mardi 11 novembre 2014

« Jérusalem est au cœur de deux stratégies nationales concurrentes »

Amos Reichman                     

Vincent Lemire, his­torien, revient sur la place de la ville dans la pro­blé­ma­tique israélo-​​palestinienne. Vincent Lemire est maître de confé­rence à l’université Paris-​​Est Marne-​​la-​​Vallée, auteur de Jéru­salem 1900 : la Ville sainte à l’âge des pos­sibles, et res­pon­sable du projet Open Jeru­salem. Il évoque l’enjeu de la recon­nais­sance d’un Etat pales­tinien et la place de Jéru­salem dans l’histoire.

Des députés et séna­teurs PS s’apprêtent à pro­poser une réso­lution en vue de la recon­nais­sance de l’Etat pales­tinien, cer­tains n’y voient qu’un symbole, qu’est-ce que cette recon­nais­sance changerait ?

Ce n’est pas qu’un symbole. Lorsque la Suède a reconnu l’Etat pales­tinien, l’ambassadeur d’Israël en Suède a immé­dia­tement été rappelé, ce qui est un acte diplo­ma­tique lourd. Des com­men­ta­teurs en Israël ont alors ironisé sur le fait qu’Israël « lançait une stra­tégie d’isolement de la Suède ». Au-​​delà de la plai­san­terie, ce qui se joue fon­da­men­ta­lement ici, c’est l’angoisse d’Israël de se retrouver isolé sur la scène inter­na­tionale. La crainte est celle d’un effet domino. Après la Suède, il y a eu la Grande-​​Bretagne, demain peut-​​être l’Espagne, la France. Il faut sou­ligner qu’en France ce projet de réso­lution vient désormais de députés PS. Ce ne sont plus les Verts, ou le Parti de gauche qui sont en pointe, mais bien le parti au pouvoir, avec le soutien du ministre des Affaires étran­gères, Laurent Fabius, considéré comme un ami par Israël. Que la France, membre du conseil de sécurité de l’ONU, pays où vit la plus impor­tante com­mu­nauté juive d’Europe, s’apprête à recon­naître l’Etat de Palestine, ce n’est pas qu’un symbole, car en l’espèce le sym­bo­lique produit du politique.

Pourquoi les Israé­liens ont-​​ils si peur de cette pos­sible reconnaissance ?

Tous les Israé­liens savent que l’Etat d’Israël est né d’un vote de l’Assemblée générale des Nations-​​Unies le 29 novembre 1947. Ce qui constitue juri­di­quement Israël, c’est cette recon­nais­sance inter­na­tionale, avant même la pre­mière guerre israélo-​​arabe de 1948-​​1949. Les plus âgés se sou­viennent par­fai­tement de cette nuit, des résultats égrenées à la radio, de la joie et de la fête popu­laire qui s’en est suivie, et les plus jeunes ont appris ça à l’école. Ainsi, on com­prend mieux le trouble des Israé­liens lorsqu’il est question de la recon­nais­sance de l’Etat pales­tinien par la com­mu­nauté inter­na­tionale. Israël est tra­vaillé par une contra­diction fon­da­mentale entre légalité et légi­timité. Depuis 1967 et l’occupation de la Cis­jor­danie et de Jérusalem-​​Est, Israël est dans l’illégalité inter­na­tionale. Depuis que Ben­jamin Neta­nyahou est au pouvoir et encore plus depuis qu’il s’est allié avec l’extrême-droite, cette illé­galité est pra­ti­quement assumée voire reven­diquée, au point que c’est main­tenant la légi­timité même d’Israël qui se trouve remise en cause. À l’inverse, les Pales­ti­niens, long­temps consi­dérés comme des « voyous » illé­gi­times, jouent désormais à fond la carte de la légalité. La stra­tégie poli­tique pales­ti­nienne actuelle consiste à jouer la carte de la légalité inter­na­tionale. Etre admis à l’ONU mais comme simple Etat obser­vateur, être à l’Unesco mais patienter pour accéder au TPI : Abbas se place déli­bé­rément dans une stra­tégie léga­liste pour ren­forcer la légi­timité de la cause pales­ti­nienne au sein de l’opinion publique internationale.

