Gilles Devers
Hier en fin de matinée, un bombardier russe Sukhoï Su-24 a été pris en chasse par deux F-16 turcs de la Combat Air Patrol,
et abattu par un missile air-air, s’écrasant au nord de Lattaquié en
territoire syrien. Les deux pilotes russes ont atterri dans la région du
djebel turkmène, dans le nord de la Syrie, à la frontière avec la province turque du Hatay. Dans ces zones, les combats font rage. La population turkmène
syrienne, soit des syriens turcophones, affirme être la cible de
bombardements russes et conteste la présence de groupes terroristes sur
ce territoire.
I – Les faits… ou ce que l’on en sait
Hier
soir, la Turquie assurait que les deux pilotes, qui ont pu s’éjecter,
étaient en vie, mais les informations les plus diverses circulaient.
S’agissant des circonstances de fait, les données fournies étaient
également contradictoires : pour la Turquie, l’avion russe se trouvait
dans l’espace aérien turc, et dix sommations ont été adressées en cinq
minutes, ce qui n’est pas forcément hyper-crédible ; pour la Russie,
l’avion était dans l’espace aérien syrien, et en toute hypothèse, ne
constituait aucune menace pour la Turquie, les deux données pouvant être
en fait antinomiques.
De premières images ont été diffusées, peu convaincantes, et nous attendrons pour savoir exactement ce qui s’est passé. En attendant un petit coup d’œil sur l’analyse politique, avec d’abord les déclarations des principaux intéressés.
1/ Côté turc
Erdogan
« Bien
qu'il ait été averti à dix reprises en cinq minutes parce qu'il se
rapprochait de notre frontière, il a poursuivi sa violation. L'avion a
été abattu par une intervention de nos F-16. Nul ne doit douter que nous
avons tout mis en œuvre pour éviter cet incident. Mais tout le monde
doit respecter le droit de la Turquie à défendre ses frontières ».
Erdogan, qui conteste la présence de terroristes liés à Daech dans la
région demande la reconnaissance d’une « zone humanitaire de sécurité »
le long de la frontière turque, de la côte méditerranéenne jusqu'à la
ville de Djarablous, près de l'Euphrate, ce qui serait le premier
démembrement de la Syrie.
Davutoglu
«Tout
le monde doit savoir qu’il est de notre droit internationalement
reconnu et de notre devoir national de prendre toutes les mesures
nécessaires contre quiconque viole notre espace aérien ou nos
frontières»
2/ Côté russe
Le ministère de la Défense
« Le SU-24 se trouvait exclusivement dans l’espace aérien syrien»
Poutine
« C’est
un événement qui sort de la lutte contre le terrorisme. Ce qui s’est
passé aujourd’hui est un coup qui nous a été donné dans le dos par ceux
qui soutiennent le terrorisme. Je ne peux pas le nommer autrement. Cet
incident aura de sérieuses conséquences sur les relations russo-turques.
Notre
avion a été abattu par un missile air-air au-dessus du territoire
syrien. Il est tombé à 4 kilomètres sur le territoire syrien, alors
qu’il volait à une altitude de 6 000 mètres et à une distance d’un
kilomètre de la frontière, a insisté le président russe. En aucun cas nos avions ne menaçaient l’Etat turc, ils menaient une opération contre l’Etat islamique [EI] dans la région de Lattaquié où la majorité des combattants proviennent de Russie. Ils exécutaient des frappes préventives sur ceux qui peuvent à tout moment rentrer en Russie, et qui peuvent être considérés comme des terroristes internationaux ». Ajoutant : « Cela fait un moment que nous avons constaté un flux de pétrole à partir des territoires vers la Turquie ».
À propos de l’OTAN, Poutine ajoute :
« Nous
avons signé un accord avec les Américains de prévention des collisions
dans les airs et les Turcs sont dans la même coalition, et à la place
de prendre des contacts immédiats avec nous, le côté turc s’est adressé à ses partenaires pour discuter de
cet événement comme si nous avions nous-mêmes abattu un avion et non
l’inverse. Si les terroristes ont l’argent de la vente du pétrole et la défense armée de
certains, alors il devient évident pourquoi ils se comportent si
hardiment, pourquoi ils commettent des actes terroristes dans le monde entier, y compris au cœur de l’Europe. Nous allons analyser attentivement ce qui est arrivé. Veut-on mettre l’OTAN au service de l’Etat islamique ? »
II – On essaie de réfléchir ?
