Bernard Gensane

À
l’époque où Jean-Pierre Chevènement parvenait à exister encore un peu
sur la scène politique nationale, il avait popularisé le concept de
« gauche américaine ». Il avait, malheureusement, parfaitement raison de
qualifier de la sorte les rocardiens, la Cfdt, cette gauche qui avait
accepté l’inéluctabilité de la mondialisation financière, dans le
sillage de Delors, Lamy et Strauss-Kahn.
« Gauche
américaine » ne signifie pas simplement que des socialistes peuvent
être influencés, contaminés par le point de vue, l’idéologie, les
intérêts étasuniens. Non ! Ces socialistes, comme la droite non
gaulliste (les neuf dixièmes de la droite) ont été méthodiquement
formaté, bichonnés – parce que tel était leur choix, naturellement –
pour penser et surtout agir « américain ». Si, après Anthony Blair,
Hollande est devenu l’un des toutous préférés d’Obama (en courant
parfois plus vite que son maître comme lorsqu’il souhaitait intervenir
de manière musclée en Syrie), c’est parce que, dans les années 90 il a
adhéré au programme de la French American Foundation et ses spadassins
New Leaders.
Je reprends ici un article du site (pro-étasunien, libéral décomplexé) Atlantico publié le 22 mai 2012,
juste après la victoire de Hollande à l’élection présidentielle, qui
nous explique que les New Leaders de la droite (Juppé, Pécresse, NKM,
Bougrab) ont laissé la place à François Hollande, Pierre Moscovici,
Arnaud Montebourg, Marisol Touraine, Najat Vallaud-Belkacem, et le bien
ciré Aquilino Morelle.
La French American Fondation est connue
pour sa formation, les "Young Leaders", réservée à une dizaine de
jeunes surdiplômés chaque année. Sur les huit socialistes sélectionnés
comme Young Leaders depuis François Hollande en 1996, six rentrent dans
son gouvernement cette semaine. Le plus "atlantiste" n’est pas toujours
celui qu’on croit...
Exit Alain Juppé, Valérie Pécresse, Nathalie
Kosciusko-Morizet, Laurent Wauquiez, Jeannette Bougrab... Place à
François Hollande, Pierre Moscovici, Arnaud Montebourg, Marisol
Touraine, Najat Vallaud-Belkacem, Aquilino Morelle (plume du Président),
etc.
« Enfin des têtes nouvelles ! » entend-t-on ici ou là.
Nouvelles ? Tout est relatif, quand on sait décrypter la liste
ci-dessus : en fait, tous ces « Young Leaders » de l’UMP ont laissé la
place à des « Young Leaders » du Parti socialiste. Car François Hollande
et Pierre Moscovici depuis 1996, Marisol Touraine et Aquilino Morelle
depuis 1998, Arnaud Montebourg depuis 2000 et Najat Vallaud-Belkacem
depuis 2006, sont tous des « Young Leaders ». Tous ont été
minutieusement sélectionnés et « formés » par ce très élitiste réseau
Franco-Américain (French American Foundation), inconnu du grand public,
sponsorisé entre autres par la banque Lazard.
Le programme se présente
en ces termes :
Programme phare de la French-American Foundation,
le programme Young Leaders a été créé en 1981 et sélectionne chaque
année pour leurs réalisations et leur leadership, 10 Français et 10
Américains âgés de 30 à 40 ans, appelés à jouer un rôle important dans
leur pays et dans les relations franco-américaines. Les candidats
retenus participent à deux séminaires de cinq jours chacun sur deux
années consécutives – alternativement en France et aux Etats-Unis – afin
d’échanger sur des thèmes majeurs communs aux deux pays et
d’approfondir leur compréhension mutuelle (link).
Autrement dit,
ils ont tous postulé et se sont fait parrainer pour être admis à suivre
ce programme phare mis en place par la FAF, la French American
Fondation. La FAF est elle-même un organisme à cheval sur Paris et
New-York, créée en 1976 conjointement par les présidents Ford et Giscard
d’Estaing. À noter qu’entre 1997 et 2001, John Negroponte présida la
FAF, avant de devenir entre 2005 et 2007, sous Georges Bush, le premier
directeur coordonnant tous les services secrets américains (DNI),
dirigeant l’US States Intelligence Community (qui regroupe une quinzaine
de membres, dont le FBI et la CIA).
