Jean-Luc Mélenchon
Voici le dernier post de la saison. Si je m’exprime encore, ce sera sous la forme de billet particulier paraissant sur la bande roulante sur la « une » de ce blog.
Je ne vais guère être disponible. Je m’apprête à vivre dix-huit jours sans pause, de nuit et de jour, les deux samedis et dimanches à venir compris. En effet, les déments qui gouvernement et leurs larbins dans l’Assemblée qui prétendaient « moderniser la politique, blablabla » sont incapables d’organiser le travail parlementaire et nous ont conduit à une thrombose totale. Comme président de groupe je suis cloué à Paris dans ce fichu palais où la clim fait rage !
Dans ce post je parle de l’esprit de victoire après la finale de coupe du monde de foot, du calendrier parlementaire, du prix du gaz, du sommet de l’OTAN, de l’Allemagne.
Au moment où j’écris ces lignes, la rue résonne de klaxons et ma télé donne les images des Champs-Elysées emplis d’une foule en joie. Je ne me suis mis à mon clavier que pour maîtriser l’étrange houle partagée qui montait en moi. Je suis reconnaissant à ceux qui nous permettent de vivre un moment de cette sorte. Je comprends que le foot indiffère et même qu’il insupporte. Mais j’ai plus de mal avec les militants politiques de la gauche traditionnelle quand ils montrent du doigt ceux qui s’en passionnent et se réjouissent d’une victoire sur le stade. J’ai lu je ne sais combien de commentaires sur le thème « le foot c’est l’opium du peuple », « les mêmes supporteurs sont incapables de défendre leur droits sociaux dans la rue »,etc… Et ainsi de suite.
D’une façon générale, cette façon de voir nie le rapport du foot et des luttes populaires. Et des équipes de foot issues de ces milieux. Pourquoi des équipes de foot de la Résistance, des équipes de foot des républicains espagnols, le Red Star et ainsi de suite ? Le livre de Mickaël Correia, Une histoire populaire du football, dit si bien tout sur le sujet. De même que le documentaire de Gilles Perez, Les Rebelles du foot. Quels enjeux s’y trouvaient pour que le foot soit aussi confisqué par l’argent ?
Je réponds à ceux qui m’écrivent en ce moment même pour qu’ils se protègent de l’incapacité à partager une ferveur populaire apparemment sans objet réel. Demandez-vous ce que tant de gens vous disent de cette manière au lieu de les juger. Méfiez-vous des pisse-vinaigres qui regardent de haut les grandes émotions collectives partagées sans limite visible. Je comprends la méfiance qui s’attache à ce qui semble échapper au discernement rationnel. Mais est-ce le cas ici ? Quand les mêmes qui applaudissent s’interrompent aussitôt pour huer le président lorsqu’il apparaît à l’écran, ne montrent-ils pas au contraire que leur extrême vigilance dans le match s’exerce encore aussi sans limite d’objet ?
Je ne crois pas que la ferveur anéantisse la volonté. À l’inverse, je crois qu’elle la muscle. Elle la fortifie. Elle le fait en élargissant la perception de soi et de la puissance que nous contenons tous en nous. En s’identifiant au modèle de l’équipe qui force l’adversité par l’endurance et l’opiniâtreté, ceux qui s’y abandonnent exaltent le sentiment qu’ils ressentent de savoir que la force est en eux aussi. On ne fait jamais rien d‘autre en se donnant un exemple, un modèle, un héros. Qu’est-ce qui s’anéantit dans la ferveur footbalistique ? La peur de l’autre. Le doute sur soi. La victoire exalte la bienveillance et le goût de soi. Le sentiment que la victoire est acquise devient un esprit de victoire. Car le goût de la victoire se transpose. La victoire est donc une force de confiance en soi qui est contaminante. Elle peut être contagieuse.
Plongeons sans réserve dans cette vague qui nous submerge ! Nous en reviendrons plus forts, plus généreux. Sans modération : quelle autre équipe conclut une victoire en criant « Vive la République » ?