Nous
sommes en zone de guerre et en période de propagande, et bien sûr,
toute information doit être passée à une série de tamis intelligents
avant d’être avalée. Ça n’empêche pas d’essayer de réfléchir et de faire
quelques constats.
1/ Un acte délibéré
Même
s’il survolait, quelques minutes, l’espace aérien turc – ce qui sera
âprement discuté dans les temps qui viennent – l’avion russe a été
abattu alors qu’il ne présentait aucune menace directe pour la Turquie.
Erdogan et Davutoglu
assument cette lecture des faits : ils n’évoquent pas une menace, mais
se contentent d’affirmer que la Turquie défend son espace aérien.
Oui,
sauf que la proportionnalité dans l’attaque est un principe du droit
international. D’ailleurs, le 3 octobre, un incident du même ordre avait
eu lieu, et les chasseurs turcs avaient forcé l’avion russe à changer
de trajectoire. Hier, c’est intentionnellement qu’un autre choix a été
fait. Dont acte.
2/ Les pilotes des Rafale menacés
On
discute du fait de savoir si le bombardier russe était ou non dans
l’espace aérien turc, mais je n’ai pas entendu hier de contestation sur
le fait que, dans l’hypothèse où l’avion violait l’espace aérien turc,
la Turquie pouvait l’abattre.
C’est
dire le risque que Hollande fait courir aux pilotes des Rafale qui
violent l’espace aérien syrien, une violation certaine dès lors que le
Conseil de sécurité, dans sa résolution du 21 novembre, a refusé d’autoriser le recours à une force militaire internationale.
3/ Hollande, une puce internationale
Depuis
juin 2012, le gouvernement français cherche à se créer une cause avec
la question syrienne. En réalité, tout le monde a compris qu’il
s’agissait de donner des gages à l’Arabie Saoudite et au Qatar, et à
Israël, en engageant une ligne dure contre l’Iran, pour recevoir en
contrepartie les soutiens économiques massifs qui allaient permettre de
maintenir la croissance française au-dessus de la ligne de flottaison,
pour éviter la dérive du chômage.
Les
attentats du 13 novembre ont dramatiquement impliqué la France dans la
problématique syrienne, mais en réalité la France reste un acteur
extérieur, et secondaire. Sont concernés au premier plan l’Iran, l’Irak,
la Turquie, l’Arabie Saoudite et Israël, avec un rôle tutélaire
retrouvé par la Russie du fait du recul des États-Unis au Moyen-Orient.
Au
moment où la Turquie a décidé – alors qu’elle n’y était pas obligée –
d’abattre le chasseur russe, Hollande s’apprêtait à être reçu par Obama à
la Maison-Blanche, pour tenter de vendre sa « coalition unique »… qui
n’intéresse personne. Obama est out et en pente douce vers la
retraite. Merkel ne veut pas entendre parler du mot de « guerre »,
Cameron dit qu’il faudrait agir, mais il sait que le vote aux Communes
est carbonisé d’avance, Renzi appelle à ne pas réagir sous le coup de
l’émotion et Rajoy focalise sur le sort de la Catalogne.
Dans
sa « grande tournée diplomatique », Hollande va se rendre aux US, en
Russie et en Allemagne, mais il ne s’arrêtera ni en Turquie, ni en Irak,
ni en Iran… Autant dire que les aventures de Hollande passionnent la mainstream class nationale, et permettront peut-être au PS de sauver quelques régions, mais au niveau international, c’est vraiment le chiffre après la virgule.
En
fin de semaine, Hollande va revenir lessivé de sa tournée, sommant ses
communicants de trouver de belles paroles anxiolytiques, avec un Fabius
qui ne vaut plus un rond, et Védrines qui piaffe pour être nommé.
