurler de plaisir le
FN tant cela confirme ses propos sur « l’UMPS ».
Pourquoi le Front de gauche allait moins bien ces derniers temps ? À cause
des élections municipales. Alors que le but du Front de gauche est de créer une
force autonome sur la gauche du PS et, à terme, de le dépasser comme en Grèce où
Syrisa a renvoyé le PASOK au rôle de supplétif de la droite pour devenir la
première force de gauche.
En France, on en est loin, c’est le moins qu’on puisse dire. Alors que le PG
de Mélenchon qui est un parti récent refuse tout accord avec le PS, le PCF qui
dispose encore de nombreux maires et élus dans de vieilles alliances locales
avec les socialistes, a décidé dans certains cas de les reconduire. Et notamment
à Paris, ce qui a mis en fureur Mélenchon. Paris est le centre du monde, dans
tous les domaines, et pour la gauche de la gauche aussi. Peu importe que dans de
nombreuses villes, y compris des grandes comme à Lille, le PCF ait rompu avec le
PS, l’exemple de Paris fait tâche. Que le PCF ait voulu sauver des élus, c’est
évident. Il faut le comprendre aussi, le PCF : grâce au Front de Gauche et à la
belle campagne de 2012, il a retrouvé des couleurs, une audience et des
adhésions mais depuis 2008, date de la création du FDG, malgré les jolis scores
aux Européennes et aux Régionales de 2009 et 2010, il a quand même perdu des
sièges car en bon camarade, il a partagé les places avec ses nouveaux
copains.
Pierre Laurent a donc estimé assez sagement pour ces municipales que s’il y
avait une stratégie nationale d’opposition à la politique de François Hollande,
il n’était pas inutile parfois de « rassembler les forces de gauche
pour mettre en œuvre, au plan local, des politiques utiles aux
populations». Pragmatisme et dialectique, sans doute, mais on sait que ceux
qui ont les mains trop blanches n’ont plus de mains.
Jean-Luc Mélenchon a assez mal pris la chose. Il faut le comprendre, lui
aussi. Il se voyait déjà en haut de l’affiche, « en dix fois plus gros que
n’importe qui son nom s’étalait ». C’est le syndrome Vème république, encore une
fois. Ayant instrumentalisé les médias autant qu’ils l’ont instrumentalisé,
Mélenchon a oublié les sages paroles de l’Internationale « Il n’est pas de
sauveur suprême. » Il a par exemple fait un très gros caprice mal compris de ses
propres militants, en décembre, lors du congrès du PGE (parti de la gauche
européenne) à Madrid dont Pierre Laurent a été réélu président. Il a refusé de
prendre part au vote et a décidé de se mettre en congé du PGE. Là, on a vraiment
cru que c’était la fin.
Et puis le ton s’est radouci, de plus en plus, jusqu’à cette rencontre des Buttes Chaumont dont tout le monde est ressorti raisonnablement optimiste. C’est que personne, au Front de gauche, n’a intérêt à voir disparaître cette alliance. Pour des raisons pratiques : aucune chance de retrouver cinq députés européens en mai si tout le monde part sur des listes séparées et aussi, plus nobles, pour des raisons politiques : l’union est le seul moyen, même si c’est difficile, de concurrencer le Front National qui a siphonné le programme du Front de gauche en le pimentant avec ces vieilles épices démagogiques que sont l’immigration et la sécurité, ou plutôt le sécuritarisme.
Et puis le ton s’est radouci, de plus en plus, jusqu’à cette rencontre des Buttes Chaumont dont tout le monde est ressorti raisonnablement optimiste. C’est que personne, au Front de gauche, n’a intérêt à voir disparaître cette alliance. Pour des raisons pratiques : aucune chance de retrouver cinq députés européens en mai si tout le monde part sur des listes séparées et aussi, plus nobles, pour des raisons politiques : l’union est le seul moyen, même si c’est difficile, de concurrencer le Front National qui a siphonné le programme du Front de gauche en le pimentant avec ces vieilles épices démagogiques que sont l’immigration et la sécurité, ou plutôt le sécuritarisme.
Le Front de gauche peut aussi dire merci à François Hollande. La conférence
de presse présidentielle a montré que les électeurs de gauche, y compris une
bonne partie des socialistes, étaient orphelins et que la place existait pour ce
que Mélenchon a appelé une « opposition de gauche. »
Et une opposition de gauche, par les temps qui courent, ce n’est pas du luxe face à un autre programme commun économique, celui qui est partagé par les socialistes et l’UMP dont on voudrait nous faire croire que la seule qui le refuse est Marine Le Pen.
*Photo : F.LEPAGE/SIPA/SIPA. 00658897_000007.
Causeur


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