Une représentante élue comme Khalida Jarrar, qui est envoyée en prison
pendant six mois sans avoir été jugée – de telles choses sont des
évènements ordinaires en Israël. Mais il n’y a pas du tout de débat
public.
Ghassan Jarrar ne se souvenait plus si Khalida avait emporté ses
médicaments. Quand des dizaines de soldats des Forces de Défense
Israéliennes sont venus en pleine nuit le 2 avril pour l’arrêter, il
était troublé à la pensée que sa femme, députée au Conseil Législatif
Palestinien, ait pu lui être enlevée – aussi a-t-il oublié de vérifier
si elle avait pris ses médicaments. Maintenant on lui a dit qu’elle les
reçoit à la prison.
Les Jarrar sont ensemble depuis 35 ans, depuis qu’ils se sont
rencontrés en tant qu’étudiants à l’Université de Bir Zeit, et son
amour pour elle jusqu’à ce jour est manifeste. Il a même appelé sa
nouvelle usine de mobilier pour enfants de son nom à elle et de celui de
leurs deux filles : “SKY” (“CIEL)” est une abréviation de Suha,
Khalida et Yifaa.
Les deux filles, soit dit en passant, sont actuellement à Ottawa, au
Canada, où elles préparent leur doctorat, Yifaa en droit et Suha en
écologie. Elles consacrent aussi leur temps à la campagne internationale
pour que leur mère soit libérée d’une prison israélienne.
À l’étranger, l’arrestation de Khalida Jarrar a suscité une vague de
protestation parmi des groupes militants divers, mais en Israël, elle a
été accueillie avec indifférence– que ce soit à la Knesset, dans les
associations locales de femmes, dans les médias ou parmi le grand
public. Jarrar n’est pas seulement une législatrice, une militante des
droits de l’homme, une féministe et une combattante pour la liberté –
elle est aussi la représentante palestinienne au Conseil de l’Europe,
un organisme international encourageant la coopération entre les pays
européens dans différents domaines. Toutefois, aucune de ses activités
ne lui offre l’impunité contre les autorités israéliennes d’occupation,
qui peuvent jeter en prison une représentante élue, même sans
jugement, après avoir envahi et perquisitionné sa maison comme ils
l’entendent, avoir ordonné de la chasser de sa propre ville et l’avoir
empêché pendant des années de quitter son pays .
Jarrar n’est pas seule. Seize de ses collègues du CLP sont
actuellement dans une prison israélienne – environ un quart des membres
du corps législatif– mais Jarrar est la seule femme. Elle est aussi la
seule femme sous le coup d’une détention administrative. Une
représentante élue en prison sans jugement – de telles choses sont
devenues des évènements quotidiens en Israël et ne donnent lieu à aucun
débat du tout, ni à aucune question.
Nous avons rencontré Ghassan près de l’entrée du camp de réfugiés de
Balata, près de Naplouse ; son usine est toute proche, à Beit Furik. La
maison des Jarrar est à Ramallah. Nous sommes passés par Balata en
direction de l’Est pour atteindre l’usine SKY – une sorte de temple
miniature de rêves de gosse. Dans les bâtiments de production colorés
en face des poulaillers modernes de Beit Furik, l’usine de Jarrar
fabrique du mobilier pour les enfants et des jouets recouverts de
fourrures synthétiques chinoises aux couleurs vives. Dix-huit salariés,
dont certains sont actuellement partis en pèlerinage à la Mecque,
construisent et garnissent les articles pleins de charme.
Ghassan, aussi, est un homme plein de charme, à la nature douce et
sympathique. Il a passé 11 ans “derrière les barreaux israéliens”,
selon sa propre expression. Les autorités sont venues l’arrêter 14 fois,
et le plus loin où il est allé en voyage en 55 ans est la Prison de
Ketziot dans le Néguev, bien que lui et sa femme détiennent tous les
deux des passeports diplomatiques en vertu de son statut à elle de
membre de l’assemblée législative. Il a déjà aussi été interdit à
Khalida de quitter le pays, bien qu’elle soit invitée à d’innombrables
rencontres et congrès à l’étranger .
Ghassan parle couramment anglais et hébreu et vend la majeure partie
de la production de son usine, qui a été créée il y a deux ans, sur le
marché israélien. Parmi les superbes balançoires, lits, banquettes,
animaux en peluche et commodes – tous recouverts de fourrures de couleur
rouge, rose, blanche ou noire - nous avons parlé de Khalida.
Elle a été élue au CLP en 2006, la dernière fois où des élections ont
eu lieu, après s’être présentée sur une liste qui portait le nom d’Abou
Ali Mustafa, le dirigeant du Front Populaire de Libération de la
Palestine dans les territoires, qu’Israël a assassiné en 2001. La
majeure partie de son activité au Conseil était consacrée au combat
pour libérer les prisonniers et, récemment, à la préparation de la
requête de l’Autorité Palestinienne au Tribunal Pénal International de
la Haye – et c’est manifestement la vraie raison de son éloignement hors
de chez elle l’année dernière et de sa détention plus récente.
