mercredi 11 juin 2014

Bon pour les Juifs

Uri Avnery  


Comment un club de football sélectionne-​​t-​​il son équipe ? La méthode habi­tuelle est simple : chaque club a son diri­geant qui sélec­tionne les membres de son équipe. Pas de pro­blème. Aujourd’hui le gou­ver­nement israélien a trouvé une nou­velle méthode : notre diri­geant désigne les membres de notre équipe et ceux de l’équipe adverse. Cela sim­plifie les choses. 
 
Je me demande si l’on ne pourrait pas affiner cette méthode. Par exemple : le diri­geant de chaque camp sélec­tionne seulement les membres de l’équipe adverse. Cela pourrait s’avérer intéressant.
Cependant une autre formule serait de faire sélec­tionner les membres des deux équipes par la mafia des paris. Cela maxi­mi­serait les profits dans la logique des forces du marché moderne.
Sérieusement, la pré­tention de Néta­nyahou d’avoir le droit d’intervenir dans la consti­tution du gou­ver­nement pales­tinien est plutôt surprenante.
Tous les partis poli­tiques pales­ti­niens impor­tants se sont mis d’accord sur une nou­velle coa­lition de gou­ver­nement. Il s’agit d’une coa­lition négative : tous les partis sont d’accord pour qu’aucun de leurs membres ne soit au gou­ver­nement. Le gou­ver­nement est constitué de “tech­ni­ciens” sans appar­te­nance par­tisane. Je ne connais pra­ti­quement aucun d’eux.
Néta­nyahou devrait être heureux. Il ne com­prend aucun membre de l’abominable Hamas, ter­ro­riste et anti-​​sémite.
Mais c’est alors que le cerveau fertile de Néta­nyahou a inventé une nou­velle astuce. C’est vrai, il n’y a aucun membre du Hamas au gou­ver­nement. Mais le gou­ver­nement est soutenu par le Hamas.
Ter­rible ! Into­lé­rable ! Si le Hamas “sou­tient” quelqu’un, ce doit sûrement être un kamikaze, un tueur de Juif, et, bien entendu, un anti​​sémite (bien que lui-​​même sémite).
Donc : un tel gou­ver­nement doit être boy­cotté, pas seulement par Israël mais par l’ensemble du monde civilisé.
Si l’Europe, ou même les États-​​Unis, ne sont pas d’accord – eh bien, cela démontre, n’est-ce pas, qu’ils sont un ramassis d’antisémites san­gui­naires, tous autant qu’ils sont !
Une vieille inter­ro­gation juive demande, mi en plai­santant mi sérieu­sement : “ Est-​​ce que c’est bon pour les Juifs ?
Qu’il s’agisse d’un trem­blement de terre en Alaska ou d’une inon­dation en Chine, la question surgit inva­ria­blement. Bon ou mauvais ?
Un évé­nement qui nous touche de bien plus près, comme la consti­tution d’un gou­ver­nement pales­tinien d’unité, pose la question de façon bien plus immédiate.
Ce n’est pas une question nou­velle dans ce contexte. Déjà au début des années 50, deux diri­geants impor­tants en discutaient.
David Ben-​​Gourion ne croyait pas à la paix. Il était convaincu que “ les Arabes ” ne nous accep­te­raient jamais dans la région. De son point de vue le conflit durerait pendant de nom­breuses géné­ra­tions, sinon toujours.
S’il vous plaît, ne faites pas appel à des cita­tions pour démontrer le contraire. Il y en a des tas. Les his­to­riens les aiment. Mais les cita­tions d’hommes d’État sont presque sans valeur. Elles sont tout au plus le reflet des besoins du moment pour atteindre un objectif provisoire.
Ce sont les actions qui comptent, et les actions de Ben-​​Gourion ne laissent aucune place au doute. À chaque étape, il a pris ce qu’il pouvait prendre, dans l’attente d’une nou­velle occasion pour obtenir davantage. Aucune paix.
