Jonathan Cook
Une culture de la Haine ?
Etat de choc et colère ont submergé les sociétés israélienne et
palestinienne la semaine dernière en apprenant l’assassinat barbare
d’enfants de leurs communautés. Quelques heures après la découverte des
corps des trois adolescents israéliens, longtemps après leur enlèvement,
un jeune Palestinien, Mohammed Abu Khdeir, était enlevé, battu et brûlé
vif apparemment en guise de vengeance.
Ces événements glaçants devraient servir de leçon sur l’obscène
inanité de la vengeance. Comme le faisait remarquer un parent de l’un
des enfants assassinés : « Il n ’y a pas de différence entre le sang et le
sang ».
Hélas, ce ne fut pas ce message-là que la couverture des évènements a
véhiculé la semaine passée. Ce même jour dans les médias sociaux, une
juxtaposition d’images du New York Times montrant combien il est aisé
d’oublier non seulement que notre sang est le même, mais que le chagrin
l’est tout autant.
Un gros titre sur le « chagrin » des Israéliens était illustré de
manière émouvante par les familles des trois jeunes Israéliens blotties
les unes contre les autres, submergées par leur perte. Par contre, un
compte-rendu de l’assassinat d’Abu Khdeir, âgé de 16 ans, était
accompagné d’une image de jeunes masqués lançant des pierres.
Ces illustrations contrastées du deuil ont semé la confusion.
Il est vrai que des jeunes Palestiniens ont protesté violemment à
Jérusalem et dans des communautés en Israël depuis l’inhumation d’Abu
Khdeir. Mais des groupes d’Israéliens juifs en ont fait tout autant. Ils
ont mis à sac des quartiers de Jérusalem et d’Israël en scandant « Mort
aux arabes » et en s’attaquant à tout qui pouvait « avoir l’air »
palestinien.
Cela n’a pas empêché Abraham Foxman, chef de la Ligue
Anti-Diffamation, une organisation juive aux Etats-Unis qui prétend
lutter contre l’intolérance, de colporter un message de division. Dans
le Huffington Post il a évoqué une « culture palestinienne de la
haine ».
Selon M. Foxman, les sociétés palestinienne et israélienne sont
fondamentalement différentes. Le mécontentement palestinien est « avivé
et incité à la haine par un soutien très répandu et sans retenue à la
violence contre les juifs et Israël ».
Il se faisait l’écho d’un sentiment commun en Israël, exprimé par une
phrase fameuse à la fin des années ’60 par le Premier Ministre de
l’époque, Golda Meir. Elle suggérait que plutôt que de pardonner à
l’ennemi arabe de tuer les fils d’Israël, il serait plus fort de « leur pardonner de nous avoir forcé à tuer leurs fils ».
Dans la même veine d’auto-satisfaction, beaucoup d’Israéliens
reprochent aux parents palestiniens de mettre en danger leurs enfants en
leur permettant de lancer des pierres sur les forces de sécurité
israéliennes. Cela implique que les Palestiniens – résultat de leur
culture ou de leur religion – accordent moins de valeur à la vie que les
Israéliens.
Curieusement les Israéliens mettent rarement en question ce qu’implique la décision prise par 1 Israélien sur 10 de vivre dans des colonies illégales sur des terres palestiniennes volées.
Les colons ont choisi de se mettre et de mettre leurs enfants eux aussi
sur la ligne de front, alors même qu’ils ont infiniment plus de choix
que les Palestiniens quant à leur lieu de vie.
En fait, ni les Israéliens ni les Palestiniens ne peuvent prétendre
être au-dessus d’une culture de la haine. Aussi longtemps que
l’occupation conquérante d’Israël se poursuit, leur vie commune sur une
étroite bande de terre du Moyen-Orient continuera d’être fondée sur des
poussées de confrontations violentes.