Nous allons donc siéger 18 jours consécutifs, nuit et jour, pour tenir le calendrier parlementaire. Les incidents à répétition sont donc garantis et un travail de mauvaise qualité est certain. Pour le régime, c’est l’occasion de mettre en pratique un de ses moyens habituels de mépris du parlement. Si vous voulez que ça aille plus vite : retirez vos amendements, taisez-vous ! Et ainsi de suite.
Dans cette cohue va se régler la réforme constitutionnelle, et toutes les lois passant en deuxième lecture qui ont agité le semestre… Je suppose que l’antiparlementarisme bovin de nombre de commentateurs médiatiques va trouver bien des os à ronger dans l’expression de notre épuisement. Les aboyeurs de service et les petits donneurs de leçon dans les réseaux sociaux vont se régaler de nouvelles comptabilités des absents, des présents des « débats ratés » et ainsi de suite. L’an dernier, les chiens de garde s’étaient abondamment gaussés de nos demandes de pause. Leur modernité n’allait pas jusqu’à nous reconnaître le droit à une vie de famille. Mais comme les plus venimeux des klaxons du parti médiatique seront en vacances, j’ai espoir que, du moins, on souffre sans être en plus insultés sans relâche.
Pour nous, les insoumis, l’effort est spécialement rude. Nous ne sommes que 17. Il faut donc organiser un roulement de la présence d’une toute autre densité que celle à laquelle doivent s’astreindre les 315 membres du groupe « La République en Marche ». Leur mépris pour les autres députés se manifestant dans tous les débats, on sait qu’il n’y a rien à attendre d’eux. Bien sûr je serai ravi que des citoyens de leur circonscription tiennent des comptes des présences et absences des députés LREM pendant cette période et les publient sur leur mur Facebook.
Les tarifs du gaz ont augmenté de 7,45% au 1er juillet. Pour un foyer qui se chauffe au gaz, c’est en moyenne 90 euros de plus sur la facture annuelle. C’est la plus forte hausse depuis 6 ans. Son effet sera socialement désastreux puisque l’on sait que ceux qui se chauffent au gaz sont majoritairement les plus pauvres. D’après la fondation Abbé Pierre, un ménage sur cinq souffre du froid dans son logement. Ces 90 euros en plus sur la facture vont contraindre de nombreuses personnes à allumer plus tard le chauffage cet hiver et à l’éteindre plus souvent.
Il faut souligner que cette situation est le résultat de la décision du gouvernement. Et de lui seul. En effet, il existe encore des tarifs réglementés dans ce domaine. Ils ont été maintenus précisément pour protéger les usagers. Ces tarifs fixes et décidés par le pouvoir politique datent de l’époque où EDF et GDF étaient une seule et même entreprise publique. Depuis, les diktats de la Commission européenne sont passées par là. EDF et GDF ont été séparés. GDF a été privatisé. Cela alors que Sarkozy avait juré que ce ne serait pas le cas et que cela n’arriverait jamais. Et maintenant, les tarifs règlementés vont bientôt disparaître. La Commission européenne l’a ordonné. Le gouvernement a obtempéré. Il a annoncé qu’il se conformerait d’ici 2022 aux désirs de la Commission dans ce domaine aussi.
Pour justifier cette hausse des tarifs, le gouvernement invoque la hausse du prix du gaz sur le marché mondial et des coûts d’investissements dans les infrastructures. Mais ces derniers résultent en grande partie de la campagne d’installation forcée des compteurs communiquant Gazpar, l’équivalent des Linky pour le gaz. On sait que la plupart des gens n’en veulent pas. Le député insoumis Bastien Lachaud a d’ailleurs déposé une proposition de loi pour que les consommateurs aient le droit de refuser l’installation chez eux de tels compteurs. Le gouvernement fait donc payer les consommateurs pour des compteurs qu’il les force à installer.