Comme il était convaincu que les Arabes, et en par­ti­culier les Pales­ti­niens, res­te­raient nos ennemis pour tou­jours, la conclusion logique était de faire tout ce qui était pos­sible pour les affaiblir. Et la meilleure façon était de créer chez eux une scission, diviser pour régner.
Ben-​​Gourion a fait tout ce qui était pos­sible pour diviser le monde arabe. Lorsque Gamal Abd-​​al-​​Nasser est entré en scène avec son message pan-​​arabe, Ben-​​Gourion a saboté ses efforts à chaque étape. Il a aggravé le conflit par ses “ attaques de repré­sailles ” der­rière la fron­tière et, en 1956, il a envahi l’Égypte avec la com­plicité de deux affreuses puis­sances colo­niales, la France et la Grande-​​Bretagne.
Son adver­saire intel­lectuel était Nahum Goldmann, alors pré­sident de l’Organisation Sio­niste Mon­diale. Lui croyait tout le contraire. Les Arabes, affirmait-​​il, ne nous recon­naî­trons que s’ils sont unis et se sentent forts. Par consé­quent, toute division au sein du monde arabe était “ mau­vaise pour les Juifs ”.
(Goldman, par ailleurs, voulait que nous nous tenions à l’écart de la Guerre Froide pour faire d’Israël “ la Suisse du Moyen-​​Orient ”. À cet égard, il n’y a guère de dif­fé­rence entre Ben-​​Gourion et l’ensemble de ses suc­ces­seurs. La dif­fé­rence entre Ben-​​Gourion et Néta­nyahou est celle entre un petit géant et un grand nain.
Je n’ai pas besoin de dire que j’étais tout à fait dans la ligne de Goldman. Mon magazine a bien accueilli la révo­lution égyp­tienne de 1952, s’est opposé vigou­reu­sement à la guerre du Sinaï et a apporté son soutien à la ligne pan-​​arabe.
La question fondamentale était, natu­rel­lement, de savoir si l’on voulait vraiment la paix. La paix était-​​elle “ bonne pour les Juifs ” ? Ben-​​Gourion ne le pensait évi­demment pas. Goldman oui.
Quid d’Yitzhak Rabin ?
Je crois que Rabin voulait réel­lement la paix. Mais il n’a jamais admis com­plè­tement l’idée qui est la base essen­tielle de la paix : un État pales­tinien à côté d’Israël. S’il avait eu la pos­si­bilité de suivre la voie qu’il avait empruntée, il y serait pro­ba­blement arrivé, mais il a été abattu avant d’en avoir eu la possibilité.
Pourtant c’est Rabin qui a pris la décision fatale de diviser les Pales­ti­niens. Les accords d’Oslo sti­pu­laient sans équi­voque que la Cis­jor­danie et la Bande de Gaza for­maient une seule unité territoriale.
Pour le garantir, Israël s’engageait dans les accords à ouvrir quatre “ pas­sages sécu­risés ” entre les deux régions. Sur la route de Jéricho à Gaza, des pan­neaux en trois langues avaient été mis en place : Vers Gaza ”, etc. Pourtant aucun de ces pas­sages ne fut jamais ouvert.
Aujourd’hui, il est dif­ficile de se sou­venir que depuis le début de l’occupation, en 1967, jusqu’aux accords d’Oslo en 1993, on se déplaçait librement en Israël/​Palestine. Les Pales­ti­niens de Gaza et de Hébron pouvait se rendre librement à Haifa, les Israé­liens pou­vaient sans dif­fi­cultés faire leurs courses ali­men­taires à Naplouse ou à Jéricho. Aussi incroyable que cela paraisse, ce sont les accords d’Oslo qui ont mis fin à ce paradis.
Après Oslo est venu le Mur de Sépa­ration et toutes les autres mesures qui font de la Bande de Gaza et de la Cis­jor­danie des prisons à ciel ouvert.
