Salut,
On se connaît pas mais je voulais quand même t’écrire. Il paraît
qu’on devrait se comprendre, puisqu’on est de la même génération.
Je
suis française, je n’ai pas trente ans. Paris, c’est ma ville. J’ai
grandi dans une école internationale où on était plus de quatre-vingt
nationalités. J’ai beaucoup voyagé et je parle plusieurs langues. J’ai «
des origines » comme on dit maghrébines. Je suis auteur compositeur
interprète, artiste, et même un peu anthropologue.
J’ai toujours adoré les terrasses. La dernière fois que j’étais à
Paris, j’y ai passé des heures, dans les cafés des 10e 11e et 18e
arrondissements. J’y ai écrit un livre qui s’appelle Chroniques de
terrasse. Il est maintenant quelque part dans la pile de manuscrits de
plusieurs maisons d’édition. Ça fait drôle d’y penser maintenant.
J’aurais envie de rajouter quelques pages. Pourtant aujourd’hui, ce
n’est pas en terrasse que j’ai envie d’aller.
Depuis plusieurs jours, on m’explique que c’est la liberté, la mixité
et la légèreté de cette jeunesse qui a été attaquée, et que pour
résister, il faut tous aller se boire des bières en terrasse. C’est joli
comme symbole, c’est même plutôt cool comme mode de résistance. Je ne
suis pas sûre que si les attentats prévus à la Défense avaient eu lieu,
on aurait lancé des groupes facebook « TOUS EN COSTAR AU PIED DES
GRATTE-CIELS ! » ni qu’on aurait crié notre fierté d’être un peuple
d’employés et de patrons fiers de participer au capitalisme mondial, pas
toi ?
On nous raconte qu’on a été attaqués parce qu’on est le grand modèle
de la liberté et de la tolérance. De quoi se gargariser et mettre un
pansement avec des coeurs sur la blessure de notre crise identitaire.
Sauf qu’il existe beaucoup d’autres pays et de villes où la jeunesse est
mixte, libre et festive. Vas donc voir les terrasses des cafés de
Berlin, d’Amsterdam, de Barcelone, de Toronto, de Shanghai, d’Istanbul,
de New York !
On a été attaqués parce que la France est une ancienne puissance
coloniale du Moyen-Orient, parce que la France a bombardé certains pays
en plongeant une main généreuse dans leurs ressources, parce que la
France est accessible géographiquement, parce que la France est proche
de la Belgique et qu’il est facile aux djihadistes belges et français de
communiquer grâce à la langue, parce que la France est un terreau
fertile pour recruter des djihadistes.
Oui je sais, la réalité est moins sexy que notre fantasme. Mais quand
on y pense, c’est tant mieux, car si on a été attaqué pour ce qu’on
est, alors on ne peut pas changer grand chose. Mais si on a été attaqué
pour ce qu’on fait, alors on a des leviers d’action :
– S’engager dans la recherche pour trouver des énergies
renouvelables, car quand le pétrole ne sera plus le baromètre de toute
la géopolitique, le Moyen-Orient ne sera plus au centre de nos
attentions. Et d’un coup le sort des Tibétains et des Congolais nous
importera autant que celui des Palestiniens et des Syriens.
– S’engager pour trouver de nouveaux modèles politiques afin de ne
plus déléguer les actions de nos pays à des hommes et des femmes formés
en école d’administration qui décident que larguer des bombes, parfois
c’est bien, ou qu’on peut commercer avec un pays qui n’est finalement
qu’un Daesh qui a réussi.
– Les journalistes ont montré que les attentats ont éveillé des
vocations de policiers chez beaucoup de jeunes. Tant mieux. Mais où sont
les vocations d’éducateurs, d’enseignants, d’intervenants sociaux, de
ceux qui empêchent de planter la graine djihadiste dans le terreau
fertile qu’est la France ?
Si la seule réponse de la jeunesse française à ce qui deviendra une
menace permanente est d’aller se boire des verres en terrasse et d’aller
écouter es concerts, je ne suis pas sûre qu’on soit à la hauteur du
symbole qu’on prétend être. L’attention que le monde nous porte en ce
moment mériterait que l’on sorte de la jouissance de nos petits plaisirs
personnels.
Ma mixité
Qu’on soit maghrébin, français, malien, chinois, kurde, musulman,
juif, athée, bi homo ou hétéro, nous sommes tous les mêmes, dès lors
qu’on devient de bons petits soldats du néo-libéralisme et de la
surconsommation. On aime le Nutella qui détruit des milliers d’hectares
de forêt et décime les populations amazoniennes, on achète le dernier
iphone et on grandit un peu plus les déchets avec les carcasses de nos
anciens téléphones, on préfère les fringues pas chères teintes par des
enfants du Bengladesh et de Chine, on dépense des centaines d’euros en
maquillage testé sur les animaux et détruisant ce qu’il reste de
ressources naturelles.