Ce choix n’était pas une obligation. Le gouvernement aurait très bien pu décider de ne pas augmenter les prix du gaz. Engie a des marges de manœuvre pour reporter les coûts sur d’autres que sur les ménages. Notamment sur ses actionnaires. Ceux-là ont empoché 2,4 milliards d’euros l’année dernière. Et l’entreprise a annoncé que les dividendes augmenteraient de 7,1% cette année. C’est là le plus évident résultat des privatisations des grandes entreprises publiques. Une clientèle qui doit supporter des prix toujours plus hauts pour nourrir les actionnaires. Un véritable impôt privé.
Il y a plus. La Commission de régulation de l’énergie propose tous les 6 mois une évolution des tarifs réglementés sur la base de critères objectifs comme ceux invoqués par le gouvernement pour justifier la hausse. Or, cette fois ci, elle proposait une hausse de 6,5% des tarifs. Soit inférieure à celle finalement décidée par le gouvernement. Une partie de la hausse décidée par le gouvernement ne peut donc pas être expliquée par des critères objectifs. Par contre, elle intervient quelques jours après que le gouvernement a annoncé vouloir vendre les 25% d’actions Engie qui restent toujours sous le contrôle de l’État. Est-ce donc un cadeau par avance fait par Macron aux futurs actionnaires que cette hausse injustifiée ? Une manière de faire monter le prix de l’action sur le dos des usagers ? Le président de riches n’est jamais assez généreux avec ses amis.
Le sommet de l’OTAN s’est ouvert à Bruxelles le 11 juillet. Donald Trump a choisi cette occasion pour viser une fois de plus l’Allemagne. Après ses exportations d’automobiles, ce sont maintenant ses importations de gaz russe qui sont visées par le Président des États-Unis. Il accuse l’Allemagne d’être « complètement contrôlée par la Russie ». Rien de moins. Il vise pour cela un projet de gazoduc, le North Stream 2. Il a été suivi par le gouvernement d’extrême droite de Pologne, caniche grotesque totalement alignée sur les positions américaines et paranoïaque belliciste vis-à-vis de la Russie. Ainsi, le Ministre des Affaires étrangères de la Pologne, Jacek Czaputowicz, a déclaré que « Ce projet est un exemple de pays européens qui fournissent des fonds à la Russie et lui donnent des moyens qui peuvent être utilisés contre la sécurité de la Pologne ». On voit le genre d’énergumène ! Penser que la Pologne puisse être menacée par la Russie est en effet une forme de l’orgueil nationaliste dans ce pays.
Le North Stream 2 est un pipeline qui doit, à l’horizon 2020, relier la Russie et l’Allemagne en passant par la mer Baltique. Il permettra de doubler la capacité d’exportation de gaz de la Russie via cette route. Il s’agit de soutenir la demande croissante en gaz de l’Europe puisque la Commission européenne elle-même prévoit que la demande va s’accroitre de 120 milliards de mètres cubes dans les 20 prochaines années. Certes, il s’agit à sa manière d’un désastre écologique qui ne trouble pas grand monde parmi les faiseurs de blabla écologistes. Mais puisque le gaz circule et qu’il s’agit de réorganiser cette circulation, voyons ce qu’il en est dans les bras de fer actuel entre Europe et Amérique.
Le projet North Stream 2, financé par l’entreprise russe Gazprom et un consortium d’entreprises allemandes, néerlandaises, autrichiennes et française (Engie), est logiquement conclu par l’Europe avec son premier partenaire en matière de gaz : la Russie. Il n’existe pas de contre-proposition sur ce continent. Pourtant, ce choix contrevient aux intérêts des Etats-Unis. D’abord, comme en toutes choses, ils voudraient eux-mêmes vendre leur gaz naturel à l’Europe. Voilà un marché sur lequel ils sont en mauvaise posture. Sur le marché européen du gaz, ils arrivent après la Russie, la Norvège, l’Afrique du Nord et même le Qatar. La part du gaz naturel liquéfié américain en Europe est tombée à 1% alors qu’elle était encore de 6% l’année dernière. Trump veut reprendre sa part non par l’amélioration des prestations américaines mais par la force.
