dimanche 23 novembre 2014

Palestine, l’heure de vérité

Image illustrative de l'article PolitisDenis Sieffert                          


Le gou­ver­nement de M. Neta­nyahou ne permet même plus à ses alliés tra­di­tionnels de faire mine de ne pas voir.


Cela fait combien de temps que nous récitons le caté­chisme diplo­ma­tique à propos du conflit israélo-​​palestinien ? Vous savez, « deux États vivant côte à côte dans des fron­tières sûres et reconnues… ». Depuis la guerre des Six-​​Jours de juin 1967, et l’occupation par Israël de Jérusalem-​​Est et de la Cis­jor­danie, ces mots lan­ci­nants rythment les dis­cours offi­ciels. Or, nous vivons ces jours-​​ci un grand paradoxe : si le slogan retrouve quelque consis­tance, c’est pré­ci­sément parce que chacun a conscience qu’il est sur le point de devenir à jamais inopérant. Nous voilà à cet instant fati­dique où, à force de colo­ni­sation, la solution « à deux États » va cesser d’avoir la moindre pertinence.
Même le véné­rable Mahmoud Abbas, homme de tous les com­promis et, parfois, de toutes les naï­vetés, a fini par perdre patience. Car ce demi-​​siècle de vraies et, surtout, de fausses négo­cia­tions n’a eu fina­lement qu’un seul effet : per­mettre à Israël de s’approprier métho­di­quement le ter­ri­toire pales­tinien. En fait, l’État hébreu n’a jamais oublié la leçon de son père fon­dateur, Ben Gourion, qui, dès 1937, recom­mandait à ses détrac­teurs, encore plus sio­nistes que lui, d’accepter le « partage » et de prendre patience : « L’État hébreu partiel n’est pas une fin, leur avait-​​il dit, mais seulement un début […], nous ferons venir tous les juifs qu’il sera pos­sible d’y amener […], et alors je suis certain qu’on ne nous empê­chera pas de nous ins­taller dans d’autres parties du pays, soit en accord avec nos voisins, soit par tout autre moyen… » Les « autres moyens », l’histoire nous les a révélés. La terreur, d’abord, répandue par des groupes sio­nistes sur les vil­lages arabes, dans les pre­mières années d’Israël. Puis, peu à peu, une colo­ni­sation admi­nis­trative. Un acca­pa­rement pro­gressif et souvent silen­cieux des terres pales­ti­niennes. Ce que notre ami Michel War­schawski appelle la stra­tégie du jeu de go. Le génie des stra­tèges israé­liens réside en ceci qu’ils pro­voquent une vio­lence, parfois orga­nisée, mais le plus souvent indi­vi­duelle et déses­pérée. Une vio­lence dont ils tirent ensuite argument pour délé­gi­timer ceux qui, du côté pales­tinien, ont fait depuis plus de vingt ans le choix de la négo­ciation. Le cercle est sans fin. Et la colo­ni­sation n’a ralenti que dans les « années Rabin », de 1993 à 1995, au len­demain des accords d’Oslo. Mais l’ancien général recon­verti en homme de paix, tombé sous les balles d’un extré­miste juif, a emporté dans la tombe son secret. Aurait-​​il été jusqu’au bout de sa logique ? Question à jamais sans réponse. Aujourd’hui, où en sommes-​​nous ? Un chiffre résume, d’ailleurs impar­fai­tement, la réalité : un demi-​​million de colons sont désormais ins­tallés sur des terres pales­ti­niennes, en Cis­jor­danie et à Jérusalem-​​Est. Impar­fai­tement, disais-​​je, parce qu’il fau­drait aussi prendre en compte les terres encore vides mais pré­emptées par Israël. C’est cette réalité de terrain qui risque d’invalider demain la « solution à deux États » – si ce n’est déjà fait !
Au bord de cet abîme, les plans de construction conti­nuent de se suc­céder. Voilà pourquoi, faute de la moindre pers­pective poli­tique, un climat de vio­lence s’installe. Attaques de colons contre des paysans pales­ti­niens ; attaques de Pales­ti­niens contre des juifs, à un arrêt d’autobus, ou dans une syna­gogue, comme ce fut le cas le 18 novembre à Jéru­salem. Au-​​delà de cette réalité dra­ma­tique, un autre facteur devrait hâter une prise de conscience inter­na­tionale : c’est la nature même de l’actuel gou­ver­nement israélien. Un gou­ver­nement dominé par les colons les plus iras­cibles. À quelque chose, dira-​​t-​​on, malheur est bon. Ce qui se faisait hier dans l’hypocrisie et la dis­crétion se fait aujourd’hui dans le défi et l’arrogance. Le gou­ver­nement de M. Neta­nyahou ne permet même plus à ses alliés tra­di­tionnels de faire mine de ne pas voir. Devant ce point de non-​​retour, où tout dis­cours diplo­ma­tique va devenir impos­sible, les États-​​Unis et les Euro­péens vont devoir choisir. Au sein du Conseil de sécurité de l’ONU, ils auront d’ici à la fin du mois à se pro­noncer sur une réso­lution pales­ti­nienne qui fixe une limite dans le temps (deux ou trois ans, pas davantage), et dans l’espace (les fron­tières de 1967) à une éven­tuelle négo­ciation sur le statut final.
C’est le dernier spasme de la « solution à deux États ». Au cours de ces semaines déci­sives, les grandes capi­tales pourront aussi anti­ciper, même sym­bo­li­quement, la recon­nais­sance d’un État pales­tinien. Le gou­ver­nement suédois a déjà franchi le pas. Le Par­lement bri­tan­nique a invité le gou­ver­nement de David Cameron à faire de même.


Nos députés et séna­teurs voteront pour leur part le 28 novembre, sur un texte d’abord proposé par la séna­trice EELV Esther Ben­bassa, et repris par presque toute la gauche, socia­listes compris. Mais que fera le gou­ver­nement ? Laurent Fabius, sans se départir de son habi­tuelle pru­dence, y semble plutôt favo­rable. Mais on connaît le tro­pisme de François Hol­lande, et le cœur très « droite israé­lienne » de Manuel Valls. Acces­soi­rement, c’est une nou­velle ligne de front qui s’ouvre au sein de la gauche. Mais ce n’est là qu’anecdote en regard de ce qui peut arriver en Palestine si les der­nières ten­ta­tives poli­tiques échouent.


politis.fr

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