Ma mixité, ce sera d’aller à la rencontre de gens vraiment différents
de moi. Des gens qui vivent à huit dans un deux pièces, peu importe
leur origine et leur religion. Des enfants dans les hôpitaux, des
détenus dans les prisons. Des vieilles femmes qui vivent seules. De ce
gamin de douze ans à l’écart d’un groupe d’amis, toujours rejeté parce
qu’il joue mal au foot, qui se renferme déjà sur lui-même. Des ados dans
les banlieues qui ne sont jamais allés voir une pièce de théâtre. Ceux
qui vivent dans des petits villages reculés où il n’y a plus aucun
travail. Les petits caïds de carton qui s’insultent et en viennent aux
mains parce que l’un n’a pas payé son cornet de frites au McDo.
D’habitude quand ça arrive, qu’est-ce que tu fais ? Tu tournes la tête,
tu ris, tu te rassures avec un petit «Et ben ça chauffe! » et tu
retournes à ta conversation. Si tous ceux qui ont répondu à l’appel Tous
en terrasse ! décidaient de consacrer quelques heures par semaine à ce
type d’échange… il me semble que ça irait déjà mieux. Ça apportera à
l’humanité sans doute un peu plus que la bière que tu bois en terrasse.
Ma liberté
Je ne vois pas en quoi faire partie du troupeau qui se rend chaque
semaine aux messes festives du weekend est une marque de liberté. Ma
liberté sera de prendre un autre chemin que celui qui passe par
l’hyper consommation. D’avoir un autre horizon que celui de la maison, de
la voiture, des grands écrans, des vacances au soleil et du shopping.
Ma liberté sera celle de prendre le temps quand j’en ai envie, de ne
pas m’affaler devant la télé en rentrant du boulot, d’avoir un travail
qui ne me permet pas de savoir à quoi ressemblera ma journée.
Ma liberté, c’est de savoir que lorsque je voyage dans un pays
étranger, je ne suis pas en train de le défigurer un peu plus. C’est
vivre quelque part où le ciel a encore ses étoiles la nuit. C’est flâner
dans ma ville au hasard des rues. C’est avoir pu approcher une autre
espèce que la mienne dans son environnement naturel.
Ma liberté, ce sera de savoir jouir et d’être plein, tout le
contraire des plaisirs de la consommation qui créent un manque et le
besoin de toujours plus.
Ma liberté, ce sera d’avoir essayé de m’occuper
de la beauté du monde. « Pour que l’on puisse écrire à la fin de la
fête que quelque chose a changé pendant que nous passions » (Claude
Lemesle).
Ma fête
Ma fête ne se trouve pas dans l’industrie du spectacle. Ma fête, c’est
quand j’encourage les petites salles de concert, les bars où le
musicien joue pour rien, les petits théâtres de campagne construits dans
une grange, les associations culturelles. Passer une journée avec un
vieux qui vit tout seul, c’est une fête. Offrir un samedi de babysitting
gratuit à une mère qui galère toute seule avec ses enfants, c’est une
fête. Organiser des rencontres entre familles des quartiers défavorisés
et familles plus aisées, et écouter l’histoire de chacun, c’est une
fête.
La fête, c’est ce qui sort du quotidien. Et si mon quotidien est de la
consommation bruyante et lumineuse, chaque fois que je cultiverai une
parole sans écran et une activité dont le but n’est pas de consommer, je
serai dans la fête. Préparer un bon gueuleton, jouer de la gratte,
aller marcher en forêt, lire des nouvelles et des contes à des jeunes
qui sentent qu’ils ne font pas partie de notre société, quelle belle
teuf !
N’allez pas me dire que je fais le jeu des djihadistes qui disent que
nous sommes des décadents capitalistes… s’il vous plaît ! Ils n’ont pas
le monopole de la critique de l’hyper-consommation, et de toute façon,
ils boivent aux mêmes sources que les pays les plus capitalistes : le
pétrole et le trafic d’armes.
Voilà. Je ne sais pas si on se croisera sur les mêmes terrasses ni
dans les mêmes fêtes. Mais je voulais juste te dire que tu as le droit
de te construire autrement que l’image que les médias te renvoient. Bien
sûr qu’il faut continuer à aller en terrasse, mais qu’on ne prenne pas
ce geste pour autre chose qu’une résistance symbolique qui n’aura que
l’effet de nous rassurer, et sûrement pas d’impressionner les
djihadistes (apparemment ils n’ont pas été très impressionnés par la
marche du 11 janvier), et encore moins d’arrêter ceux qui sont en train
de naître.
Ce qu’on est en train de vivre mérite que chacun se pose un instant à la terrasse de lui-même, et lève la tête pour regarder la société où il vit. Et qui sait… peut-être qu’un peu plus loin, dans un lambeau de ciel blanc accroché aux immeubles, il apercevra la société qu’il espère.
Sarah Roubato
Via Les Crises


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