Une autre raison pousse Trump à s’opposer aussi bruyamment au North Stream 2. En effet, en passant la mer Baltique, le gazoduc permet de contourner l’Ukraine. Aujourd’hui, un tiers du gaz russe exporté vers l’Europe passe par ce pays a qui de confortables royalties sont donc versées à cette occasion au gouvernement d’extrême droite du coin. L’aboutissement du projet North Stream 2 permettra évidemment de réduire cette part. Et de diminuer les moyens des néonazis locaux. Comme depuis 2014, le gouvernement ukrainien est enrôlé dans le camp des États-Unis, le projet russo-européen menace directement l’influence des États-Unis. On comprend au passage les dessous du conflit de 2014 à propos de l’Ukraine. Il s’agissait bien du contrôle des routes énergétiques entre la Russie et l’Europe.
Trump ne se trompe donc pas lorsqu’il met ce sujet sur le tapis à l’occasion du sommet de l’OTAN. Ou quand il le lie avec l’injonction qu’il fait aux pays européens de dépenser plus pour l’OTAN. Pour les États-Unis, c’est le même sujet : celui de leur agressivité envers la Russie. En abordant ainsi les deux sujets, il confirme que l’objet principal de l’OTAN en Europe est de cultiver la domination nord-américaine en Europe et de lui donner un contenu dans l’esprit belliqueux envers la Russie.
Cette attitude a, en Europe, ses adeptes, en particulier à l’Est. J’ai déjà cité le ministre polonais. Les gouvernements des pays baltes ont eux-aussi dit leur opposition au projet. Mais d’autres voient avant tout l’intérêt économique qu’ils ont à un partenariat stable avec la Russie en matière énergétique. L’Allemagne, mais aussi la Suède et la Finlande qui ont déjà donné leur accord pour que le gazoduc passe par leurs territoires. La France est engagée à travers l’investissement d’Engie. Mais le Président Macron nous a habitué aux courbettes devant les injonctions américaines. Ainsi, il s’est empressé de faire voter dans la loi de programmation militaire l’augmentation de dépenses militaires que Trump demande. Ainsi, il n’a pas levé le petit doigt pour les entreprises françaises installés en Iran quand le président américain a décidé de rétablir des sanctions. Cet atlantisme est néfaste pour notre pays. Il joue contre nos intérêts nationaux, contre notre intérêt économique immédiat.
Tout ce tableau nous ramène à la grande bascule géopolitique en cours. Les États-Unis d’Amérique doivent compenser le danger de la dédollarisation du monde par la reconstruction d’une base productive nationale. La dédollarisation est le résultat prévisible de la domination de la production chinoise sur le monde de l’économie productive. On paie et on achète dans la monnaie de celui qui achète et qui vend. La Russie et les autres pays de la zone Eurasie sont dans ce camp. Si le dollar n’est plus la monnaie de paiement international, il sera ramené à sa valeur réelle référée à la production et aux équilibres (et surtout aux déséquilibres) de l’économie des USA. Cela correspondra à une monstrueuse dévaluation. Et donc à un chaos sans pareil jusqu’à ce jour. Trump n’a donc nullement un comportement irrationnel. Il assume que c’est par un nouveau rapport de force qu’il peut tenir la suprématie des États-Unis.
L’Europe et l’Euro sont des concurrents pour les USA et le dollar. Depuis le premier jour. Les coups tordus se sont multipliés dans ce registre. On peut classer la crise Grecque dans cette catégorie compte tenu de son origine bancaire… À présent, dans sa confrontation avec l’Europe, les USA ciblent l’Allemagne parce qu’elle est la première puissance productive du continent européen et qu’elle accumule le plus d’excédent commerciaux avec les USA. On peut donc présager une dégradation de longue haleine de l’image de l’Allemagne dans les médias atlantistes. Le caractère « russe » du gaz vient renforcer la paranoïa anti-russe dominante dans le discours officiel. Il justifie à la fois la défense de l’intérêt du gaz américain et l’injonction d’acheter du matériel de guerre fabriqué aux USA. C’est un tout. Le bellicisme de Trump est d’abord une opération commerciale. Et comme les guerres sont surtout le résultat de l’activité des marchands de canon, on peut dire, après de Villepin, que les conditions d’une guerre généralisée se rassemblent sous nos yeux.
