Antoine Manessis
"Le pape, combien de divisions ?"
On connait la réplique de Staline aux Anglo-Etasuniens lorsque, faisant la sourde oreille aux demandes réitérées des Soviétiques pour l'ouverture d'un second front contre l'Allemagne hitlérienne, ceux-ci tentaient de gagner du temps en annonçant une initiative du pape favorable aux alliés, initiative qui, au demeurant, ne vint jamais, tant le Vatican était animé d'un anti-communisme forcené.
Bien entendu cette remarque du dirigeant soviétique n'est pas à comprendre d'une façon étroite. Le soutien d'une autorité religieuse ayant une réelle audience ne pouvait pas être négligé. Mais elle rappelait aux puissances capitalistes alliées à la Russie contre le fascisme que ce qui était fondamental en plein conflit était le rapport des forces militaires et qu'escamoter l'exigence soviétique avec le soutien moral, serait-ce du chef de l'Eglise catholique, ne pouvait satisfaire l'Union Soviétique qui payait le prix du sang de la lutte anti-fasciste.
Plus largement, et au-delà même du cadre d'un conflit militaire, cette remarque rappelle l'importance fondamentale du rapport des forces. Si comme nous l'a dit Von Clausewitz "La guerre n'est que le prolongement de la politique par d'autres moyens", la politique est aussi le prolongement de la guerre par d'autres moyens. Si nous devons évidemment préférer les moyens politiques aux moyens militaires, nous ne pouvons pas ignorer le contenu fondamentalement conflictuel du combat politique. D'ailleurs tout le vocabulaire politique est imprégné du vocabulaire militaire.
Pour les marxistes, il n'y a là rien de bouleversant. Marx et Engels n'ont ils pas écrit que "L’histoire de toute société jusqu’à nos jours, c’est l’histoire de la lutte des classes." Ce constat ne définit pas une stratégie, il donne un cadre. Comment les forces se meuvent dans ce cadre, comment elles s'organisent, quelle stratégie adoptent les forces en présence est déterminé par une infinité de facteurs, historiques, économiques, politiques, géographiques, idéologiques...
Mais il reste que ces innombrables facteurs déterminent des rapports de forces. Et que ceux-ci pèsent en retour sur la stratégie et la tactiques des forces en conflit. C'est dire que le rapport de forces est toujours central pour définir et une situation et la réponse politique à cette situation. En bref la juste évaluation du rapport des forces est le préalable de toute action politique.
Mais nous ne pouvons pas évidemment avoir une lecture dogmatique, "comptable" et figé des forces. Sinon on arrive rapidement à une vision "classe contre classe" ou "bloc contre bloc". Gramsci a particulièrement pensé l'articulation qui existe entre différents rapports de forces (économique, politique, militaire...). D'autant que ces rapports de forces fonctionnent de façon relativement autonomes et selon une hiérarchie variable selon les circonstances historiques. Aussi le rapport de forces politiques exige de repérer la forme de conscience et d'organisation en voie de formation. Or conscience et organisation agissent comme "forces matérielles." C'est pourquoi Gramsci demande de mettre en suspend le modèle de la bataille rangée au profit de la pensée des "positions inextricables" et le modèle de domination d'une classe contre l'autre au profit de "bloc au pouvoir."
Tenir compte du rapport de forces est un concept majeur du politique mais certainement pas une formule magique qui justifie toute décision politique que celle-ci soit juste ou erronée. En fait on peut utiliser la formule pour éviter la critique politique de telle ou telle stratégie ou tactique politique. Le rapport de forces devenant le Deus ex machina de toutes les erreurs ou décisions que l'on croit ou que l'on veut inavouables ou incritiquables.
Ce que nous pouvons, nous semble-t-il, retenir à la lumière de Gramsci et de ceux qui, comme Henri Lefebvre ou Louis Althusser, ont poursuivi cette démarche critique, c'est que le rapport de forces est un processus où les forces qui sont en lutte sont dans un rapport mobile et mouvant.
Saisir ce mouvement, ses tendances, ses possibles et saisir l'événement quand il se présente, c'est concevoir le rapport de forces de façon dialectique et vivante.

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