Corinne Perpinya
Régulièrement, à la lecture de l’actualité, il me prend l’envie
furieuse d’aller me réfugier dans une grotte, de partir à la rame sur
une île déserte, bref de dégager du paysage. Alors oui, je sais, je peux
tout éteindre, télé, radio. Utiliser les journaux pour nettoyer mes
vitres. Ne pas allumer mon ordi hors de prix. Ouais, je peux le faire.
Paradoxalement, pour ma santé mentale, je m’abstiens de ce genre de
mesure radicale. Devenue, par conviction, asociale, me couper de tout me
rendrait dingue. #OhWait…
Et puis, parfois, je sens que ma gorge ne laisserait même plus passer
un grain de riz tant les nouvelles sont suffocantes. Dans le bréviaire
stupide que Paul Bismuth Ramirez a imposé dans notre vocabulaire, nous
trouvons, en tête de gondole « Je brise les tabous ». Il nous a
tellement saoulés avec ça qu’aujourd’hui, on passe notre vie à « briser
des tabous ».
- Je continue à manger de la viande (enfin en début de mois, après,
tu reviens à tes nouilles, les meilleures amies de la précarité), bien
que les vegans viennent me foutre sous les yeux la photo de cet adorable
veau qui vient de naître qui va finir cuit à point dans ma poêle.
- Je continue à fumer (l’Espagne est si proche…) bien que mes potes,
anciens fumeurs, me racontent en détail l’agonie de tonton Robert, mort
l’année dernière avec des poumons aussi gros que des noyaux de cerise.
- Je refuse de bosser comme conductrice de grue (je n’ai pas le
permis, c’est en soi, la meilleure des raisons…) et bien que toute ma
carrière professionnelle n’ait été consacrée qu’aux livres, mon pôle
emploi m’affirme que cette annonce correspond EXACTEMENT à tous mes
critères de recherche…
Bref, la liste pourrait être longue. En gauchiste assumée, mon
mauvais esprit est, souvent, ma ligne de conduite. Pour le débat, bien
sûr, mais pour le plaisir de contrarier, aussi…
Du coup, fort de cet axiome Umpiste, c’est quelque peu estomaquée que
je constate que le parti socialiste s’est emparé de cette mode. Nous
sommes modernes, tu comprends, le SMIC, c’est pas tabou. Le CDI, c’est
pas tabou. La sécu, c’est pas tabou. Les allocs, c’est pas tabou.
L’immigration, c’est pas tabou. Et, étonnamment, que le PS soit un parti
de droite n’est plus tabou non plus dit donc !
Parce que devant le cimetière des tabous, à l’image des carrés
confessionnels, la première chose qui saute aux yeux c’est que, quand
même, il y a des idées qui ne sont que des idées et des idées qui sont
des tabous. La fraude fiscale, qu’une idée. Les dividendes exponentiels,
qu’une idée. La corruption, qu’une idée. Les lobbys, qu’une idée. Tavu,
pas un seul tabou ! Du coup, comme ce n’est pas tabou, ça ne sert à
rien d’en parler puisque ce gouvernement est tout entier consacré à les
briser.
Depuis que Valls est devenu président, briser les tabous est devenu
une cause nationale. Chaque jour, il y en a un qui tombe et Cambadélis
pose un gros totem dessus pour que nous ayons l’illusion que dans ce
parti, tout n’est pas permis. Mais personne n’est dupe. L’idée est
lancée. Le Figaro, Le Point et Valeurs (de merde) te torchent un sondage
vite fait qui te prouve que 89 % des français sont pour. Du coup, ce
con de Calvi et son aréopage libéral t’infligent un C’est dans l’air
bien moisi sur ces sujets de discorde dont il faut parler parce que ce
n’est juste pas possible que la France ne soit pas réformable #PDBDM !!
Toi, petite gauchiste provinciale, tu regardes ta télé, les yeux
exorbités et avec les oreilles qui saignent. Déjà, depuis le 6 mai 2012,
tu surveilles tous les endroits un peu choupi qui pourraient accueillir
ton désespoir. Tu es quand même un peu déchirée parce que bon, ta
famille, tes amis sont là et que tu ne peux quand même pas décider de
tout quitter juste parce que tu es gouvernée par des têtes de noeud…
Tu repenses à cet interview de Todd sur le Hollandisme
révolutionnaire en avalant des coques d’oursins. Tu te dis que, merde,
ces gars ont fait les plus grandes écoles de la République et naïvement,
tu penses qu’ils ont donc un cerveau qui fonctionne. Que Hollande, bien
que couille molle de nature, n’est pas tout seul. Qu’il existe au
Palais, un brave type qui continue à faire ses courses dans un commerce
de proximité, qui va se boire un petit noir le matin avant d’aller
bosser dans ce chouette café de quartier et qu’il entend que la
précarité a augmentée, que les gens vivent de plus en plus mal, que la
fin du mois commence le 5 du mois, bref qu’il reste encore au moins UN
gars qui n’est pas hors sol et qu’il va prendre Rain Man entre quatre
yeux et lui expliquer la vie ?
Ben, au lieu de ça, pépère te nomme Valls 1er ministre… Chaque matin,
tu te dis que ce n’est pas possible d’être con à ce point. Ce gars qui
n’a été élu que parce qu’il était juste impossible que le mis en examen
remette le couvert, nous balance à la tronche le candidat de droite de
la primaire socialiste qui n’a obtenu que 5,68 % des suffrages. Et que
c’est ce type qui fait la pluie et le beau temps. Tu repenses à cet
article de Stéphane Allies et
tu commences à flipper. Parce que tu sais très bien comment tout ça va
finir. Parce que toutes les dernières élections t’ont déjà mis la puce à
l’oreille. Parce que tu l’entends quand tu parles politique avec tes
potes, la détestation de Hollande et de ce gouvernement de glands se
conclut par cette même phrase « en 2017, ils peuvent se brosser, je
n’irai pas voter ».
Quand on ne veut plus paraître « modéré », briser les tabous
s’apparente bien plus à briser les c…… (pardon). Leur truc c’est que
perchés en haut de leur tour d’ivoire, ils sont à des années-lumières de
mesurer la colère et la désespérance. Qu’ils savent, ces cons, qu’à
gauche, il a existé, en 2002, un vote républicain.
Tu sais quoi ? Je crois qu’à gauche c’est un tabou qu’on a brisé.
Parce que ça, c’est une leçon qu’on peut retenir. Briser trop de tabous
tue le tabou.
Et ça se transforme en boomerang.
Dans ta gueule.
babordages.fr


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