Depuis combien de temps la question de la recon­nais­sance de l’Etat pales­tinien par la com­mu­nauté inter­na­tionale est-​​elle sur la table ?

Cette question est en fait posée depuis la fin de l’Empire ottoman. Sous le mandat bri­tan­nique, dans les Livres blancs de 1922, 1930, 1939, il est déjà question de la nais­sance d’un Etat pales­tinien. Il y a donc main­tenant près d’un siècle que cette question se pose. Il ne faut pas oublier que le plan de partage de 1947 pré­voyait la nais­sance d’un Etat arabe de Palestine. L’aspiration à la recon­nais­sance par la com­mu­nauté inter­na­tionale de cet Etat mort-​​né pendant la guerre de 1948 a trouvé un nouveau souffle lorsqu’en 1989 Yasser Arafat a déclaré « caduque » la charte de l’Organisation de libé­ration de la Palestine (OLP). Ce qui signi­fiait de facto la recon­nais­sance de l’Etat d’Israël par l’OLP. En retour, cela reposait symé­tri­quement la question de la recon­nais­sance de la Palestine. Depuis 1989, il y a bien une nou­velle stra­tégie pales­ti­nienne, celle de la recon­nais­sance juri­dique inter­na­tionale. Mahmoud Abbas s’inscrit dans la conti­nuité et dans le ren­for­cement de cette stra­tégie. Le 29 novembre 2012, la Palestine a été reconnue Etat obser­vateur à l’ONU. 138 pays ont voté pour, 9 contre, et 41 se sont abs­tenus. Ce vote s’inscrit plei­nement dans la nou­velle stra­tégie palestinienne.

Jérusalem-​​Est est occupée par l’État d’Israël depuis 1967, comment expliquer que cette situation dure depuis si longtemps ?

Israël n’avait pas prévu cette annexion et a été obligée de bri­coler. Le pro­vi­soire s’est imposé. Mais la situation s’est ensuite entiè­rement bloquée, pour plu­sieurs raisons. Pour Israël, Jéru­salem est sa capitale « une et indi­vi­sible », comme indiqué dans sa loi fon­da­mentale de 1980. Reste que la démo­graphie illustre la com­plexité de la situation. Aujourd’hui, dans les fron­tières muni­ci­pales de Jéru­salem, il y a 800.000 habi­tants, dont 300.000 Arabes. Depuis 1967, la popu­lation arabe de Jéru­salem a été mul­ti­pliée par quatre tandis que la popu­lation juive de la ville a été mul­ti­pliée par 2,5. Il y a donc une résis­tance démo­gra­phique pales­ti­nienne extrê­mement forte. La situation dans la Vieille ville de Jéru­salem, objet de tant de ten­sions aujourd’hui, est par­ti­cu­liè­rement carac­té­ris­tique. Il y a aujourd’hui 35.000 habi­tants dans la Vieille ville, dont 26.000 musulmans, 6.000 chré­tiens et 4.000 juifs. Pour la plupart, les nom­breux juifs reli­gieux que l’on voit chaque jour arpenter la Vieille ville n’y habitent pas. Il faut bien dis­tinguer l’espace de visi­bilité, reli­gieux et sym­bo­lique, de l’espace vécu et habité. Cette situation démo­gra­phique à Jéru­salem contribue en retour au déve­lop­pement de la colo­ni­sation démo­gra­phique menée par les Israé­liens en dehors des fron­tières muni­ci­pales de la ville. La « ceinture de colonies » autour de Jéru­salem (Maale Adumim, Har Homa, Pizgat Zeev…) permet aux Israé­liens de pour­suivre en dehors de la ville la bataille démo­gra­phique qu’ils ont perdu à Jérusalem.

Jéru­salem a connu une flambée de vio­lences ces der­nières semaines, pourquoi maintenant ?

