Changeons les programmes scolaires ! Après
le drame du barrage de Sivens, face à la violence des gouvernants, à
quoi bon enseigner aux jeunes Gary, Camus, Voltaire..., ces auteurs
prônant la liberté et le respect de la vie ?
Ne devrait-on pas, afin d’être en phase avec la réalité que montrent
les gens au pouvoir, apprendre aux enfants l’appât du gain, l’art du
mensonge, le refus du doute, le goût du pouvoir, la supériorité de
l’oligarchie sur la démocratie ?
Lettre ouverte à Madame la Ministre de l’Éducation Nationale
Madame la Ministre,
Bien que vous ne connaissiez probablement pas dans le détail les
dossiers de Notre-Dame-des-Landes ou du barrage de Sivens, ou d’un autre
de ces grands projets contestés, c’est à vous que je souhaite
m’adresser aujourd’hui.
Depuis la mort de Rémi Fraisse, ce ne sont que questions et
commentaires dans tous les media, manifestations dans les rues de
France, émotion et colère. Ce qui s’est passé à Sivens aurait pu arriver
à Notre-Dame-des-Landes en 2012 lors de la tristement célèbre opération
« César », et nous l’avons craint chaque jour de cet automne-là.
C’est probablement pour cela que nous avons été très sollicités pour
réagir sur le drame de Sivens. Un journaliste m’a demandé ce que je
pouvais dire, en tant qu’opposante au transfert d’aéroport mais aussi en
tant qu’ancienne enseignante, aux jeunes en colère.
Cette question à laquelle j’ai probablement mal répondu m’a donné à réfléchir.
Et c’est vous que je vais interroger en retour, Madame la Ministre.
J’ai enseigné les lettres classiques du collège à la classe
préparatoire. Ai-je eu tort de faire découvrir à mes élèves la révolte
d’Antigone dans Sophocle, Jean Anouilh ou Henri Bauchau, ai-je eu tort
de leur expliquer la différence entre la légalité et la légitimité d’un
combat ? Ai-je eu tort de leur faire lire Émile Zola ou Victor Hugo en lutte permanente contre l’injustice et pour la vérité ?
Ai-je eu tort de montrer aux plus jeunes que le Petit Prince a raison
de préférer sa rose aux fausses richesses du businessman et de débattre
avec les plus âgés sur Le discours sur la servitude volontaire d’Étienne de la Boétie ?
Ai-je eu tort de lire avec eux Les racines du ciel dont on a dit qu’il était le premier roman « écologique », le premier appel au secours de notre biosphère menacée ?
Dont le héros avait trouvé la force de résister à la barbarie des camps
grâce aux hannetons et aux éléphants, pour lesquels il se battait
désormais.
« L’espèce humaine (est) entrée en
conflit avec l’espace, la terre, l’air même qu’il lui faut pour vivre...
Comment pouvons-nous parler de progrès, alors que nous détruisons
encore autour de nous les plus belles et les plus nobles manifestations
de la vie ? »,
écrit Romain Gary. Lorsqu’il a reçu pour ce livre le prix Goncourt en
1956, le ministre de la culture l’a probablement félicité n’est-ce
pas...
Dois-je multiplier les exemples ? Faut-il
vraiment lire Villon (un délinquant d’ailleurs…), Rabelais, Montaigne,
La Fontaine, Beaumarchais, Montesquieu, Voltaire, Bernanos, Camus, Boris
Vian (un dangereux pacifiste, lui !) Malraux et tant d’autres ?
Tous ces auteurs font pourtant partie des programmes, ils sont « consacrés », régulièrement cités et encensés par les grands de ce monde... alors ?
Aurais-je dû plutôt choisir, hors programme, des ouvrages qui
apprennent l’appât du gain, l’art du mensonge, le refus du doute, le
goût du pouvoir, la supériorité de l’oligarchie sur la démocratie ?
Aurais-je dû leur dire que la justice, la vérité, le respect du
vivant étaient des utopies inutiles, des valeurs ringardes et en total
décalage avec le monde réel ? Peut-être après tout. Le choc serait moins rude et l’école serait enfin en phase avec la société...
C’est pourquoi, Madame la Ministre, je vous engage vivement à revoir
les programmes si vous voulez que la jeunesse se taise, qu’elle accepte
le monde saccagé que nous allons leur laisser, qu’elle n’ait comme idéal
que la reproduction des erreurs de ses aînés, qu’elle ne s’indigne pas
comme le lui demandait pourtant il n’y a pas si longtemps Stéphane
Hessel, sous les applaudissements de tous.
Au moins, les choses seraient claires. Et l’on ne s’étonnerait plus
que les socialistes au pouvoir qui avaient pleuré en 1977 la mort de
Vital Michalon, tué lui aussi par une grenade offensive au cours d’une
manifestation anti-nucléaire, n’aient visiblement aucun remords pour
Rémi Fraisse et se dédouanent au contraire de leurs responsabilité en
stigmatisant « la violence des manifestants ». Sans doute n’ont-ils plus le temps de lire, sans doute ont-ils oublié leurs lectures et leur jeunesse…
Dans l’espoir d’une réponse qui intéressera sans aucun doute mes
collègues enseignants et leur permettra de mieux répondre à la tâche
qu’on attend apparemment d’eux aujourd’hui, je vous assure Madame la
Ministre de ma tristesse d’enseignante et de toute mon incompréhension.
Françoise Verchère est coprésidente du CéDpa, conseillère générale de Loire-Atlantique, ancienne élève de l’École Nationale Supérieure.
Photo : Isabelle Rimbert (Reporterre)
reporterre.net


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