Le 19 août dernier, en pleine nuit, des soldats sont venus chez elle.
Cette nuit-là, Ghassan dormait dans son usine à Beit Furik, ce qu’il
faisait de temps en temps, et les soldats ont remis à Khalida un ordre
d’éloignement à Jéricho pour une durée de six mois, signé par le
commandant régional des FDI.
Jarrar a refusé, en disant aux soldats : “Je ne relève pas de votre
autorité. Je suis députée au Parlement palestinien, et j’ai un
gouvernement.” Elle les a informés qu’elle n’avait pas l’intention
d’obéir à leur ordre et de se laisser expulser de sa maison, de sa ville
et du Parlement auquel elle avait été élue. Les soldats l’ont menacée
d’arrestation si elle n’obéissait pas. Elle a déclaré qu’ils pouvaient
la placer en détention séance tenante.
Le lendemain elle a installé une tente de protestation dans le
bâtiment du CLP, et elle y est restée pendant un mois. À l’étranger a
commencé une campagne contre son expulsion. Jarrar ne s’est pas pliée à
l’ordre d’éloignement et a continué son activité et sa lutte à
Ramallah. Au début de ce mois, le 2 avril, plusieurs dizaines de soldats
sont à nouveau venus en pleine nuit, cette fois pour l’arrêter. Ils
ont enfoncé la porte d’entrée, mais Ghassan dit qu’ils n’ont endommagé
aucun bien, et qu’ils n’ont pas eu de comportement violent.
Ghassan déclare qu’il a demandé au “Capitan Yihye” du service de
sécurité du Shin Bet, qui dirigeait l’opération : “Etes-vous content de
votre travail ? Est-ce ce que vous avez toujours voulu faire ? Entrer la
nuit par effraction chez quelqu’un ?”
Ghassan raconte aussi qu’il a entendu le Capitaine Yihye dire à
Khalida : “Nous sommes venus chez vous gentiment et vous avez refusé :
Quiconque n’obéit pas à nos ordres doit être puni.”
Les soldats ont cherché à empêcher Ghassan d’embrasser sa femme avant
qu’elle ne soit emmenée, mais le capitaine est intervenu et a donné
son autorisation.
Personne n’a dit à Ghassan où ils emmenaient Khalida, ni pourquoi.
L’après-midi suivant, l’avocat de celle-ci l’a informé qu’elle était au
centre d’interrogatoire du Shin Bet à la Prison d’Ofer. Ghassan déclare
que sa femme n’a pas collaboré avec les interrogateurs, ni répondu à
aucune des questions qu’ils posaient, ni même donné son nom. Elle a été
placée en détention administrative pour une durée de six mois, et a été
transférée à la Prison de Hasharon..
Le 7 avril, elle a comparu devant un juge militaire à Ofer pour la
ratification finale de son ordre de détention administrative, dans une
séance tenue à huis clos.
Au début, les autorités israéliennes n’ont pas autorisé Ghassan à
voir sa femme ; ce n’est qu’après l’intervention de deux députés
israéliens (Aida Touma-Suliman et Ahmad Tibi de la Liste Arabe Unie) qui
sont venus au tribunal, qu’enfin il a pu le faire, pendant un court
moment. De loin, Khalida a demande des nouvelles de leurs deux filles.
L’audience de ratification de l’ordre de détention a été ajournée.
Pendant ce temps, à l’étranger, des pétitions et des lettres de
protestation ont été envoyées au Ministre de la Défense Moshe Ya’alon
contre ce qui est considéré comme l’arrestation arbitraire de la députée
Jarrar. Alors le 15 avril, l’accusation militaire a tout d’un coup
décidé de déposer un acte d’accusation contre elle, parallèlement au
débat sur sa détention. L’acte d’accusation n’énumère pas moins de 12
atteintes à la sécurité, parmi lesquelles l’appartenance au FPLP et
l’incitation à enlever un soldat comme moyen de négociation pour la
libération de prisonniers.
Israël a décidé de poursuivre deux voies en même temps pour
s’assurer, quoiqu’il arrive, que Jarrar restera en prison. Dans les
jours suivants, les débats continueront sur l’ordre de détention et sur
les délits dont elle a été accusée. En attendant, Ghassan a la
permission de lui envoyer à la prison deux livres à la fois ; ce n’est
qu’après leur retour qu’il est autorisé à lui en envoyer d’autres. Il
lui envoie un ouvrage politique et un ouvrage littéraire.
(traduit de l’anglais par Y. Jardin, membre du GT sur les prisonniers de l’AFPS)
Source : haaretz
France Palestine Solidarité

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