La question de Jéru­salem avait été mise volon­tai­rement de côté au moment des accords d’Oslo et on peut penser que si Oslo a échoué, entre autres raisons, c’est aussi parce que ces accords ne se sont pas saisis de la question nodale de Jéru­salem et de celle des réfugiés. Il y a incon­tes­ta­blement aujourd’hui une pression sur Jéru­salem de la part des juifs les plus reli­gieux, ils s’installent dans les quar­tiers arabes de Jérusalem-​​Est comme à Silwan ou Sheikh Jarrah, des députés du Likoud autour de Moshe Feiglin vont prier osten­si­blement sur l’Esplanade des mos­quées… Un mou­vement mes­sia­nique se déve­loppe, autour de la figure du rabbin Yehuda Glick, visé par un attentat la semaine der­nière, qui milite expli­ci­tement pour l’établissement d’un troi­sième Temple qu’il s’agirait de bâtir sur l’Esplanade des mos­quées. Je tra­vaille à Jéru­salem depuis 16 ans et j’ai vu clai­rement ce mou­vement prendre de l’ampleur ces der­niers mois. En face, les Pales­ti­niens réagissent for­tement et la question est de savoir si le Hamas choisit de faire de Jéru­salem un nouveau théâtre d’opérations, ce qui lui per­met­trait de sortir du piège de Gaza. Il y a aussi un effet de géné­ration à prendre en compte au sein d’une jeu­nesse pales­ti­nienne exas­pérée par la pour­suite de l’occupation : la pre­mière intifada a débuté en 1987, la deuxième qua­torze ans plus tard en 2001, et cette logique géné­ra­tion­nelle se repose aujourd’hui avec une pos­sible troi­sième intifada.

Y a-​​t-​​il une sorte de fatilité his­to­rique à voir Jéru­salem condamné à la violence ?

En soi, Jéru­salem n’est ni un champ de bataille per­manent, ni une pai­sible cité cos­mo­polite. Elle n’est que la chambre d’écho d’une situation poli­tique globale. La rupture his­to­rique, c’est le bas­cu­lement qui se joue avec la chute de l’Empire ottoman, à la fin de la Pre­mière Guerre mon­diale, d’un horizon impérial à un horizon national. Des temps bibliques au début du XXe siècle, Jéru­salem a tou­jours fait partie d’une structure poli­tique impé­riale, ou supra-​​nationale. La rupture est celle-​​là : depuis la Pre­mière Guerre mon­diale, Jéru­salem est un élément majeur au cœur de deux stra­tégies natio­nales concur­rentes. Dans ce nouveau contexte, la cita­dinité entre en contra­diction avec la citoyenneté. La cita­dinité pouvait s’épanouir dans un cadre citoyen ottoman fluide et ouvert. Si aujourd’hui Jéru­salem ne fait plus ville, si les Hié­ro­so­ly­mi­tains ne sont plus des citadins et ne peuvent plus vivre ensemble, c’est parce que l’horizon poli­tique supé­rieur (ou citoyen), d’un côté comme de l’autre, est celui d’une confron­tation brutale, incontournable.

Dans un article récent, l’éditorialiste de Haaretz, Gideon Levy, dit « détester » Jéru­salem, ville « immorale », qu’en pensez-​​vous ?

Effec­ti­vement, Jéru­salem a changé. La ville se trans­forme, et pas néces­sai­rement pour le meilleur. À l’ouest l’orthodoxisation de la popu­lation juive a conduit au départ de nom­breux laïcs. À Jérusalem-​​Est, le pro­cessus de mar­gi­na­li­sation et de pau­pé­ri­sation se poursuit. Méca­ni­quement, la tension sociale et poli­tique est de plus en plus forte. En tant que citoyen israélien de gauche, Gideon Levy ne sup­porte pas cette vio­lence. Moi je suis un citoyen européen, je peux cir­culer partout, librement, et pourtant je perçois cette tension qui ne cesse de monter. Le tramway est un exemple fla­grant. Inauguré il y a trois ans pour gommer la fron­tière d’avant 1967, ce « train fantôme » de la Jéru­salem divisée fait aujourd’hui res­surgir plus que jamais l’ancienne ligne de front, il est devenu logi­quement une cible, un terrain de vio­lence et d’affrontements.

Photo :  Jérusalem, 4 septembre 2014. (Photo Menahem Kahana. AFP)

Source : liberation.fr

AFPS

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