mardi 13 octobre 2015

Tomber la chemise

Afficher l'image d'origineCorinne Perpinya

Il y a l’envie et le besoin d’écrire parce que tout est tellement moche. Cette colère et cette rage qui montent quasi quotidiennement, parce que chaque jour nous livre une dose de nawak que Twitter n’arrive pas à évacuer. 

Combien de billets rédigés, illustrés, lus, relus, peaufinés que je laisse reposer, puis, au bout de deux, trois jours, je me dis « à quoi bon ? »
Ce #PlanB, colonne vertébrale de Babordages, qui pouvait être incarné par Tsipras, en a pris un sacré coup…
Ma seule consolation : Varoufakis qui maintenant parle d’un plan X. Je suis OK Yanis (mais range la blonde que diable !)
Ce que cet épisode grec nous a démontré, et qui aujourd’hui laisse même la gauche radicale la plus optimiste sur les genoux, est cette immondice qu’est devenue l’Europe, construite par une succession d’incapables. Bruxelles, preuve nous en a été faite, est le lieu où l’on bafoue les démocraties, où l’on élit et promeut des délinquants financiers. Bruxelles est devenue la ville des réunions de petits gangs d’escrocs qui se protègent les uns les autres. Jusqu’à l’ivresse… Et ceux qui trinquent sont toujours les mêmes : nous.
Luxleaks est un incommensurable scandale. Quiconque a suivi l’audition de Juncker a pu être témoin d’une farce énorme. Une fois de plus, nous ne gagnerons pas. Nous ne sommes pas du bon côté. Jamais.
Les valeurs, la morale, la probité, l’honnêteté ne sont jamais récompensées. MoiPrésident et Paul Bismuth Ramirez se gargarisent de « République irréprochable » quand ils lui pissent dessus chaque jour un peu plus…
Cette justice injuste. Lagarde, Santini, Benguigui, Dassault, Woerth (la liste est sans limite…) Là, tu comprends que Bismuth Ramirez, en dépit du cortège d’affaires, sortira blanchi de tout ça. La Cour de Justice de la République est un crachat à la figure de la démocratie. Comme à Bruxelles, des petits meurtres entre amis où les uns savent tellement de choses sur les autres qu’il vaut mieux déclarer un « non-lieu ». Toujours cette verrue sur le fronton des mairies…
En janvier 2015, nous étions tous Charlie. Jusqu’à cette ignoble farandole de chefs d’État. Des dictateurs, des ordures. Des Charlie. Oui, des Charlie Manson.
Comme si, en soi, l’horreur des attentats n’avait pas suffi, nous sommes devenus les spectateurs de la récupération la plus odieuse qui soit de ces morts. Celle concernant la loi sur le renseignement étant sans doute la pire. Il y en a une, plus pernicieuse, qui a instillé la peur, au quotidien. L’insécurité en embuscade à chaque coin de rue. La méfiance vis-à-vis de chaque regard croisé. Ton voisin est ton ennemi potentiel. Parce que (ils l’ont dit à la télé !!), les « terroristes » étaient des gens sans histoire. « Ah non, jamais je ne me serais douté. Dans les escaliers, il disait toujours bonjour ! »
Tu comprends donc que pour TE protéger, il faut plus de surveillance, plus de répression ! C’est scientifique !
Tu allumes la radio, la télé pour suivre, hébété, pléthore de reportages sur ces jeunes qui sont partis faire le Djihad. Des gosses paumés, lâchés, éperdus d’espoir. Alors surtout, ne jamais se poser la question de savoir pourquoi. Ne jamais remettre en question le contrôle au faciès, le vocabulaire, tu sais « la racaille », la stigmatisation de leur religion. Non. Surveiller et punir. Laisser ce climat de racisme s’installer et proliférer. Continuer à faire de la poésie sur Twitter…
