Françoise Feugas
Le rapport de François Dubuisson, professeur de droit international
à l’Université libre de Bruxelles vise, par l’obtention de mesures
concrètes de contrainte, à la fin de la colonisation et de
l’occupation du territoire palestinien. Il constitue l’étude
juridique de la campagne européenne Made in illegality lancée par
des associations belges. Le texte montre concrètement comment l’Union
européenne s’est jusqu’ici largement abstenue de remplir ses
obligations relatives au respect du droit international dont elle
se fait pourtant le porte-parole ailleurs.
Vingt ans de politique israélienne d’installation de colonies de
peuplement à Jérusalem-Est, en Cisjordanie et à Gaza aboutissent
à ce qu’à l’heure actuelle, on dénombre entre 500 000 et 650 000 colons dans plus de 150 implantations selon le rapport 2012 du Secrétaire général des Nations unies (1). L’Union européenne (UE)
entretient par ailleurs avec Israël des relations économiques
privilégiées, régies par un « accord d’association » qui accorde des
tarifs douaniers préférentiels aux produits israéliens, dont une
part importante provient des colonies. Le rapport de François
Dubuisson dénonce cette situation en démontrant que l’UE
et ses États membres ont l’obligation de faire respecter le droit
international et ne pas reconnaître ou encourager de quelque manière que ce soit les violations d’obligations découlant de normes
fondamentales de ce même droit international.
Transgression initiale
La colonisation est en soi illégale en droit international. La
Quatrième Convention de Genève précise que « la Puissance occupante
ne pourra procéder à la déportation ou au transfert d’une partie de sa
propre population civile dans le territoire occupé par elle. »
À partir de cette transgression initiale, Dubuisson détaille une
cascade d’autres violations qui découlent d’une politique
d’appropriation des terres palestiniennes, de l’accaparement des
ressources naturelles – notamment de l’eau — au seul bénéfice des
colons, des routes et zones réservées à leur usage, et enfin la
construction du mur qui empiète dans la majeure partie de son tracé sur
le territoire palestinien en confisquant d’innombrables terres
cultivables et de ressources naturelles. L’ensemble de ce qui
apparaît désormais comme un système colonial et discriminatoire
privant les Palestiniens de la plupart de leurs droits fondamentaux
est consolidé par l’établissement de régimes juridiques distincts qui
bafouent également la prohibition de la ségrégation énoncée par la
Convention internationale sur l’élimination de toutes les formes de
discrimination raciale du 21 décembre 1965.
Ces violations du droit international commises par Israël
relèvent de normes dites « impératives » et d’obligations erga omnes
(« à l’égard de tous »). Une norme impérative est une norme acceptée et
reconnue par la communauté internationale des États dans son
ensemble et à laquelle aucune dérogation n’est permise. Les règles
fondamentales du droit international humanitaire et des droits
humains, les interdictions relatives à la discrimination raciale
et le respect du droit à l’autodétermination relèvent de ces normes
impératives qu’Israël viole en permanence par sa politique
de colonisation.
Une inflexion positive
La forme que ces obligations doivent prendre exclut des relations
bi ou multilatérales qui seraient de nature à entraîner une
certaine reconnaissance des activités liées à la colonisation ou
à apporter aide ou assistance au maintien des colonies. En clair, le
refus de l’importation des produits en provenance des colonies ou
d’opérateurs dont les activités sont liées aux colonies, mais
également l’adoption de mesures appropriées à l’égard des entreprises
européennes afin qu’elles ne mènent pas d’activités qui soient de
nature à contribuer à l’entreprise coloniale.
Par le passé, l’Union européenne a, dans le cadre de certains
programmes de coopération ou de recherche, octroyé des financements
à des entreprises israéliennes (comme par exemple Ahava, qui a pu
bénéficier de plus d’un million d’euros pour des programmes de
recherche). Interpellée par des députés européens, la Commission
européenne a fini par rectifier sa position en 2012, et cette affaire a conduit à l’adoption de « Lignes directrices » en juillet 2013 (avec mise en œuvre au 1er janvier 2014),
qui se veulent conformes à l’obligation de non-reconnaissance par
l’Union de la souveraineté d’Israël sur les territoires occupés
depuis 1967. Elles s’appliquent à toutes
les formes d’aides européennes. Dans le domaine commercial, la
Commission ne reconnaît plus désormais que les certificats de
conformité des produits alimentaires issus du « territoire de
l’État d’Israël », à l’exclusion du Golan, de Jérusalem-Est, de Gaza
et de la Cisjordanie, et en conséquence les produits non conformes
sont interdits à l’importation.
Dans le domaine financier, la Norvège, la Suède, le Luxembourg ont
d’ores et déjà adopté des mesures d’exclusion de banques et
d’entreprises israéliennes concernant des fonds gouvernementaux. La
coopération universitaire est également touchée, l’Espagne ayant
par exemple interdit à l’université d’Ariel, installée en
Cisjordanie, l’accès à un concours d’architecture. Le gouvernement
allemand a annoncé qu’il allait limiter l’octroi de subventions et le
renouvellement d’accords de coopération scientifique aux entités
non situées sur les territoires occupés.
La mère de toutes les batailles
Mais, outre qu’il y a loin de la coupe aux lèvres, la bataille
juridique sans doute la plus ancienne et la plus dure
à mener – notamment pour défaut de contrôle efficace sur l’origine des
produits — concerne l’entrée sur le marché européen de nombreux
produits israéliens à tarif préférentiel. Dubuisson en fait
l’historique et rappelle qu’elle a jusque ici porté exclusivement sur
l’application ou non de ce tarif préférentiel, mais pas
à l’importation elle-même. Le débat intra-européen sur l’étiquetage
des produits qui permettrait de séparer le bon grain de l’ivraie en
n’appliquant pas les tarifs préférentiels aux produits des colonies
est une fausse piste, dit-il : il faut en interdire purement et
simplement l’importation. Rien ne s’y oppose juridiquement, en dépit
même du sacro-saint principe de libre-échange ardemment défendu par
la Commission européenne. C’est « la mère de toutes les batailles ».
Aux sceptiques qui doutent de l’efficacité d’une pression citoyenne
européenne, le texte répond que les outils juridiques existent et que
les luttes sur le terrain du droit international peuvent être gagnées.
Preuves à l’appui.
(1) Note : Les colonies de peuplement israéliennes dans le territoire
palestinien occupé, y compris Jérusalem-Est, et le Golan syrien occupé, A/67/375, 12 septembre 2012.
Source : orientxxi.info
Photo : La colonie de Gush Etzion. Au premier plan, la route 60 et le tunnel réservés qui la relient à Jérusalem.Wikimedia Commons, 2004.


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