Vincent Lemire, historien, revient sur la place de la ville dans la problématique israélo-palestinienne.
Vincent Lemire est maître de conférence à l’université Paris-Est Marne-la-Vallée, auteur de Jérusalem 1900 :
la Ville sainte à l’âge des possibles, et responsable du projet Open
Jerusalem. Il évoque l’enjeu de la reconnaissance d’un Etat
palestinien et la place de Jérusalem dans l’histoire.
Des députés et sénateurs PS s’apprêtent à proposer une résolution en vue de la reconnaissance de l’Etat palestinien, certains n’y voient qu’un symbole, qu’est-ce que cette reconnaissance changerait ?
Ce n’est pas qu’un symbole. Lorsque la Suède a reconnu l’Etat
palestinien, l’ambassadeur d’Israël en Suède a immédiatement été
rappelé, ce qui est un acte diplomatique lourd. Des commentateurs
en Israël ont alors ironisé sur le fait qu’Israël « lançait une
stratégie d’isolement de la Suède ». Au-delà de la plaisanterie, ce
qui se joue fondamentalement ici, c’est l’angoisse d’Israël de se
retrouver isolé sur la scène internationale. La crainte est celle d’un
effet domino. Après la Suède, il y a eu la Grande-Bretagne, demain
peut-être l’Espagne, la France. Il faut souligner qu’en France ce
projet de résolution vient désormais de députés PS.
Ce ne sont plus les Verts, ou le Parti de gauche qui sont en pointe,
mais bien le parti au pouvoir, avec le soutien du ministre des Affaires
étrangères, Laurent Fabius, considéré comme un ami par Israël. Que la
France, membre du conseil de sécurité de l’ONU,
pays où vit la plus importante communauté juive d’Europe, s’apprête
à reconnaître l’Etat de Palestine, ce n’est pas qu’un symbole, car en
l’espèce le symbolique produit du politique.
Pourquoi les Israéliens ont-ils si peur de cette possible reconnaissance ?
Tous les Israéliens savent que l’Etat d’Israël est né d’un vote de l’Assemblée générale des Nations-Unies le 29 novembre 1947.
Ce qui constitue juridiquement Israël, c’est cette reconnaissance
internationale, avant même la première guerre israélo-arabe de 1948-1949.
Les plus âgés se souviennent parfaitement de cette nuit, des
résultats égrenées à la radio, de la joie et de la fête populaire qui
s’en est suivie, et les plus jeunes ont appris ça à l’école. Ainsi, on
comprend mieux le trouble des Israéliens lorsqu’il est question de la
reconnaissance de l’Etat palestinien par la communauté
internationale. Israël est travaillé par une contradiction
fondamentale entre légalité et légitimité. Depuis 1967
et l’occupation de la Cisjordanie et de Jérusalem-Est, Israël est
dans l’illégalité internationale. Depuis que Benjamin Netanyahou est
au pouvoir et encore plus depuis qu’il s’est allié avec
l’extrême-droite, cette illégalité est pratiquement assumée voire
revendiquée, au point que c’est maintenant la légitimité même
d’Israël qui se trouve remise en cause. À l’inverse, les Palestiniens,
longtemps considérés comme des « voyous » illégitimes, jouent
désormais à fond la carte de la légalité. La stratégie politique
palestinienne actuelle consiste à jouer la carte de la légalité
internationale. Etre admis à l’ONU mais comme simple Etat observateur, être à l’Unesco mais patienter pour accéder au TPI :
Abbas se place délibérément dans une stratégie légaliste pour
renforcer la légitimité de la cause palestinienne au sein de
l’opinion publique internationale.
Depuis combien de temps la question de la reconnaissance de l’Etat palestinien par la communauté internationale est-elle sur la table ?
Cette question est en fait posée depuis la fin de l’Empire ottoman. Sous le mandat britannique, dans les Livres blancs de 1922, 1930, 1939,
il est déjà question de la naissance d’un Etat palestinien. Il y a
donc maintenant près d’un siècle que cette question se pose. Il ne faut
pas oublier que le plan de partage de 1947
prévoyait la naissance d’un Etat arabe de Palestine. L’aspiration
à la reconnaissance par la communauté internationale de cet Etat
mort-né pendant la guerre de 1948 a trouvé un nouveau souffle lorsqu’en 1989 Yasser Arafat a déclaré « caduque » la charte de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP). Ce qui signifiait de facto la reconnaissance de l’Etat d’Israël par l’OLP. En retour, cela reposait symétriquement la question de la reconnaissance de la Palestine. Depuis 1989,
il y a bien une nouvelle stratégie palestinienne, celle de la
reconnaissance juridique internationale. Mahmoud Abbas s’inscrit
dans la continuité et dans le renforcement de cette stratégie. Le 29 novembre 2012, la Palestine a été reconnue Etat observateur à l’ONU. 138 pays ont voté pour, 9 contre, et 41 se sont abstenus. Ce vote s’inscrit pleinement dans la nouvelle stratégie palestinienne.
Jérusalem-Est est occupée par l’État d’Israël depuis 1967, comment expliquer que cette situation dure depuis si longtemps ?
