Avec la solennité nécessaire, le Président français devant les élus
des deux chambres a annoncé l’entrée de son pays dans la guerre.
Sur fond d’une tuerie choquante qui a bouleversé le peuple français et le monde bien au-delà.
Émotion qui nous rappelle, à notre corps défendant, l’indifférence
qui a entouré nos propres morts et nos propres douleurs, survenues dans
des proportions dantesques.
La veille de ces attentats du 13 novembre, Charlie Hebdo se moquait
des morts tués dans l’attentat qui a détruit l’avion russe au-dessus du
Sinaï égyptien. Charlie Hebdo ne s’est pas encore excusé mais nous ne
savons pas si les défenseurs de liberté de transgresser tous les tabous,
sauf la sacralité d’Israël, accepteront que Charlie Hebdo se moque des
morts de ces attentats ?
La peine que nous éprouvons devant cette tuerie se dédouble de cette
peine de redécouvrir l’inégalité devant la mort comme existe
l’inégalité dans la vie.
Nous serions tentés de nous consoler de toutes ces morts, les nôtres
d’Irak en Algérie comme ces morts en France en paraphrasant qui vous
savez : « les morts dominants d’une époque, sont les morts de la classe dominante ».
Vous pouvez mettre des pays dominants ou des peuples dominants. Le
doute nous saisit à juste titre à voir les votes de ces peuples qui
donnent systématiquement le pouvoir à une droite de tradition coloniale
ou à une gauche de tradition tout aussi coloniale, l’habillage humaniste
et messianique en plus.
Et à constater combien sont solitaires les anticolonialistes de cette
France et, au-delà, de cette Europe. Combien sont solitaires les voix
de la simple raison d’intellectuels qui rappellent que même la politique
obéit à des chaînes de causalités, de détermination et de logiques et
qu’elle n’est pas le terrain de l’arbitraire d’individus bien ou mal
inspirés.
La France est en guerre, depuis bien longtemps, dans la définition la
plus restrictive de la guerre : l’usage de la force armée contre
d’autres forces armées. En guerre contre la Libye, totalement détruite,
en guerre contre la Syrie contre laquelle elle a armé, selon l’aveu de
Hollande, elle est sur des positions d’intervention militaire dans toute
l’Afrique de l’ouest et en position de dicter ses orientations par la
pression militaire active ou par la simple présence de ses forces.
Il est temps de rappeler que cette politique est celle des corps expéditionnaires de triste mémoire.
Le porte-avions en route vers les côtes syriennes n’inaugure pas une
nouvelle expédition coloniale. Il porte à un niveau plus élevé
l’intervention française après l’armement des groupes terroristes et la
coordination avec d’autres acteurs dans une guerre par procuration menée
en Syrie et à la Syrie. L’intervention russe vient de mettre fin aux
possibilités de vaincre l’Etat national syrien par cette guerre par
procuration. Désormais, les acteurs postés par derrière doivent
intervenir directement, soit au cours des négociations sans masques à
Vienne ou ailleurs, soit par leur présence militaire directe.
Chacun peut mesurer les immenses conséquences géostratégiques
directes pour l’Etat français, s’il sort défait, de cette guerre par
procuration. Et indirectement par le naufrage de ses « si démocratiques »
alliés saoudiens et du Golfe, bien au-delà des ventes d’armes et des
promesses d’investissement en France, les banlieues comprises.
La France est en guerres extérieures depuis longtemps.
En fait, depuis l’ivresse du « droit d’ingérence » qui a saisi ses élites néocons et sionistes, post mur-de-Berlin. Depuis la Yougoslavie, la Serbie, la Somalie, l’Afghanistan.
Le peuple français ne le savait pas, ne le savait plus, ou l’a oublié.
Ou alors cela arrangeait l’image de grand peuple architecte de
l’ordre mondial qu’il avait besoin ou envie de se faire de lui-même.
Mais tout cela nous sort des guerres de quatrième génération pour
nous ramener aux modèles de l’archéo-bellicisme colonial : prétention
messianique et canonnières intimement liées.


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