jeudi 23 janvier 2014

Lettre à Manuel Valls d’un chercheur accusé d’être « antijuif »

Maurice Nivat - Rue 89 -      

Maurice Nivat, cher­cheur réputé, dont nous avons plu­sieurs fois publié des points de vue, s’attaque ici à un dégât col­la­téral de la dérive de Dieu­donné : l’amalgame entre la cri­tique d’Israël et l’antisémitisme. On peut cri­tiquer la poli­tique israé­lienne sans être anti­sémite ni fan de l’humoriste : c’est ce pos­tulat que pose le cher­cheur dans cette lettre ouverte au ministre de l’Intérieur Manuel Valls. Pierre Haski, Rue 89

Monsieur le ministre,

Vous avez employé le mot « antijuif » pour qua­lifier et stig­ma­tiser les propos et toute l’attitude de l’humoriste Dieu­donné. Vous avez condamné vio­lemment sa petite entre­prise de haine et son spec­tacle atten­ta­toire à la dignité humaine.
Tous les anti­juifs ont été répé­ti­ti­vement et, sans doute à juste titre, condamnés par vos soins à l’opprobre, notre répu­blique ne veut plus voir ni entendre de gens qui dis­tillent la haine des juifs en tant que tels.
Mal­heu­reu­sement pour moi et quelques autres, vos propos ne dis­tinguent pas les vrais anti­juifs des faux et vous avez ainsi livré à l’opprobre et à la vin­dicte publique quelques per­sonnes, dont moi, qui suis traité d’antijuif par une cer­taine pro­pa­gande pro-​​israélienne qui s’exprime sur plu­sieurs sites internet.
Si vous tapez « antijuif » sur le moteur de recherche Google, vous ne tar­derez pas à voir appa­raître mon nom et vous pourrez lire des textes aussi insul­tants que men­songers me concernant.

Dans la liste des « normaliens antijuifs »

Qui ne me connaît pas peut ainsi voir en moi un pâle émule de tous les anti­sé­mites notoires qui ont sévi dans notre pays, encore que la liste des anti­juifs soit assez sur­pre­nante puisqu’on y trouve Vol­taire et Proust, mais pas Céline, pas les sinistres auteurs des lois elles vraiment anti­juives de Vichy, Bra­sillach, Alain Badiou sorte d’antijuif-chef, Alain Juppé, etc.
Je sais pourquoi j’apparais dans la liste des nor­ma­liens anti­juifs que publie un dénommé Marcus Dorn­busch et qui est reprise dans plu­sieurs sites de pro­pa­gande pro-​​israélienne.
Je me suis élevé contre l’interdiction de la venue à l’Ecole normale supé­rieure (ENS) de Sté­phane Hessel en décembre 2011, dans un message adressé à la direc­trice de cette école ayant pris la décision d’interdiction et à une tren­taine de per­sonnes à peu près toutes anciens ou anciennes élèves de l’ENS.
J’y faisais part de ma conviction pro­fonde que la colo­ni­sation israé­lienne dans les ter­ri­toires occupés est, comme toute colo­ni­sation, dégra­dante pour le colo­ni­sateur comme pour le colonisé : l’essentiel de ma vie mili­tante a été consacrée de 1956 jusqu’à 1962 à la lutte pour la déco­lo­ni­sation et contre la guerre d’Algérie.
Je m’en prenais au Conseil repré­sen­tatif des ins­ti­tu­tions juives de France (Crif) qui, bien qu’elle s’en défendit, avait fait pression sur Madame Canto-​​Sperber pour la faire revenir sur une pre­mière auto­ri­sation qu’elle avait donnée à la venue à l’école de Hessel.
Ce n’était pas Hessel qui menaçait l’ordre public, c’était les jeunes excités se recom­mandant du Crif qui menaçait de venir en découdre avec la « racaille gau­chiste » qui comme chacun sait pullule au 45, de la rue d’Ulm. C’est ce message qui a déclenché les injures que m’a adressées à plu­sieurs reprises depuis un de mes cama­rades de pro­motion Marcus Dorn­busch et que ces injures fleu­rissent sur le Net.