Mais cela ne veut pas dire que culpabilité palestinienne et
israélienne soient égales. La réalité c’est que les Israéliens,
contrairement aux Palestiniens, ont un Etat souverain qui les représente
et les protège avec une armée forte.
La semaine dernière, l’armée israélienne annonçait qu’elle avait
arrêté plusieurs soldats qui mettaient en ligne des photos d’eux-mêmes
jurant de se venger des « arabes » - alimentant une partie des flots
d’appels à la vengeance sur les médias sociaux hébreux. Ces arrestations
collaient bien avec l’image d’Israël comme pays qui applique la règle
du droit, mais elles recélaient aussi des vérités plus profondes.
La première, c’est que la soif israélienne de représailles n’est que
l’écho de leurs politiciens et de leurs hiérarques, dont les appels à la
vengeance surpassent la démagogie menaçante du Hamas qui s’était
félicité du rapt des adolescents israéliens.
Le Premier Ministre Benjamin Netanyahu avait ouvert le bal, citant un
vers fameux de la poésie hébreue : « Le diable lui-même n’a pas imaginé
la vengeance de la mort d’un petit enfant ! ». Son Ministre de
l’Economie, Naftali Bennett, incitait les Israéliens à « devenir fous
furieux », tandis qu’un ancien parlementaire faisait le vœu qu’Israël
fasse du Ramadan un « mois de ténèbres ». Un rabbin influent et supposé
modéré a dit espérer « une armée de vengeurs ».
La semaine passée, des Israéliens de gauche ralliaient Tel Aviv pour
punir le gouvernement Netanyahou de ses « incitations à la violence ».
Mais même cela est une sous-estimation du problème.
Les menaces des dirigeants israéliens ne font pas que simplement
attiser le ressentiment de la rue. Les gros bras de l’appareil
sécuritaire israélien obéissent eux aussi à leurs ordres. Une
illustration graphique en a été données par une vidéo de la police armée
à Jérusalem passant à tabac, sans répit, à coups de poings et de pieds,
un enfant – un Américain de 15 ans parent d’Abu Khdeir – allongé
menotté et impuissant sur le sol.
Le cabinet prépare une vengeance plus subtile. Il prévoit de
construire de nouvelles colonies - violence envers la vie des
Palestiniens sur les petites bandes de territoire qui leur sont laissées
– spécialement en l’honneur des trois ados. Les colons ont déjà
installé un nouveau campement en Cisjordanie, gardé par l’armée.
Entre-temps, l’armée a lancé une série de bombardements sur Gaza,
culminant dans une nouvelle opération à large échelle baptisée Bordure
Protectrice. Elle a aussi ranimé une politique de destruction de maisons
de parents de Palestiniens soupçonnés de terrorisme. Soutenus par les
tribunaux, les soldats ont fait exploser les maisons familiales de deux
hommes accusés d’être derrière l’enlèvement des adolescents.
Comme met en garde Human Rights Watch, les actions récentes d’Israël –
arrestations de masse, raids armés, meurtres de Palestiniens, notamment
de mineurs, bouclages de villes, démolitions de maisons et frappes
aériennes font partie du « châtiment collectif », un euphémisme pour ce que le droit international qualifie de vengeance à l’encontre des Palestiniens.
Devant la violence inextinguible de l’occupation israélienne et le
permis d’humilier et d’opprimer qu’elle confère aux soldats, les
Palestiniens ordinaires ont un choix difficile : se soumettre ou
résister.
Les Israéliens ordinaires, par contre, n’ont pas à chercher vengeance
pour leur propre compte. L’État israélien, les militaires et les
tribunaux s’en chargent à leur place tous les jours.
* Jonathan Cook a reçu le Prix Spécial de journalisme Martha Gellhorn. Ses derniers livres sont Israel and the Clash of Civilisations : Iraq, Iran and the to Remake the Middle East (Pluto Press) et Disappearing Palestine : Israel’s Experiments in Human Despair (Zed Books). Voici l’adresse de son site : http://www.jkcook.net.



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