Gilles Devers La diplomatie mondiale bouge, et nous allons essayer de suivre ça de près, en nous concentrant sur les faits, qu’ils plaisent ou ne plaisent pas. L’événement d’hier, c’était la rencontre à Téhéran entre Vladimir Poutine et l’ayatollah Ali Khamenei, et le message est clair : une démonstration d’unité, qui va bien au-delà de la crise syrienne, pour des pays qui sont alliés, et souvent concurrents.
La Syrie…
Cette visite intervient à un moment très particulier, c’est-à-dire deux jours après la résolution du Conseil de sécurité
qui écarte l’action militaire internationale et invite les Etats à agir
militairement contre les groupes terroristes en Irak et en Syrie, mais
en coopération avec les gouvernements. Une résolution qui équivaut à une
démission de Fabius, et signe le renversement des alliances de la
France.
Sur
la question syrienne, les deux pays affichent leur unité, et ceux qui
souhaitaient une prise de distance avec le régime syrien, pour répondre
au camp occidental qui commence à relativiser le départ de Bachar
El-Assad, en sont pour leurs frais. En cela, la rencontre n’est pas une
révélation, mais une confirmation, alors que les troupes iraniennes sont
présentes au sol à côté de l’armée nationale syrienne, et que l’Iran et
la Russie coopère militairement.
Pour Poutine, « personne
ne peut et ne doit imposer de l’extérieur au peuple syrien des formes
quelconques de gouvernance de leur Etat ou dire qui doit le diriger. Ce
n’est qu’au peuple syrien d’en décider ». Khamenei
répond en écho : « Bachar El-Assad est le président légal et élu par le
peuple syrien, et les Etats-Unis n’ont pas le droit d’ignorer ce vote
et ce choix. De plus, si les terroristes ne sont pas anéantis, ils vont
étendre leurs activités destructrices en Asie centrale et dans d’autres
régions ».
Daech
en Syrie n’est qu’une partie du problème. Lors d’un rencontre
russo-iranienne, il faut ajouter l’Irak, le Yemen et le Caucase... et
mettre en cause clairement les Saoudiens. Le
vice-ministre des Affaires étrangères, Hossein Amir Abdollahian,
principal négociateur iranien à Vienne, était dimanche à Montreux lors
de la World Policy Conference, pour dire : « L’Arabie saoudite a
utilisé des terroristes pour renverser Bachar Al Assad, elle a donné
des moyens militaires en Libye et met la pression sur le Yémen depuis
sept mois. »
Ces
deux Etats se retrouvent dans cette approche globale, et ils feront
tout pour assumer leur retour au premier plan sur le Moyen-Orient.
Un accord très large
L’accord s’est également exprimé sur trois autres plans.
Le premier est celui du transfert de systèmes de missiles S-300
à Téhéran, réglé par un décret daté d’hier. L'ambassadeur d'Iran en
Russie Mehdi Sanaei a confirmé que « l'Iran et la Russie ont signé un
nouveau contrat et la procédure de livraison des S-300 a commencé ».
Le deuxième est la levée de l'interdiction de vente et de livraison de matériel technologique lié au nucléaire,
notamment pour les sites nucléaires de Fordo et d'Arak, en conformité
avec la résolution de l'ONU n° 2231, faisant suite à l'accord nucléaire
entre l'Iran et les grandes puissances. Moscou autorise également
« l'exportation depuis l'Iran d'uranium enrichi, d'un volume supérieur à
300 kg, contre le transfert vers l'Iran d'uranium naturel ».
Le
troisième est l’accord trouvé lors du sommet du Forum des pays
exportateurs de gaz (FPEG, douze pays membres) de Téhéran auquel, outre
MM. Poutine et Rohani, assistent les présidents du Venezuela, Nicolas
Maduro, de la Bolivie, Evo Morales et du Nigeria, Muhammadu Buhari.
L'Iran
possède des réserves considérables, évaluées à 33 trillions de mètres
cubes, et la levée des sanctions internationales qui sera effective en
2016, suite par l'accord nucléaire de juillet, va permettre d'augmenter
sa production. Selon l’accord qui se dessine, l’Iran passerait du
chiffre actuel de 173 milliards de mètres cubes de gaz par an,
essentiellement destinés à son marché intérieur, à un objectif de 600
milliards, bouleversant le marché des exportations.
Enfin, le ministre russe de l'Économie Alexeï Oulioukaïev
a déclaré qu’après une année de récession due à la baisse des prix du
pétrole et aux sanctions prononcées pour la situation ukrainienne,
l'économie russe avait retrouvé une croissance de 0,6% en 2014.
Le
message est donc celui d’une union forte entre la Russie et l’Iran,
deux pays qui n’ont jamais eu des relations faciles. Ces deux Etats, qui
ne peuvent prétendre à une mainmise sur le Moyen-Orient, vont chercher à
se placer au cœur des solutions qui sont à trouver, et la question
syrienne n’est qu’un élément d’un redéploiement qui va prendre de
l’ampleur.
Les États-Unis et les pays européens qui s’estimaient il y a
peu suffisamment puissants pour sanctionner ces Etats qu’il fallait
mettre à la raison – car l’ordre occidental avait vocation à tout
dominer – se retrouvent face à un défi : considérer ces Etats comme des
puissances, reconnaitre ces peuples et ces grandes civilisations comme
des alter ego, et reconstruire une politique étrangère.

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire