À leur travail
ou dans leur vie quotidienne, de plus en plus d’individus désavouent ce
qu’ils font mais continuent à le faire. Pourquoi ne se révoltent-ils
pas ? Pourquoi une telle soumission
à un non ordre des choses ? La peur est telle qu’ils en oublient
d’avoir recours au courage.
On a cru que l’individualisme était un
processus de non-contrainte, de liberté absolue. L’individu se focalise
sur ses propres intérêts, délaissant l’engagement public. Livré à
cette quête narcissique, il est, en fait, fortement fragilisé, rendu
vulnérable par ce processus d’individualisation qui le coupe des formes
collectives de défense.
On croit se sauver
en succombant à de régulières petites lâchetés ; en fait, il y a un
prix à payer. L’émergence de ce moi décomplexé, non distancié d’avec
soi-même, signe la fin du courage moral. Nous sommes les passagers
clandestins de l’absence de morale. En se faufilant, l’individu pense
sauver sa peau. Il fabrique sa propre érosion et sombre dans la
dépression. L’érosion de soi vient de la somme de ces démissions
quotidiennes. Jamais le malaise individuel n’a été à ce point lié à une
déstructuration de la société. L’homme et plus largement la société,
meure pas manque de courage. Et comble du paradoxe, cet individu acculé à
une mise en disposition de soi-même n’en est que plus invisible
Chaque matin,
en allant travailler, un certain nombre d’individus adhèrent à un
système qui désavoue les principes mêmes qui les construisent. Ils
critiquent la culture de l’évaluation, les objectifs de rentabilité, le
management par le harcèlement. Des puéricultrices disent : Nous ne
pouvons pas avoir seize bébés dans les bras. Les salariés de Pôle Emploi
dénoncent la déshumanisation des services. Autour d’eux, de grandes
entreprises gagnent de l’argent mais ferment des usines. L’homme ne
résiste pas à ces logiques illogiques, à sa propre schizophrénie. Le
monde du travail est donc le lieu même de l’érosion du moi et des
structures collectives de résistance. A défaut de faire exploser le
système, les individus se font imploser eux-mêmes. Ce sont les suicides
au travail qui peuvent devenir un massacre.
Descendre dans la rue,
signer des pétitions, faire la grève ou mettre en place un droit de
retrait restent des actes forts. Il y a d’ailleurs plus d’actes que
d’hommes courageux. Nous commettons tous, un jour, quelque acte
courageux. Mais la guerre économique requiert hélas plus que des
intermittents du courage. L’atomisation de tels actes ne permet pas
toujours la construction d’une éthique collective du courage. C’est tout
le paradoxe : il n’y a d’éthique du courage que seul. Que si nous
sommes prêts à faire ce geste sacrificiel qui consiste à savoir ce que
l’on peut perdre sans connaître ce qu’on peut gagner. Et, en même temps,
seule l’éthique collective du courage est durable et peut nous
permettre de résister.
Qui enseigne le courage ?
Le père, la mère, les grandes figures faisant loi. le courage est lié à
l’autorité et à l’exemplarité. Il est perçu presque comme un geste
autoritaire. Aujourd’hui, les parents se focalisent sur la réussite de leurs enfants
et transmettent de moins en moins de valeurs morales. Mais le courage
ne disparaît pas pour autant, il a simplement déserté le monde réel.
Nous sommes vaillants dans notre imaginaire. Jeux vidéo ou fictions,
comptant de magnifiques épisodes de bravoure ou plutôt de performances
de courage. Et c’est là une forfaiture. Pour être réellement courageux,
il faut avoir éprouvé la peur et trouver en soi la force de la
surmonter. Dans le monde réel, chacun se nourrit d’un fantasme de
courage totalement travesti qui n’a nullement besoin de tout cet
apparat.
En fait,
les individus ne sont pas devenus fondamentalement peureux, ils ont
simplement perdu l’entraînement au courage. Cette valeur s’apprend, se
transmet par des figures dans l’entourage familial, amical, scolaire,
etc. Plus que l’absence, c’est le manque d’entraînement et
d’apprentissage du courage qui caractérise notre société.
Faire preuve de courage,
c’est instaurer un rendez-vous radical avec ses principes et soi-même.
Voilà pourquoi la majorité des individus se défilent. L’autre difficulté
est que cette épreuve se vit seul. Savoir dire non, en assumer le
risque et le sacrifice est une démarche solitaire. Peu d’entre nous
prennent ce risque. On sait ce qu’on va perdre, pas ce qu’on va gagner.
Mais le courageux n’est pas non plus celui qui ignore la peur. On juge le courage d’un homme à ses peurs, celles qu’il sait éviter ou bien garder
La paix
qui caractérise notre société a fait croire qu’il n’y avait plus de
guerre à mener, que la démocratie, c’était du statut quo ; mais la
démocratie n’est pas un ordre spontané de l’égalité. C’est une dynamique
entre plusieurs forces, celles qui portent les valeurs d’égalité et de
liberté et celles qui s’y opposent. En déléguant nos intérêts aux
automatismes de la démocratie, nous sommes entrés dans un système
dégénérescent.
Il ne suffit pas d’alimenter la machine démocratique, en
allant voter par exemple, il faut aussi ranimer son âme et son esprit.
Le courage pourrait être le pilier de cette régulation.


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