Comme on le sait si l’on a lu mon livre Le Hareng de Bismarck, il y a un sujet de discussion interdit en France : l’Allemagne. La plupart de ceux qui se sont risqués à mettre en cause l’hégémonisme allemand en Europe et la responsabilité du gouvernement de ce pays dans l’incroyable dégradation sociale dans l’Union ont dû y renoncer sous la pression. Je reste donc seul dans mon cas à tenir tête.
Je dis que les malheurs de l’Union Européenne viennent de la domination des intérêts et conceptions des gouvernements de droite et PS allemands (il est interdit par les convenances de dire « allemand » tout simplement et le mantra doit être récité en version intégrale pour s’éviter un tir de réplique immédiat). J’ai dit « non à l’Europe allemande » selon le titre du livre d’Ulrich Beck, préfacé par Daniel Cohn-Bendit. Ce dernier, en toute mauvaise foi, me reproche pourtant ma « germanophobie ». Le faisant, il prouve l’incroyable privilège que veulent s’arroger certains de ces mêmes Allemands : eux seuls auraient le droit de critiquer leur pays ! Il en va de même dans les médias. Y compris dans la petite « gôche » style Médiapart. Je crois qu’à cette occasion ce n’est pas seulement son habituelle hargne aveuglée à mon égard qui fonctionne mais un vrai tabou. Une barrière psychologique. Largement fondée sur des leçons d’Histoire mal assimilées et des raisonnements « marabout-de-ficelle-de-cheval » typiques des récitants issus de l’extrême gauche.
J’ai pu le constater une fois de plus à propos d’un tweet sur la défaite de l’équipe allemande. D’un bout à l’autre du pays, dans les lieux et rassemblements les plus divers, ce fut une déferlante d’applaudissements et de manifestations de très vive satisfaction. Je crois à la décharge des chiens de garde médiatiques qu’ils ne savent rien de cela comme de tous les autres sujets qui concernent les émotions populaires. Mes 140 signes lisses firent un tabac. Je fus fustigé trois jours durant par les éditorialistes. Évidemment, les Aphatie, Thomas Legrand et autres curés médiatiques ânonnèrent leurs prêches sans se rendre compte de rien. Un régal. Leurs leçons ont fonctionné comme autant de mortifications pour ceux qui s’étaient réjoui comme moi. Je reçus des dizaines de messages de soutien venant de tous les milieux. La suffisance de ces gens les fit même se risquer à citer les noms de quelques allemands bienfaiteurs de l’humanité pour mieux montrer mon infâmie. Les entendre citer Marx fut un délice. Mais ils eurent droit en retour à d’autres listes de noms autrement moins édifiantes. On me signala qu’à l’étranger aussi des hommes comme Íñigo Errejón et d’autres, de notre famille culturelle et politique dans le monde, avaient aussi tweeté dans le même sens que moi. Personne ne se demanda pourquoi. Blindés dans leurs certitudes, les « moralistes » pérorèrent à fond ! Un magnifique cours de masse comme j’aime en déclencher. Je passe la première couche et les médias la seconde, sans s’en rendre compte et en croyant marquer un point contre moi ! Exquis. Ça figurera dans mes stages de formation sur la conquête des hégémonies populaires.