Il y a peu d’exemples dans l’histoire d’un État à deux ter­ri­toires ou plus lar­gement séparés. Le plus notable à notre époque fut le Pakistan.
Lors de la par­tition de l’Inde, de vastes régions musul­manes se trou­vaient à l’est et à l’ouest de ce qui est devenu l’Inde. Cela n’a pas marché. Il n’a fallu qu’un petit nombre d’années pour que les Pakis­tanais Orientaux trouvent insup­por­table la domi­nation des Pakis­tanais Occi­dentaux. Une haine réci­proque s’est déve­loppée dans les têtes. Les Orientaux ont fait sécession avec l’aide de l’Inde pour constituer leur propre État nouveau – le Bangladesh.
Entre les deux régions pakis­ta­naises il y avait une énorme dis­tance avec la masse de l’Inde entre elles. Mais entre la Cis­jor­danie et la Bande de Gaza, la dis­tance n’est que de quelques 40 km.
Au début, il y eut quantité de pour­parlers pour envi­sager la façon de couvrir cette dis­tance. De façon tout à fait lit­térale. Ehoud Barak a agité l’idée de construire un pont géant et a couru le monde à la recherche d’un modèle. D’autres ont imaginé des auto­routes ou des voies de chemin de fer extra­ter­ri­to­riales. Rien n’a abouti.
Pendant ce temps ce qui devait arriver est arrivé. Des élec­tions libres se sont tenues dans les deux zones, super­visées par Jimmy Carter, et le Hamas l’a emporté. Un gou­ver­nement a été formé. Cédant à une énorme pression israé­lienne, l’Europe et les États-​​Unis l’ont boy­cotté, et il s’est effondré.
Le reste appar­tient à l’histoire. Une faction Fatah à Gaza, menée par un col­la­bo­rateur israélo-​​américain, a tenté de faire un putch à Gaza. Le Hamas a réagi par un autre putch (si tant est que l’on puisse faire un putch après avoir gagné une élection) et il a pris le pouvoir dans la bande de Gaza. Le Fatah a pris le pouvoir en Cis­jor­danie. Les deux parties se déni­graient réci­pro­quement à la plus grande satis­faction d’Israël et de ses soutiens.
Mais l’histoire a des voies mys­té­rieuses qui lui sont propres. Après quelques duels à coup de canons et de roquettes, Israël a attaqué la bande de Gaza et après beaucoup d’effusions de sang, l’Egypte est entrée en jeu pour conduire à un accord (pas une “ hudna ” qui signifie un armistice, mais une “ tahdiya ” qui signifie tran­quillité). Les deux parties étaient heu­reuses de tra­vailler ensemble.
Le Hamas a même pris des mesures concrètes pour arrêter les attaques des fac­tions plus petites mais plus extré­mistes de Gaza. Israël négo­ciait aussi avec le Hamas le retour du soldat israélien Gilad Shalit.
Il semble même que des offi­ciers de l’armée israé­lienne pré­fèrent traiter avec le com­batif Hamas plutôt qu’avec le Fatah plus modéré dont le chef, Mahmoud Abbas s’était fait traiter par Ariel Sharon de “poulet plumé”.

Le président Johnson a dit un jour qu’il vaut mieux avoir son adver­saire dans la tente à cracher au-​​dehors plutôt que de l’avoir dehors à cracher dans la tente.
L’inclusion est pré­fé­rable à l’exclusion. Un Hamas assumant la res­pon­sa­bilité d’un Gou­ver­nement d’Unité Pales­tinien est pré­fé­rable à un Hamas qui le com­bat­trait. Si vous voulez réel­lement faire la paix avec le peuple palestinien. SI

Source :  Article écrit en hébreu et en anglais, publié sur le site de Gush Shalom le 7 juin 2014 – Traduit de l’anglais « Good for the Jews » pour l’AFPS : FL

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