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L’augmentation
de l’endettement tant dans le secteur privé que dans le secteur public
et les bulles correspondantes des actifs et du crédit sont en partie la
conséquence des inégalités. Une faible croissance des revenus pour tout
le monde sauf pour les plus riches au cours des dernières décennies a
généré une tension entre moyens financiers et envies de consommation.
Les pays anglo-saxons ont réagi en démocratisant le crédit – par
une libéralisation financière – ce qui a accru la dette privée, les
ménages empruntant davantage pour consommer. En Europe, les ressources
fiscales ne permettant plus de financer suffisamment les services
publics (l’éducation, les soins gratuits, etc.), les autorités ont creusé le déficit public et la dette. Dans les deux cas, la dette a fini par atteindre un niveau insoutenable.
Dans les pays avancés,
les entreprises ont supprimé des emplois en raison d’une demande finale
insuffisante, ce qui conduit à un excès de capacité productive et pose
question quant à l’avenir. La suppression d’emplois diminue encore la
demande finale, car elle réduit les revenus du travail et accroît les
inégalités. Le coût du travail d’une entreprise constituant les revenus
de ses salariés et suscitant leur demande de consommation, une mesure
rationnelle au niveau d’une entreprise peut-être destructive au niveau
de la société prise dans son ensemble.
De ce fait
l’économie de marché ne génère pas une demande finale suffisante. Par
exemple aux USA la diminution du coût du travail a fortement réduit la
part du revenu des salariés dans le PIB. Le crédit devenant rare, avec
la plus faible propension marginale des entreprises, des détenteurs de
capitaux et des ménages aisés à dépenser, les conséquences de décennies
de redistribution inéquitable des revenus et des richesses sur la
demande agrégée (du travail vers le capital, des salaires vers les
profits, des pauvres vers les riches et des ménages vers les
entreprises) sont devenues plus marquées.
Ce problème n’a rien de neuf. Karl Marx a exagéré
les mérites du socialisme, mais il avait raison de dire que la
mondialisation, le capitalisme effréné et la redistribution des revenus
et des richesses issues du travail au profit du capital pouvaient
conduire le capitalisme à s’auto-détruire. Ainsi qu’il le proclamait, le
capitalisme sauvage peut entraîner des épisodes de surcapacité, de
sous-consommation et un retour cyclique de crises financières
destructrices alimentées par l’éclatement des bulles du crédit et du
prix des actifs.
Même avant
la Grande dépression, les classes “bourgeoises” éclairées européennes
reconnaissaient que pour éviter une révolution, il était nécessaire de
protéger les droits des salariés, d’augmenter leurs revenus et
d’améliorer leurs conditions de travail, de redistribuer les richesses
et de financer les biens publics (l’éducation, la santé et système de
protection sociale). La pression en faveur d’un Etat-providence moderne a
augmenté après la Grande dépression, lorsque l’Etat a assumé la
responsabilité de la stabilisation macroéconomique. Il lui a fallu pour
cela entretenir une classe moyenne importante en renforçant les biens
publics par une fiscalité progressive et en donnant à tous une chance de
réussir.
Ainsi,
l’avènement de l’Etat-providence (souvent sous la conduite de
démocraties libérales) a été une stratégie pour éviter une révolution
populaire, le socialisme et le communisme, au moment où la fréquence et la gravité des crises financières
allaient croissantes. Trois décennies de calme relatif du point de vue
social et économique ont suivi, de la fin des années 1940 jusqu’au
milieu des années 1970 – une période durant laquelle le revenu médian a
augmenté rapidement et les inégalités ont fortement baissé.
Mais durant la période
Reagan-Thatcher on a perdu de vue la nécessité d’une règlementation
prudentielle du système financier, les défauts du modèle social européen
ayant été l’une des causes de la tendance à une dérèglementation
massive. Ces défauts se traduisaient par de gros déficits budgétaires,
un excès de règlementation et un manque de dynamisme économique qui a
conduit à une croissance anémique à l’époque, et à la crise de la dette
souveraine dans la zone euro aujourd’hui.
Mais le modèle anglo-saxon
du laissez-faire a lui aussi misérablement échoué. La stabilisation des
économies de marché nécessite de revenir au bon équilibre entre les
marchés et les dispositions en faveur des biens publics. Cela suppose de
s’écarter à la fois du modèle anglo-saxon avec son absence de
régulation des marchés et du modèle continental européen
d’Etat-providence basé sur le déficit budgétaire. Quant au modèle
alternatif, celui de la croissance “asiatique” – s’il existe vraiment –
il n’a pas empêché l’augmentation des inégalités en Chine, en Inde et
ailleurs.
Un modèle économique
qui ne corrige pas les inégalités est condamné à une crise de
légitimité. Si l’on ne réexamine pas les rôles économiques respectifs du
marché et de l’Etat, l’instabilité sociale et politique menacera la
croissance à long terme et la protection sociale.
Source : Les Crises

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