Après quoi j’eus l’occasion d’une charge ouvertement politique. Lors de mon passage sur Europe1 le 8 juillet dernier, j’ai fait remarquer que l’essentiel des postes clefs dans les institutions européennes étaient occupés par des Allemands. Un des journalistes qui m’interrogeait m’a rétorqué que M. Draghi, qui préside la Banque centrale européenne était italien. C’est vrai, mais son secrétaire général, M. Michael Diemer, est allemand. Tout comme le secrétaire général du Parlement européen. Et aussi celui du service européen pour l’action extérieure. On compte aussi le Président de la cour des comptes européenne, le Président de la Banque européenne d’investissement et le Président du Mécanisme européen de stabilité financière. Pour le reste, je conviens que c’est un hasard si les Présidents de trois groupes au Parlement européen le sont, dont celui du plus important. Le problème de ces nominations n’est pas qu’il s’agisse d’Allemands mais du fait qu’ils le soient tous.
Un poste stratégique restait en dehors de l’emprise allemande. Celui, hautement stratégique de Secrétaire général de la Commission européenne. Ce personnage, qualifié de « tour de contrôle » des institutions européennes, supervise l’ensemble du travail législatif de la Commission. Il était, jusqu’au 1er mars 2018, occupé par un Néerlandais. Étant donné le déséquilibre existant entre les Nations dans les institutions, il avait été promis aux Français. C’était sans compter sur les manœuvres du Président de la Commission, Jean-Claude Junker, pour imposer son chef de cabinet, Martin Selmayr. Bien sûr M. Selmayr est allemand.
Cette nomination a été imposée de manière arbitraire et au mépris complet des procédures normales. En effet, Martin Selmayr a d’abord été nommé au poste de Secrétaire général adjoint, opportunément laissé vacant fin 2017 par la nomination de sa titulaire à un autre poste. Le 21 février, il est nommé à sa place. Puis, le Secrétaire général de la Commission annonce sa démission. Le 1er mars 2018, le commissaire européen à la fonction publique, Oettinger, convoque une réunion du collège des commissaires à 9h30. À 9h39, il publie un communiqué annonçant la nomination de Martin Selmayr.
De nombreuses irrégularités entourent cette ascension en un temps record. D’abord, M. Selmayr ne disposait pas du grade nécessaire pour le poste. Dans la fonction publique européenne, le poste de secrétaire général de la Commission est occupé par des directeurs généraux ou des directeurs généraux adjoints. Or, Martin Selmayr n’était que directeur. Un grade qu’il avait obtenu par un poste de complaisance qu’il n’a jamais occupé puisqu’il faisait la campagne de Jean-Claude Junker à l’époque où cette nomination est intervenue. Par ailleurs, la candidature de Martin Selmayr ne souffrait que d’une candidature concurrente, celle de sa cheffe de cabinet adjointe. Elle fut retirée avant la clôture de la procédure. Depuis, elle a été nommée, par Martin Selmayr, cheffe de cabinet de M. Junker.
En résumé, la procédure entière apparaît comme irrégulière au regard des règles en vigueur ordinairement dans la fonction publique européenne. C’est ce qu’a déclaré le Parlement européen dans une résolution votée le 18 avril 2018. On peut en effet y lire que la nomination de Martin Selmayr « pourrait être considérée comme un coup de force ». Ce constat n’empêcha pas les conservateurs et la plupart des socialistes du Parlement européen de voter contre l’amendement co-signé par Younous Omarjee qui demandait la démission de Martin Selmayr. L’Europe allemande sauvée in extremis par la grande coalition européenne.
Le problème de « l’Europe à l’allemande » n’est pas sa nationalité. C’est son contenu politique. Tous ces personnages se sentent investis d’une mission politique commune : faire triompher l’ordo-libéralisme. Ainsi, l’un des premiers grands faits d’armes de Martin Selmayr à son poste fut de rédiger la proposition de la Commission pour le budget de l’Union européenne qui contient notamment des coupes claires dans la politique agricole commune considérée comme trop favorable à la France.
Il est certain à mes yeux que cette forme mono-nationale du contrôle des postes stratégiques de l’Union européenne est une cause essentielle de la paralysie de l’Union figée dans un dogme dont les affidés ne voient pas du tout les limites ni les conséquences. La Crise de l’Union européenne est assez largement la crise de l’Europe « à l’allemande ».

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