« Je suis un quart de juif »

Main­tenant, je suis obligé de me pré­senter à vous : je suis un quart de juif, ma grand mère pater­nelle était tout à fait juive. Mon père pro­fesseur agrégé de français-​​latin-​​grec a été mis à pied par la deuxième vague de lois anti­juives du gou­ver­nement de Vichy.
Je vis depuis 48 ans avec une femme juive, mon épouse, aussi juive qu’on peut l’être, de ces juifs qui au XVe siècle ont été chassés d’Espagne par les rois catholiques.
Mon activité pro­fes­sion­nelle, pour l’essentiel dédié à l’enseignement et à la recherche au sein de l’université Paris-​​Diderot, m’a valu d’être plu­sieurs fois décoré, je suis officier de l’ordre du national du mérite, officier de la légion d’honneur, com­mandeur des palmes aca­dé­miques, je suis aussi membre cor­res­pondant de l’académie des sciences et docteur honoris causa de deux uni­versité étrangères.
Je suis, comme beaucoup de gens, hostile à la poli­tique israé­lienne dans les ter­ri­toires occupés et par dessus tout hostile à la colo­ni­sation qui se poursuit en dépit de mul­tiples condam­na­tions de l’ONU ou, concernant le mur, l’arrêt du Tri­bunal inter­na­tional de La Haye qui le juge illégal et exige sa démo­lition par le gou­ver­nement d’Israël. Cela ne me fait pas antijuif, ni anti­sémite, ni raciste.

Officines de propagande racistes

Il devrait être clair à vos yeux qu’à visage presque découvert opèrent en France et sévissent sur le Net des groupes de pro­pa­gande pro-​​israéliens qui uti­lisant les mêmes méthodes que celle des anti­sé­mites tra­di­tionnels c’est-à-dire pra­tiquent le men­songe, l’insinuation, la grasse plai­san­terie, la calomnie, la menace.
Le B.A.-BA de cette méthode est de traiter d’antisémite, d’antijuif, toute per­sonne, juive ou non, qui ose désap­prouver publi­quement la poli­tique israé­lienne, l’opération plomb durci, le mépris de toutes les réso­lu­tions des Nations Unies et ce qui en fait jus­tifie tout cela à savoir la cer­titude que le peuple juif est le peuple élu (n’est-ce pas lui qui a le plus grand nombre de prix Nobel ) et que leur occu­pation des terres pales­ti­niennes est légitime.
Ces offi­cines de pro­pa­gande sont par­fai­tement com­plè­tement racistes, ont des buts et des méthodes racistes.
Je fus en Palestine, envoyé par mon uni­versité en je crois 1995, peu après les accords d’Oslo, en un temps où la situation était meilleure qu’aujourd’hui et j’ai vu comment les Pales­ti­niens, quel que soit leur rang, leur situation, leur savoir étaient soumis à des humi­lia­tions quo­ti­diennes et sans fin par la sol­da­tesque israé­lienne, outre qu’ils sont de fait pri­son­niers dans leur propre pays.

Critiquer Israël n’est pas un acte antisémite

Je pense, Mon­sieur le ministre qu’il est de votre devoir de ministre de la Répu­blique de faire deux choses :
- de dire de la façon la plus claire que les citoyens, juifs ou non juifs, qui désap­prouvent même publi­quement la poli­tique israé­lienne ne sont pas pour autant anti­sé­mites, ni anti­juifs, ni racistes ;
- de faire cesser les agis­se­ments des sites et offi­cines de pro­pa­gande pro-​​israélienne qui pol­luent le Net d’imprécations, de men­songes, d’insultes et de menaces.
Votre action ne peut être cré­dible donc efficace que si elle s’adresse à tous les racismes, celui dont souffrent les Pales­ti­niens, vic­times d’un apar­theid de fait, n’est pas plus tolé­rable que le autres.
Je vous prie d’agréer, Mon­sieur le ministre, l’expression de ma très haute estime et de mes sen­ti­ments les plus dévoués.

Maurice Nivat, Professeur honoraire à l’Université Paris VII



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