Israël n’avait pas prévu cette annexion et a été obligée de
bricoler. Le provisoire s’est imposé. Mais la situation s’est ensuite
entièrement bloquée, pour plusieurs raisons. Pour Israël, Jérusalem
est sa capitale « une et indivisible », comme indiqué dans sa loi
fondamentale de 1980. Reste que la
démographie illustre la complexité de la situation. Aujourd’hui, dans
les frontières municipales de Jérusalem, il y a 800.000 habitants, dont 300.000 Arabes. Depuis 1967,
la population arabe de Jérusalem a été multipliée par quatre tandis
que la population juive de la ville a été multipliée par 2,5.
Il y a donc une résistance démographique palestinienne
extrêmement forte. La situation dans la Vieille ville de Jérusalem,
objet de tant de tensions aujourd’hui, est particulièrement
caractéristique. Il y a aujourd’hui 35.000 habitants dans la Vieille ville, dont 26.000 musulmans, 6.000 chrétiens et 4.000
juifs. Pour la plupart, les nombreux juifs religieux que l’on voit
chaque jour arpenter la Vieille ville n’y habitent pas. Il faut bien
distinguer l’espace de visibilité, religieux et symbolique, de
l’espace vécu et habité. Cette situation démographique à Jérusalem
contribue en retour au développement de la colonisation
démographique menée par les Israéliens en dehors des frontières
municipales de la ville. La « ceinture de colonies » autour de
Jérusalem (Maale Adumim, Har Homa, Pizgat Zeev…) permet aux Israéliens
de poursuivre en dehors de la ville la bataille démographique qu’ils
ont perdu à Jérusalem.
Jérusalem a connu une flambée de violences ces dernières semaines, pourquoi maintenant ?
La question de Jérusalem avait été mise volontairement de côté au
moment des accords d’Oslo et on peut penser que si Oslo a échoué, entre
autres raisons, c’est aussi parce que ces accords ne se sont pas saisis
de la question nodale de Jérusalem et de celle des réfugiés. Il y a
incontestablement aujourd’hui une pression sur Jérusalem de la part
des juifs les plus religieux, ils s’installent dans les quartiers
arabes de Jérusalem-Est comme à Silwan ou Sheikh Jarrah, des députés
du Likoud autour de Moshe Feiglin vont prier ostensiblement sur
l’Esplanade des mosquées… Un mouvement messianique se développe,
autour de la figure du rabbin Yehuda Glick, visé par un attentat la
semaine dernière, qui milite explicitement pour l’établissement d’un
troisième Temple qu’il s’agirait de bâtir sur l’Esplanade des
mosquées. Je travaille à Jérusalem depuis 16
ans et j’ai vu clairement ce mouvement prendre de l’ampleur ces
derniers mois. En face, les Palestiniens réagissent fortement et la
question est de savoir si le Hamas choisit de faire de Jérusalem un
nouveau théâtre d’opérations, ce qui lui permettrait de sortir du
piège de Gaza. Il y a aussi un effet de génération à prendre en compte
au sein d’une jeunesse palestinienne exaspérée par la poursuite de
l’occupation : la première intifada a débuté en 1987, la deuxième quatorze ans plus tard en 2001, et cette logique générationnelle se repose aujourd’hui avec une possible troisième intifada.
Y a-t-il une sorte de fatilité historique à voir Jérusalem condamné à la violence ?
En soi, Jérusalem n’est ni un champ de bataille permanent, ni une
paisible cité cosmopolite. Elle n’est que la chambre d’écho d’une
situation politique globale. La rupture historique, c’est le
basculement qui se joue avec la chute de l’Empire ottoman, à la fin de
la Première Guerre mondiale, d’un horizon impérial à un horizon
national. Des temps bibliques au début du XXe siècle, Jérusalem
a toujours fait partie d’une structure politique impériale, ou
supra-nationale. La rupture est celle-là : depuis la Première
Guerre mondiale, Jérusalem est un élément majeur au cœur de deux
stratégies nationales concurrentes. Dans ce nouveau contexte, la
citadinité entre en contradiction avec la citoyenneté. La citadinité
pouvait s’épanouir dans un cadre citoyen ottoman fluide et ouvert. Si
aujourd’hui Jérusalem ne fait plus ville, si les Hiérosolymitains
ne sont plus des citadins et ne peuvent plus vivre ensemble, c’est parce
que l’horizon politique supérieur (ou citoyen), d’un côté comme de
l’autre, est celui d’une confrontation brutale, incontournable.
Dans un article récent, l’éditorialiste de Haaretz, Gideon Levy, dit « détester » Jérusalem, ville « immorale », qu’en pensez-vous ?
Effectivement, Jérusalem a changé. La ville se transforme, et pas
nécessairement pour le meilleur. À l’ouest l’orthodoxisation de la
population juive a conduit au départ de nombreux laïcs.
À Jérusalem-Est, le processus de marginalisation et de
paupérisation se poursuit. Mécaniquement, la tension sociale et
politique est de plus en plus forte. En tant que citoyen israélien de
gauche, Gideon Levy ne supporte pas cette violence. Moi je suis un
citoyen européen, je peux circuler partout, librement, et pourtant je
perçois cette tension qui ne cesse de monter. Le tramway est un exemple
flagrant. Inauguré il y a trois ans pour gommer la frontière d’avant 1967,
ce « train fantôme » de la Jérusalem divisée fait aujourd’hui
ressurgir plus que jamais l’ancienne ligne de front, il est devenu
logiquement une cible, un terrain de violence et d’affrontements.
Photo : Jérusalem, 4 septembre 2014. (Photo Menahem Kahana. AFP)
Source : liberation.fr
AFPS


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