Martine Valo
Les petits avions qui crachent leurs cargaisons de produits phytosanitaires
au-dessus de champs de maïs, de vignes ou de bananeraies ne sont pas prêts de disparaître des cieux français, en métropole comme outre-mer.
Cette pratique particulièrement impopulaire chez les riverains des parcelles
aspergées va continuer de bénéficier de dérogations généreuses à la règle qui interdit
l'épandage aérien en France et dans l'Union européenne.
Le ministre de l’agriculture, Stéphane Le Foll en personne, avait pourtant
assuré, lors d’une audition devant des sénateurs en juillet 2012, qu’il
souhaitait «qu’à terme les agriculteurs n’aient plus recours à l’épandage
aérien de pesticides ». « À terme » peut-être, mais pas
aujourd’hui, car le dernier décret sur le sujet, publié à la veille de Noël, le
23 décembre 2013, ne laisse aucunement entrevoir la fin des autorisations. À quelques minces détails
près, il reprend des passages entiers des dispositions précédentes arrêtées le
31 mai 2011 qui faisaient suite à la directive européenne de 2009. Selon
celle-ci, puisque l’épandage aérien « de pesticides est susceptible d’avoir
des effets néfastes importants sur la santé humaine et l’environnement, à cause
notamment de la dérive des produits pulvérisés », il convient « de
l’interdire d’une manière générale » sauf « lorsqu’il n’existe pas
d’autre solution viable ».
Des apiculteurs de Midi-Pyrénées aux défenseurs de
l’environnement des Antilles, la nouvelle réglementation fait l’unanimité contre
elle. Plusieurs associations, dont Générations futures, réfléchissent à déposer un éventuel recours tant on est loin de l’esprit de la
directive.
LÉGITIMER LA CULTURE INTENSIVE
Le texte français prévoit d’accorder une dérogation à un exploitant agricole
en lutte contre les organismes nuisibles qui menacent ses
champs, « lorsque cette technique d’épandage présente des avantages
manifestes », notamment quand les cultures sont trop hautes, la pente trop
forte, en gros quand il devient difficile d’utiliser les engins agricoles et que
cela complique le travail de l’opérateur.
« Les conditions exigées sont encore moins restrictives qu’auparavant
», analyse Béatrice Ibéné de l’Association pour la sauvegarde et la
réhabilitation de la faune des Antilles. Vu de Guadeloupe, le décret semble taillé
sur mesure pour faciliter l’exploitation des plantations de bananes. Or
les petits avions distributeurs de fongicides sont particulièrement mal vus dans
des îles qui pâtissent déjà de leur contamination massive au chlordécone,
un insecticide qui a rendu impropre à la consommation légumes des jardins et
poissons côtiers. Qu’importe : le décret prévoit des dérogations temporaires
pour une durée maximale de trois mois pour le maïs, quatre pour la vigne, cinq
pour le riz et douze pour le bananier, à n’importe quel moment de l’année.
Il ne s’agit plus d’une contre-offensive ponctuelle à une menace imminente
sur une récolte mais d'un feu vert devenu permanent. C’est une des raisons qu'a
invoqué le tribunal
administratif de Basse-Terre pour annuler à deux reprises les autorisations délivrées par le
préfet. Par deux fois, ce dernier en a pris une autre en remplacement, tandis
que son homologue faisait de même en Martinique en novembre 2013 après
un jugement du même type. À Paris, le ministère de l’agriculture a
fait appel de ces décisions de justice à chaque fois, pour
« soutenir » son représentant mis en cause sur place.
Signalons qu’en Guadeloupe, où il n’y a plus d’épandage aérien depuis juillet
2013 (ce qui n’est pas le cas en Martinique), les producteurs enregistrent une
récolte de 71 000 tonnes de bananes, du jamais vu depuis dix ans, et
s’enorgueillissent d’avoir créé 200 emplois : il faut en effet davantage de bras
pour se passer des avions.
APICULTEURS CONSTERNÉS
En 2012, l’arrivée d’un nouveau gouvernement avait pourtant fait naître quelque espoir, en particulier chez les apiculteurs
consternés de voir déverser des insecticides dans les airs sans qu’ils aient le
temps de mettre leurs abeilles à l’abri. Ils avaient déposé une plainte
devant la justice à Toulouse et s’étaient fortement
mobilisés, comme les associations de défense de l’environnement et de la
santé, tandis que les élus Europe Ecologie-Les Verts réclamaient –
en vain – un moratoire sur le recours à la cyperméthrine, un pesticide
neurotoxique pour les abeilles déversé sur le maïs d’Aquitaine.
Lire l'analyse Pesticides
: un risque enfin admis pour les abeilles
Toute cette agitation leur a cependant permis d’obtenir la promesse d’une
révision de la réglementation et d’une consultation publique. Celle-ci a bien eu
lieu, dans le creux du mois d’août 2013, tandis que récoltants de miel et
militants en profitaient pour suggérer des amendements. « Le texte n’en tient aucun
compte », observe Nadine Lauverjat de l’association Générations futures.
« On ne retrouve presque rien des propositions que nous avions formulées
avec l’équipe de France Nature Environnement de Midi-Pyrénées », témoigne
pour sa part Olivier Fernandez, au nom du syndicat d'apiculture de
Midi-Pyrénées.
Il note deux modestes évolutions : les dérogations seront publiées le jour où
elles seront accordées sur le site de la préfecture, ce qui permettra de connaître la commune et le type de traitement… à condition
d’être vigilant. Avant de sortir les avions épandeurs, les agriculteurs devront en outre
informer les maires non plus quarante-huit heures à l’avance
comme auparavant mais soixante-douze heures. Et encore, des dérogations peuvent
être délivrée en urgence. « On avait demandé une
semaine, soupire Olivier Fernandez. De toute façon, l’alerte continue
d’incomber au président du syndicat professionnel : c’est à lui de se débrouiller pour trouver et prévenir les apiculteurs concernés par le prochain épandage
parmi les 600 à 1 000 que compte son département. »
Rien ne change non plus pour la protection des riverains : l’opérateur est
censé respecter comme précédemment une distance de sécurité de 50
mètres vis-à-vis des habitations, des animaux, des parcs, des points de captage
d’eau, des rivières…
Contacté par Le Monde, le ministère de
l'agriculture souligne qu’il a ajouté à la liste les « lieux accueillant du
public» et les «groupes de personnes vulnérables » et indique que le nombre
d'épandages aériens autorisés en 2013 sera communiqué d'ici trois semaines.
Photo : Plantation de bananes, au Carbet, en Martinique. | AFP/PASCAL PAVANI
lemonde.fr Via blogapares

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