Karim Kattan
Gaza, 14 mai 2018 : près de 60 morts et 1 500
blessés. Mais cela fait bien longtemps que les chiffres ne comptent
presque plus, on hésite donc à les écrire : demain, il y aura peut-être
un nouvel assaut sur des manifestants non armés et un nouveau décompte
macabre. Rien de bien surprenant : après tout, cela n’arrive-t-il pas
régulièrement à Gaza ?
Cette banalisation, tout Palestinien qui vit à
l’étranger, singulièrement dans un pays occidental, y est
systématiquement confronté, au fur et à mesure que les drames qui
frappent sa terre natale se succèdent depuis 70 ans. Devenus
porte-parole malgré nous, il nous incombe de répéter inlassablement
l’évidence : non, les Palestiniens ne sont pas
particulièrement désireux de mourir. Pour convaincre, on peut certes
s’appuyer sur des faits politiques, des chiffres, un résumé de
l’histoire de 1948 à nos jours, quelques arguments éprouvés et efficaces
; souvent, une poignée d’anecdotes personnelles…
Seulement voilà : personne ne peut faire preuve d’une empathie
permanente et infinie envers toutes les tragédies du monde. La mémoire
sédimente et confond les exactions israéliennes : Gaza 2014 ou Gaza 2018, ou Gaza
tous les deux ans, c’est pareil. Tout finit par devenir une vaste
compote de chiffres et de discours et contre-discours, une répétition
fort souvent lassante pour l’étranger qui a déjà suffisamment de mal à
faire la différence entre Gaza et la Cisjordanie. Comment, alors, s’attendre à une mobilisation ?
À
New York, un mémorial improvisé à partir de tracts portant les noms des
Palestiniens tués par les soldats israéliens, alors qu’ils
manifestaient dans le bande de Gaza, lundi 14 mai. Éduardo Munoz/Reuters
Une affaire de dictionnaire
Cette fois, la chose est assez rare pour être notée, la plupart des gouvernements (à l’exception des États-Unis) et des médias occidentaux ont commenté les événements avec plus de correction que d’habitude. Certes, les Palestiniens
continuent à mourir comme si la mort surgissait du ciel, sans agent,
comme s’il n’y avait pas, de l’autre côté, un sniper qui visait avec
précision les jambes, la tête, le cœur. Certes, on parle d’« affrontements »,
comme si on pouvait vraiment établir une proportionnalité entre des
manifestants désespérés et sans armes, et l’une des armées les plus
puissantes de la terre. Mais globalement, on s’en sort un peu mieux.
C’est alors que commence la guerre de communication. Israël
qualifie les manifestants de terroristes et lance ses nombreux
ambassadeurs informels sur les chaînes de télévision du monde entier
pour expliquer qu’en conséquence, abattre des gens dans le dos ou
assassiner des paraplégiques relève d’un usage modéré et proportionné de
la force. « Terroristes », le mot est lancé et s’insinue dans le discours public. Au regard des morts et des familles dévastées à Gaza,
il peut paraître cynique d’affirmer que désormais la guerre est une
affaire de dictionnaire. Pourtant, force est de constater que le
vocabulaire correct de ce qui se déroule en Palestine est rarement utilisé. On hésite à dire « apartheid », voire « massacre », quand on est un journal sérieux. Un « nettoyage ethnique » en 1948 ? N’en parlons même pas. Dire que la société israélienne est « complice »
– et non pas victime – de son gouvernement ne fait pas bon genre. On
préfère s’imaginer que les gouvernements ne sont pas élus et que l’armée
fonctionne hors sol, que tous deux s’imposent à une population
innocente et crédule.
Un autre abus de langage particulièrement pernicieux au sujet de Gaza a fait son grand retour : on en parle comme d’une « prison à ciel ouvert ». La métaphore voudrait communiquer l’horreur du blocus illégal imposé par Israël sur la bande de Gaza. L’effet est inverse : parler d’une « prison »
à ciel ouvert, c’est recourir à un vocabulaire judiciaire qui dessine,
en creux, l’idée que tout cela n’est pas si arbitraire ; c’est mettre la
justice – inique ou non – du côté d’Israël.
Se raconter au monde
C’est que de ce côté du monde, pour des raisons sur lesquelles il
n’est guère besoin de revenir, on s’identifie plus facilement aux Israéliens. En revanche, on ne s’imagine pas vraiment ce que vit un Palestinien ; et puis, au fond, il ne nous ressemble pas. C’est sans doute aussi là que commence leur « déshumanisation », notamment pointée du doigt par un éditorial publié le lendemain du drame par le quotidien français Le Monde.
La culture, au sens large, redevient donc une arme décisive. La Palestine pouvait se targuer auparavant de produire de grandes figures intellectuelles, dont Mahmoud Darwich, Edward Said ou Ghassan Kanafani,
sont les plus connues. Avec leur disparition, on aurait pu penser que
le relais ne serait pas pris. Or, aujourd’hui, c’est la société civile
tout entière qui se tourne vers la culture. De nombreux Palestiniens,
ayant constaté l’échec cuisant du discours politique, trouvent dans la
création le meilleur moyen de devenir maîtres de leur destin. C’est un
terrain de bataille fertile dont l’enjeu est de rendre la vie aux Palestiniens
; d’apposer des regards aux visages déshumanisés des morts ; de
dessiner une vie et une intimité derrière ces centaines de milliers de
personnes à qui l’on a imposé de rester des fantômes. Ici réside aussi
notre combat : changer le langage pour faire comprendre que la justice
est du côté des Palestiniens. Changer le langage, car
c’est lui qui permet d’agir. Les histoires, seules, mobilisent : il nous
faut trouver les mots pour se raconter au monde et reprendre le
contrôle des récits qui sont faits sur nous.
Les effets se font déjà
ressentir et la machine de guerre idéologique israélienne commence
lentement à se fissurer : il deviendra de plus en plus ardu de feindre
d’ignorer qu’un Palestinien est avant tout un être humain.
Publié le 19/5/2018 sur L’Orient Le Jour
Karim Kattan est écrivain, doctorant en littérature comparée à l’Université Paris-X, et cofondateur d’el-Atlal, une résidence d’artistes à Jéricho. Dernier ouvrage : Préliminaires pour un verger futur (Elyzad, 2017).


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