lundi 18 mai 2009

« Lettres à un jeune poète »

«Un livre sans âge. Pour tous les assoiffés. Pour le relire. À l’enfant qui dort sous tes ailes » (Cristina Castello)

« Une seule chose est nécessaire : la solitude. La grande solitude intérieure. Aller en soi-même et ne rencontrer pendant des heures personne, c'est à cela qu'il faut parvenir. Être seul, comme l'enfant est seul...»

Rainer-Maria Rilke
Prague, 1985 - Montreux, Suisse, 1926

« Lettres à un jeune poète »
(extraits) - (Versions française et espagnole)



©Eduardo Bendersky


Mon bien cher monsieur Kappus,



j'ai laissé longtemps sans réponse une lettre de vous, non que je l'eusse oubliée, au contraire, elle était des lettres qu'on relie lorsqu'on les retrouve parmi la correspondance, et je vous y ai reconnu comme si vous étiez tout proche.
[...]
Ici, que je suis entouré d'une vaste contrée parcourue par les vents venus des mers, je sens qu'aucun homme ne saura jamais répondre aux questions et aux sentiments qui ont leur vie propre au cœur de votre intimité ; car même les meilleurs se perdent dans les mots lorsqu'ils ont à faire entendre ce qui est le plus ténu et qui est presque indicible. Mais je crois pourtant que vous n'êtes pas voué à rester sans réponse si vous vous en tenez à des choses qui ressemblent à celles qui actuellement reposent mes yeux. Si vous vous en tenez à la nature, à ce qu'elle recèle de simple, à ce qui est réduit, qu'à peine quelqu'un remarque et qui, de manière inaperçue, peut parvenir à la grandeur et à l'incommensurable, si vous avez cet amour pour ce qui est infime, et si, en toute simplicité, vous cherchez à gagner, pour le servir, la confiance de ce qui semble indigent, tout vous sera plus facile, tout sera plus cohérent et en quelque manière plus harmonieux, non sans doute pour l'entendement qui, étonné, observe une certaine réserve, mais pour votre conscience la plus profonde, pour votre lucidité et pour votre savoir.


Vous êtes si jeune, en quelque sorte avant tout début, et je voudrais, aussi bien que je le puis, vous prier, cher Monsieur, d'être patient à l'égard de tout ce qui dans votre cœur est encore irrésolu, et de tenter d'aimer les questions elles-mêmes comme des pièces closes et comme des livres écrits dans une langue fort étrangère. Ne cherchez pas pour l'instant des réponses, qui ne sauraient vous être données ; car vous ne seriez pas en mesure de les vivre. Or il s'agit précisément de tout vivre. Vivez maintenant les questions. Peut-être vivrez-vous par la suite et petit à petit sans, vous en apercevoir, en ayant, un jour lointain, pénétré au sein des réponses. Peut-être recelez vous la possibilité de former et de structurer comme une modalité de la vie particulièrement heureuse et pure ; éduquez-vous à cela, mais acceptez ce qui arrivera en toute confiance ; et si cela ne provient que de votre seule volonté, d'une quelconque nécessité de votre intériorité, accueillez-le et ne haïssez rien. Ce qui est sexuel est difficile, en effet. Mais ce qui nous a été enjoint est grave, et presque tout ce qui est sérieux est grave, or tout est sérieux.


Si seulement vous prenez conscience de cela, et si vous parvenez, à partir de vous-même, de vos dispositions, à votre manière, en puisant dans votre propre expérience, dans votre enfance et dans vos forces, à nouer un rapport tout à fait personnel (que n'influencent ni les convictions ni les mœurs) à la sexualité, vous n'aurez plus à craindre désormais de vous perdre ni d'être indigne de ce qu'il y a de meilleur en vous.
[...]
Ne vous laissez pas abuser par les surfaces ; en profondeur, tout est loi. Et ceux qui vivent le secret mal et à faux (ils sont fort nombreux) ne fourvoient qu'eux-mêmes tout en continuant de le transmettre sans le savoir, comme une lettre cachetée. Et ne soyez pas trompé par la multitude des noms ni par la complexité des cas. Sans doute y a-t-il par-dessus tout un grand principe maternel, désir commun à tout. La beauté d'une vierge, d'un être «qui n'a rien encore accompli» (comme vous le dites si joliment) est maternité qui se pressent et se prépare, s'inquiète et languit. La beauté de la mère est maternité qui se dévoue, et, chez la vieille femme, on trouve une grande mémoire. La maternité est chez l'homme aussi, me semble-t-il, charnelle et spirituelle ; la création masculine est elle aussi une sorte d'accouchement, et c'est un enfantement lorsqu'il crée à partir de sa plénitude la plus intime. Et peut-être les sexes sont-ils plus proches qu'on ne le pense ; la grande innovation mondiale consistera sans doute en ce que l'homme et la femme, affranchis de tous les sentiments erronés et de toutes les répugnances, ne se chercheront plus comme des contraires s'attirent, mais comme des frères et des sœurs, des voisins qui s'uniront comme des êtres humains pour simplement, gravement et patiemment assumer en commun cette sexualité difficile qui leur échoit.