Crée en 1981, ce programme
Young Leaders permet de développer « des liens durables entre des jeunes
professionnels français et américains talentueux et pressentis pour
occuper des postes clefs dans l’un ou l’autre pays ». Pressentis par
qui ? Par un très strict comité de sélection, composé majoritairement
d’anciens Young Leaders, qui ne retient qu’une dizaine d’admis par an.
Seuls 13 hommes ou femmes politiques ont été admis depuis 1995, soit
moins d’un politique par an en moyenne. Ces heureux « élus » sont
choisis comme d’habitude parmi l’élite française : seuls 4% des Young
Leaders français ne sont pas diplômés de l’ENA ou pas titulaires d’au
moins un diplôme Bac+5, les trois quarts sont des hommes, à 80 %
Parisiens... Autant dire qu’on reste en famille avec ce gratin issu de
nos grandes écoles. Une spécificité française, qui, comme le souligne un
rapport de la FAF, assure « une fonction de "reproduction sociale" de
la "classe dominante " […] dans un pays où la simple notion de
leadership renvoie aux "diplômes" et non aux qualités intrinsèques de la
personne comme c’est souvent le cas outre-Atlantique ». Bref, notre
nouveau président et ses nouveaux ministres cités ici sont de purs
produits de nos grandes écoles, « ces acteurs influents (qui)
personnifient la "pensée dominante" depuis de nombreuses décennies »
selon la FAF.
Dès que l’on parle de réseaux d’influence, certains
de leurs membres crient aux « obsédés du complot » et s’empressent
généralement de préciser que le rôle de telles organisations est
marginal et informel. Pour ce qui est de l’efficacité des « Young
Leaders », les chiffres parlent plus que tous les longs discours : sur
les 8 socialistes sélectionnés comme Young Leaders depuis François
Hollande en 1996, 6 rentrent dans son gouvernement cette semaine. (Ne
restent sur la touche, pour le moment, que Bruno Le Roux, qualifié par
beaucoup de « ministrable », et Olivier Ferrand [décédé en juin 2012],
l’ambitieux président du think-tank Terra Nova ayant permis l’élection
de François Hollande aux élections primaires ; deux candidats impatients
de rejoindre leurs camarades Young Leaders au gouvernement). Beau tir
groupé, comme s’en enorgueillit à juste titre le site américain (« The
French-American Foundation is proud to have five Young Leader in the
cabinet of President François Hollande, himself a Young Leader in
1996”), tandis que le site français […].
En septembre 2006, lors
de sa visite aux États-Unis, Nicolas Sarkozy avait prononcé un discours à
la French American Foundation (FAF), rappelant la nécessité de
« rebâtir la relation transatlantique », paraphrasant ainsi les statuts
de la fondation dont l’objectif est de « renforcer la relation
franco-américaine considérée comme un élément essentiel du partenariat
transatlantique ».
À ceux nombreux qui me demandent, à l’occasion de la
visite de François Hollande à Barack Obama, « pourquoi est-ce que les
journalistes ne nous parlent pas de ça, à propos de François Hollande,
au lieu de nous parler de son séjour d’étudiant et de goût pour les
cheeseburgers (link) dont on n’a rien à faire ? ». Qu’ils demandent donc
la réponse aux journalistes qui ont l’art de nous servir ces
hamburgers, préparés par les communicants, en prenant leurs lecteurs
pour des cornichons ! Qu’ils la demandent en particulier aux Young
Leaders des médias, aujourd’hui actionnaires ou directeurs des
principales rédactions, ces copains de promo de certains de nos nouveaux
ministres pour certains d’entre eux : de Laurent Joffrin (Nouvel
Observateur) à Denis Olivennes (Europe 1, Paris Match et du JDD), en
passant par Matthieu Pigasse, Louis Dreyfus et Erik Izraelewicz (Le
Monde)… Et la liste hommes de médias Young Leaders est longue, comme on
peut la lire plus intégralement dans l’enquête « Ils ont acheté la
presse ».
À New-York, la venue de François Hollande et de sa
nouvelle équipe était attendue sereinement. Vu de la FAF, « Welcome à la
Hollande team » ; on reste en terrain connu, tout est sous contrôle, on
est même fier d’avoir autant de ses poulains dans la place, nous
l’avons vu.
Si l’on compte bien, sur les huit socialistes qui sont entrés dans le gouvernement de Hollande, six étaient des New Leaders.

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