La haine de l’autre a pris des proportions qui devraient effrayer n’importe quel républicain digne de ce nom. Quand toute l’histoire de ce pays est l’incarnation des bras et des coeurs qui s’ouvrent, à défaut des maisons, nous donnons l’image d’une France rabougrie, égoïste, lâche et peureuse. Traiter avec autant d’inhumanité des gens qui, au bout d’un si long voyage nourri des images de leurs morts, arrachés de chez eux parce que, pour personne, la guerre ne peut être un quotidien, génère autant de colère que de honte. Soudain l’envie de n’être plus d’ici. Un désir d’apatridie…
Dès que tu peux, tu essayes d’alerter, tu montres ce mur vers lequel inexorablement nous fonçons. Tu as remplacé ton ventilateur par un klaxon mais le pouvoir est sourd. Rien n’y fait. Ils ne comprennent rien. Ne voient rien. Tout ce que tu peux dire « fait le jeu du FN ». Pas le chômage. Pas la misère. Pas l’injustice. Pas le libéralisme. Pas le racisme. Pas les mensonges. Pas les promesses de campagne que tu as été bien con de croire.
Pendant que toi tu trimes, pendant que ta colère monte, les médias se gargarisent d’un documentaire à la con où tu constates qu’une tête de cul comme Gaspard Gantzer fait la pluie et le beau temps dans ta vie. Où la teinture de Hollande est plus importante que de condamner, puissamment et durement, tous les Balkany du pays qui sont une honte pour la République.
Et puis, un jour, des salariés, que ce pouvoir, dans la droite ligne du précédent, méprise effrontément, arrachent la chemise d’un type. Le putain de scandale !!!
Alors, on sait depuis le temps que quand le sage montre la lune, l’imbécile regarde le doigt. Toute la classe politique y va de sa déclaration sur Twitter (hashtag AH AH AH) pour dire qu’il est choqué, outré. Et ça te parle de dialogue social, la violence c’est mal, répression, punition bla bla bla…
À quel degré d’humiliation, de manque de considération et de reconnaissance faut-il être pour arracher la chemise d’un DRH (qui, peut-être, sera lui aussi dans la charrette des 2900 licenciements, qui sait…) ? Depuis combien d’années leur a-t-on demandé de « faire des efforts » pendant qu’Air France avalait goulûment les milliards du CICE pour la pomme de quelques-uns ? Combien d’années ?
Ne répondre à cet acte que par un pauvre « la violence c’est mal » est un peu court jeune homme ! Parce que, quand tu as fait le tour de toutes les autres solutions, elle est, parfois, la seule qui reste.
Quand tout ton environnement social, professionnel te piétine, jour après jour, alors oui, parfois, tu estimes que, nom de Zeus, tu mérites d’être traité avec dignité. Parce que tu as lu la Déclaration des droits de l’Homme. Parce qu’un jour, un connard interchangeable, te balancera en pleine négociation syndicale « eh bien, mange des brioches ! », alors ce jour-là, tu auras la bonté de juste leur arracher la chemise parce que la tête, on a plus le droit.
« L’ordre existant, ce scandale permanent et mondial, ne répond plus à personne, ni de rien. Il a renoncé à tout argument, hormis celui de la force. Aussi, nous ne le critiquerons plus, nous l’attaquerons. Pour attaquer, il faut constituer une force et disposer d’un plan. Ce livre est une proposition de plan pour rendre l’insurrection irréversible, pour que le vieux monde ne puisse plus faire retour, passé le moment où le pouvoir se sera évaporé, où ses débris tournoieront dans le vide. Un plan pour sortir du cycle trop connu des révolutions ratées. Quant à la force, nous la constituerons en commun, tout en discutant, en amendant ce plan, en en formant un meilleur. Avec tous ceux qui n’en peuvent plus et qui attendent que quelque chose se lève pour nous porter ailleurs. Il faut faire vite : le vent de la révolte parcourt le monde et le domino français ne va pas tarder, comme bien d’autres avant lui, à tomber. Rencontrons-nous. Organisons-nous. Soulevons-nous. »
Eric Hazan in « Premières mesures révolutionnaires » ed. La Fabrique ( )

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