Gérard Filoche
Sous Sarkozy nous avons mené combat unitaire pour défendre les
accidentés du travail (il voulait baisser leurs indemnités) la médecine
du travail (il voulait quasiment la supprimer) et les prud’hommes (il
voulait reculer les élections pour mieux les supprimer).
À cette époque
(2010 et 2011) nous avions réussi à mobiliser des dizaines de milliers
de syndicalistes et praticiens du droit et de la médecine du travail
conçue comme une « spécialité », une belle médecine de prévention.
Pétitions, meetings, sur ces thèmes avaient réuni toute la gauche et
tous les syndicats, inclus le Parti socialiste – qui publia des
communiqués extrêmement clairs et précis sur tous ces sujets.
C’est pourquoi il nous est si pénible de devoir constater que
l’actuel gouvernement, nommé à la suite d’un vote massif pour la gauche,
remet tout cela en cause, lui aussi.
C’est de justesse si les indemnités pour accident du travail n’ont
pas été davantage taxées dans le budget 2015 : un court moment, cela a
été envisagé.
Mais voilà que, jeudi 30 octobre, dans les 50 propositions de
« simplification » de François Hollande, Manuel Valls, et Thierry
Mandon, il est carrément proposé de supprimer la visite périodique de la
médecine du travail ainsi que la possibilité pour un médecin du travail
de demander l’aménagement d’un poste de travail pour un salarié ayant
des problèmes de santé. Ce qui est une double concession – essentielle –
au patronat du Cisme (centre interservices de santé et de médecine du
travail en entreprise) qui réclamait cela dans un document publié le 23
octobre (CF. Huma) soit 7 jours plus tôt, appelant les employeurs à la
« mobilisation », afin de saisir « l’opportunité » du choc de
simplification pour obtenir satisfaction sur ce point.
La médecine du travail était, (avec la médecine scolaire) après la 2°
guerre mondiale, une fantastique idée progressiste : celle d’une
médecine de prévention de proximité sur les lieux, conditions et hygiène
de travail, pour dépister toutes les maladies et souffrances
professionnelles. Il était ainsi créé une « spécialité » et des milliers
de médecins étaient formés, recrutés, affectés aux entreprises, qu’ils
visitaient, étudiaient, suivaient.
Comme c’était le patronat qui faisait courir des risques aux salariés
concernés, c’était lui qui devait assurer le financement des centres de
médecine du travail, l’affiliation lui fut imposée, contrôlée, il
devait veiller à ce que le système fonctionne, que chaque salarié passe
les visites prévues, sous peine de sanctions. Mais en échange il exigea
d’en avoir le contrôle de gestion, ce qui n’aurait jamais dû lui être
concédé : car ce n’est pas à ceux qui font courir les risques de
surveiller leur réalité et leur réparation.
Le patronat, peu à peu, a cherché à limiter et à dénaturer cette
belle médecine préventive : il a pris le contrôle des centres de santé
au détriment de leur gestion paritaire, les utilisant abusivement pour
détourner des moyens et de l’argent, (il y a eu de gros
scandales révélés en 2010 par Le Canard enchainé) pour freiner
l’indépendance des médecins et de leurs actions.
Des gouvernements n’ont pas été attentifs et d’autres comme celui de
Sarkozy, très hostiles à la défense de la médecine du travail : elle a
cessé d’être promue, la formation et le recrutement de médecins ont été
taris jusqu’à ce qu’il manque 600 médecins sur 6000, jusqu’à ce qu’il y
ait un vieillissement des médecins, 1700 départs en retraite étant
annoncés, les visites ont été espacées de un à deux ans : le Medef a
même proposé tous les quatre ans. Les moyens techniques ont été
diminués, les méthodes sont devenues routinières au point de faire
perdre de vue, même aux salariés et aux syndicalistes, l’intérêt de la
prévention. Une certaine méfiance s’est même installée, en période de
chômage de masse, car une déclaration d’inaptitude partielle ou totale
par un médecin du travail peut signifier licenciement immédiat et cela
survient alors sans protection sociale suffisante.
Après l’avoir ainsi usé, et affaibli, la droite et le Medef, de 2010 à
2011 ont lancé l’assaut contre l’institution : ils visaient à
« casser » la spécialité médicale, à ne plus recruter de médecins, à les
remplacer par des « intervenants en santé » moins formés et non
protégés, dépendants de « centres » présidés par le patronat (les
CISMES). Ils visaient même insensiblement à faire « sélectionner » les
salariés par ladite médecine au lieu de les protéger.
Il y eut un grand meeting PS, PCF, EE/VERTS, PG, NPA, LO, FASE, GU,
D&S, CGT-IEG, Solidaires, FSU, UFAL, SNPTS, SSMT, Collectif
Bourg-en-Bresse, Attac, Copernic, unis pour le rejet de cette
proposition de loi le 10 février 2011 à la Bourse du travail de Paris.
Finalement la loi relative à l’organisation de la médecine du travail
voulue par le Medef, imposée au forcing dans la loi Woerth en octobre
2010, annulée par le Conseil constitutionnel, a été reprise par la
majorité UMP, elle est parue le 24 juillet 2011 au « Journal officiel »
et ses décrets d’application paraissent en fin 2011. Les six syndicats
qui s’y opposaient encore (CFTC, CFE-CGC, CGT, FO, SNPST, Solidaires)
n’ont pas suscité à temps une saisine du Conseil Constitutionnel, même
si une Question Prioritaire de Constitutionnalité reste possible,
hypothétiquement. Or cette loi a introduit de rudes modifications
réactionnaires :
* La mise en œuvre de la santé au travail n’est plus placée sous la
seule responsabilité des médecins du travail. Des « services de santé au
travail » (SST) pluridisciplinaires comprenant « des intervenants en
prévention des risques professionnels et des internes, infirmiers,
ergonomes, psychologues », l’assument.
* La gouvernance de ces « SST » est assurée désormais par un conseil d’administration paritaire… sous présidence patronale.
* Les salariés bénéficieront des SST… mais la surveillance médicale pourra être assurée par des médecins généralistes.
La loi a mutilé la médecine du travail en tant que spécialité
et réduit le rôle des médecins du travail à de simples exécutants des
patrons, contrairement au code de déontologie médicale en vertu duquel
« le médecin ne peut aliéner son indépendance sous quelque forme que ce
soit ».
Le retour à une véritable médecine du travail de service public la
mise en place de son indépendance s’imposait. C’est ce que nous
attendions d’un gouvernement issu de la victoire de la gauche en mai
juin 2012.

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