Heureusement que l’état d’urgence leur permet de museler l’opinion
publique… Mais comment se fait-il que ce grand peuple reste atone ?
4/ Reconsidérer la Turquie
Il
est facile de critiquer la Turquie, et on peut prévoir que dans les
jours qui viennent, la divine presse nous offrira d’intéressantes
révélations sur les effectifs, l’armement, le financement de Daech, et
les trafics du pétrole de la zone occupée par les terroristes. La Russie
accuse la Turquie, et la Turquie accuse la Syrie… Pas besoin de tendre
la main, les informations vont tomber toutes seules.
Ceci
dit, l’Europe a toujours manqué de franchise avec la Turquie, avec
cette maladie occidentale qu’est l’impossibilité de considérer l’autre
comme un alter ego, surtout s’il est musulman, et la Turquie
qui, elle, est directement impliquée dans l’affaire syrienne veut
imposer une mise au net. La presse en a fait des tonnes sur « Erdogan le
sultan », qui menaçait la laïcité, mais elle a zappé l’enjeu essentiel,
à savoir qu’il faut considérer la Turquie en tant qu'Etat comme un
interlocuteur incontournable, et faire en fonction des choix de
politique étrangère.
Même
si, encore une fois les informations fiables sont très difficiles à
obtenir, on s’accorde à partir des chiffres de l’ONU à reconnaître que
la Turquie accueille 2 millions de réfugiés syriens, entraînant des flux
migratoires très divers - d’Afrique et d’Asie - vers l’Europe, avec
près d’un million de personnes arrivées en Europe. Malgré les discours
des excités, l’Europe n’a aucun moyen de renvoyer ces personnes. La
géniale Mamie Merkel a su convaincre ses compatriotes d'accueillir près
de 800 000 personnes, alors que la France - qui sur ces questions pue le
Front National de sa gueule – refuse d’en accueillir 20 000.
Les gouvernements européens savent qu’ils jouent leur survie sur la question des flux migratoires,
car ils n’ont hélas jamais eu aucun discours, ni aucune politique sur
la nécessité d’ancrer l’Europe auprès des grands pays du Sud – l’Afrique
– et du Moyen-Orient. Aussi, ces gouvernements lâches, vautrés devant
le vote xénophobe, prient Erdogan de trouver le moyen de fixer les
réfugiés en Turquie. C’est la faiblesse européenne qui fait le pouvoir d’Erdogan.
C’est
dans ce contexte que la Turquie, un pilier de l’OTAN, a choisi de se
replacer au centre du jeu diplomatique. Il va falloir faire des choix,
des vrais, qui engagent.
Avec
une infinie tristesse, il faut avoir le courage de dire que les 130
morts de Paris pèseront peu dans ces lourds enjeux diplomatiques.
Hollande, qui avait voulu la résolution du conseil de sécurité, a tout perdu le 21 novembre, dès lors que l’intervention militaire de la France en Syrie est dite illégale.
Soyons
réalistes : la France n’a pas de frontière avec la Syrie. Cela ne veut
pas dire qu’elle doit être indifférente, mais elle doit d’abord composer
avec les principaux acteurs, qui, eux, vivent la guerre.
L’Iran,
la Turquie, la Syrie, l’Irak ont des histoires millénaires, et des
peuples très proches, qui ont été cassés arbitrairement par les puissances coloniales du début du XXe siècle.
Parce qu’ils croyaient qu’ils n’avaient plus d’interlocuteurs, les
États-Unis ont fait le choix de fracasser cette région du monde, pensant
qu’il serait ensuite plus facile de tirer les ficelles. Une fois de
plus, après les drames du Vietnam et de l’Afghanistan – et tant d’autres
– on voit que ces choix impérialistes ont tout cassé sans ne rien
créer.
Chères
amies, chers amis, soyons réalistes : Daech va durer car il ne s’agit
pas d’éradiquer un gang terroriste, mais de rétablir de grands peuples
dans leur histoire. On recrute des penseurs, des architectes et des
maçons. Envoyez votre CV au blog, qui fera suivre.

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