Jean-Louis Sagot-Duvauroux
La déchéance de nationalité, rarissime, n’était jusque là possible que pour les binationaux naturalisés depuis moins de 10 ans, 15 ans « pour les crimes et délits constituant une atteinte aux intérêts fondamentaux de la nation ». Même approuvée par une majorité de sondés, dont le souci de sécurité est compréhensible, l’élargissement à tous les bi-nationaux de cette disposition est une mesure raciste, sans utilité dans la lutte contre le terrorisme, une mesure délétère pour l’unité nationale si souhaitable dans ces circonstances.
Cette proposition gouvernementale est bordée par des dispositions du
droit international – la Déclaration universelle des droits de l’homme
notamment – qui interdisent de transformer quelqu’un en apatride. Elle
ne s’appliquera donc qu’aux Français qui disposent d’une autre
nationalité, situation que la mondialisation des relations humaines et
les hasards de l’amour a rendue fréquente. Cette discrimination qui
stigmatisera des centaines de milliers de citoyens nés Français
rencontre l’imaginaire apeuré de ceux qui, comme le prêchent Nadine
Morano ou Marion Maréchal-Le Pen, peinent à reconnaître comme de vrais
Français ceux dont la couleur ou le patronyme signalent qu’ils ont des
ascendances familiales au Sud de la Méditerranée. En clair, les Arabes
et les Noirs. Ce sont eux qui sont visés, chacun le sait.
Durant l’occupation nazie, des hommes et des femmes, des Français,
ont collaboré avec l’envahisseur et se sont fait complices de crimes
quantitativement beaucoup plus meurtriers que les horreurs dont les
suppôts de Daech ont récemment accablé Paris. Des dizaines de milliers
de juifs, de résistants, d’hommes et de femmes libres ont été victimes
de cette alliance entre les bourreaux étrangers et leurs séides
français. La Libération venue, ils n’ont pas été déchus de leur
nationalité. Ils étaient Français. Ils avaient trahi leur patrie et
leurs compatriotes. Ils ont été condamnés pour trahison, sévèrement
châtiés et mis hors d’état de nuire.
Philippe Pétain, maréchal de France, a été condamné pour trahison et
c’était justice. Il s’était fait complice et organisateur d’indicibles
crimes contre l’humanité. Mais nul n’aurait eu l’idée saugrenue de lui
retirer la nationalité française. On peut être mauvais français, même
ignoble et français, la nationalité n’est pas une décoration qu’on
délivre et qu’on retire en fonction des circonstances. Elle sanctionne
une réalité de fait. Même si celui qui la porte la dénie, la maudit, la
trahit, c’est en Français qu’il le fait, c’est parce qu’il est Français
qu’il peut le faire et qu’on peut, le cas échéant, qualifier son crime
de trahison.
La racialisation issue du colonialisme, qui s’est construit sur
l’idée de la supériorité de la race blanche (la « race pure », la
« race » de ceux qui ne se sont mélangés à aucune autre), occupe
toujours inconsciemment les esprits. L’empire est tombé et ne reviendra
plus, mais son fantôme hante l’attachement à la patrie et le salit.
Pour beaucoup, souvent inconsciemment, un Noir ou un arabe n’ont pas la
même légitimité qu’un Blanc, un « de souche », à participer au peuple
souverain. Pour la satisfaction momentanée de cet imaginaire périmé
dont nos compatriotes et notre nation ont tout intérêt à se
débarrasser, une loi va consacrer ces distinctions racistes.
La République, si obsessionnellement invoquée, envisage donc
de tracer une frontière entre ceux dont la francité est indéracinable
et ceux qu’on peut en dévêtir par décision de justice.
Selon la loi même, des centaines de milliers d’entre nous ne seront
plus Français comme les autres. Français de circonstance. Français
cosmétiques. Demi-Français. Comment peut-on ne pas voir le gouffre
vertigineux qu’ouvrirait ce reniement de l’égalité républicaine ? Quoi
de plus délétère que de dire à des millions des nôtres, les jeunes
surtout, qu’ils sont inférieurs en droit à certains de leurs
compatriotes ? Comment certains n’en déduiraient-ils pas que leur
appartenance à la patrie n’étant pas reconnue comme égale, ils n’ont pas
les mêmes obligations vis-à-vis d’elle ? Et que feront de ce débat
artificiellement activé les milliers d’enseignants, de parents, de
médiateurs sociaux de toute sorte qui s’évertuent à rassurer ces gens,
ces jeunes surtout, sur leur légitimité civique ? La répression est un
anti-inflammatoire : indispensable pour éteindre le feu du symptôme.
Mais avec cette mesure inutile, raciste, délétère, c’est la fabrique des
antibiotiques qu’on bombarde.
Les Français qui, comme certains des terroristes du 13 novembre, se
mettent au service des ennemis du pays et massacrent leurs compatriotes
méritent qu’on les pourchasse, s’ils en réchappent qu’on les prenne,
qu’on les juge et qu’on les punisse au niveau de leur forfait. Qu’ils ne
somment Hauchard[1] ou Coulibaly[2].
Ceux qui vivent paisiblement et font tout naturellement société avec
leurs compatriotes méritent d’être protégés par une République qui ne
fait pas acception des confessions religieuses, des couleurs de peau ou
des étymologies patronymiques. Qu’ils se nomment Hauchard ou Coulibaly.
Je ne dispose que de la nationalité française. Du fait de sa mère qui
n’est pas née Française, mon fils né Français a deux passeports. On
prévoit donc de tracer une frontière entre lui et moi, entre nos droits,
entre nos obligations vis-à-vis de cette patrie que je lui ai donnée
en héritage. Ça me fait vomir.
Notes
[1]
Maxime Hauchard, membre de Daech né à Bosc-Roger-en-Roumois (Eure),
s’est fait filmer en train de décapiter un otage de l’organisation
terroriste (novembre 2014).
[2]
Amedy Coulibaly, membre de Daech né à Juvisy-sur-Orge (Essonne), est
l’auteur de la prise d’otage de la superette casher de la Porte de
Vincennes (9 janvier 2015).

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