Mais tout ce qui, un jour, deviendra peut-être possible pour beaucoup, le solitaire peut déjà le préparer et l'élaborer de ses propres mains qui se trompent moins. C'est pourquoi, cher Monsieur, il vous faut aimer votre solitude, et supporter, à travers des plaintes aux beaux accents, la souffrance qu'elle vous cause. Car ceux qui vous sont proches se trouvent au loin, dites-vous, ce qui révèle qu'une certaine ampleur est en train de s'installer autour de vous. Et si ce qui vous est proche est déjà lointain, votre ampleur confine alors aux étoiles, et elle est fort vaste ; réjouissez-vous de votre croissance où vous ne pouvez bien sûr vous faire accompagner par personne ; soyez gentil à l'égard de ceux qui restent en arrière, soyez calme et sûr de vous face à eux, ne les tourmentez pas de vos doutes ni ne les effrayez de votre assurance ou de votre joie qu'ils ne pourraient saisir. Cherchez à nouer avec eux quelques liens simples et fidèles qui n'auront pas à se modifier nécessairement lorsque vous-même vous transformerez toujours davantage ; aimez en eux la vie sous une forme étrangère, et faites montre d'indulgence à l'endroit des personnes qui vieillissent et qui redoutent cette solitude qui vous est familière. Évitez de nourrir ce drame toujours ouvert entre parents et enfants : il gaspille tant de force chez les enfants et consume l'amour des parents qui agit et réchauffe même lorsqu'il ne comprend pas. N'exigez aucun conseil d'eux et ne comptez pas sur la moindre compréhension, mais croyez à leur amour qui vous sera conservé comme un héritage ; et soyez persuadé qu'il y a, dans cet amour, une force et une bénédiction que vous n'aurez pas à abandonner pour aller fort loin !


Une seule chose est nécessaire : la solitude. La grande solitude intérieure. Aller en soi-même, et ne rencontrer, des heures durant, personne - c'est à cela qu'il faut parvenir. Être seul comme l'enfant est seul quand les grandes personnes vont et viennent, mêlées à des choses qui semblent grandes à l'enfant et importantes du seul fait que les grandes personnes s'en affairent et que l'enfant ne comprend rien à ce qu'elle font. S'il n'est pas de communion entre les hommes et vous, essayez d'être prêt des choses : elles ne vous abandonneront pas. Il y a encore des nuits, il y a encore des vents qui agitent les arbres et courent sur les pays. Dans le monde des choses et celui des bêtes, tout est plein d'évènements auxquels vous pouvez prendre part. Les enfants sont toujours comme l'enfant que vous fûtes : tristes et heureux ; et si vous pensez à votre enfance, vous revivez parmi eux, parmi les enfants secrets. Les grandes personnes ne sont rien, leur dignité ne répond à rien.




* * *




«Un libro sin edad. Para los sedientos. Para releer. Al niño que duerme bajo tus alas» (Cristina Castello)


«Una sola cosa es necesaria: la soledad. La gran soledad interior. Ir dentro de uno mismo y no encontrar a nadie durante horas; es allí donde hay que llegar. A estar solo, como el niño está solo»


Rainer-Maria Rilke
Praga, 1985 - Montreux, Suiza, 1926




De «Cartas a un joven poeta»


Carta I


« ...lo más inexplicable de todo es una obra de arte, existencia misteriosa, cuya vida es eterna y opuesta a la nuestra, que se desvanece...»


(París, 17 de Febrero de 1903)


©Eduardo Bendersky


Mi estimado señor:


Hallé su carta hace apenas unos días. Quiero darle las gracias por su gran afecto y confianza. Siento no poder hacer más; no puedo juzgar la forma de sus versos, porque la intención crítica está demasiado alejada de mí.


No hay cosa más deficiente que tocar una obra de arte con palabras críticas: siempre van a surgir interpretaciones equívocas más o menos felices. Las cosas nunca son tan evidentes y claras como generalmente se pretende hacernos creer.


La mayoría de los hechos no tienen explicación lógica; se cumplen en espacios en los que jamás entró una palabra.


Y lo más inexplicable de todo es una obra de arte, existencia misteriosa, cuya vida es eterna y opuesta a la nuestra, que se desvanece.


Después de esta advertencia, puedo añadir que sus poemas no tienen una forma propia, pero si tienen un callado y escondido principio de personalidad. Con mucha claridad lo percibo en la última poesía: "Mi alma".


En ella, algo particular en usted quiere llegar a fundir palabra y música. Y en el hermoso poema "A Leopardi" toma cuerpo una especie de cercanía con aquel grandioso solitario. Sin embargo, estos poemas, aún no se mantienen por si mismos; no tienen independencia; ni siquiera el último y el dedicado "A Leopardi". La amable carta que acompañó sus poemas, me explica algunas deficiencias que encontré al leerlos, pero no puedo señalarlas.


Usted pregunta si sus versos son buenos. Me lo pregunta a mí.


Anteriormente le preguntó a otros. Los lleva a las revistas. Los coteja con otros, y se preocupa porque algunas reacciones los rechazan.


Entonces (como usted me ha permitido aconsejarlo), le suplico que abandone eso. Usted mira hacia fuera y, es precisamente lo que no debe hacer ahora. Nadie puede aconsejarlo ni ayudarlo, nadie.


Sólamente existe una manera: entre en usted mismo. Descubra el fundamento que lo lleva a escribir; investigue si tiene raíces en el lugar más profundo de su corazón; reconozca si para usted sería necesaria la muerte en caso de ser privado de escribir. Esto ante todo: pregúntese en la hora más callada de la noche: ¿debo escribir?


Busque en lo más profundo de usted mismo la respuesta. Y si esta es afirmativa, si enfrenta esta grave pregunta con un seguro y sencillo "debo", siendo así, edifique su vida conforme a tal necesidad: su vida, aún en la hora más insignificante y pequeña, debe ser signo y testimonio de ese acto. Entonces, trate de expresar como el hombre primigenio lo que ve y siente, lo que ama y pierde.


No escriba poesías de amor; sobre todo, apártese de las formas demasiado comunes y que se encuentran con facilidad: son las más difíciles, porque se necesita mucha madurez para aportar algo propio donde existen en cantidades buenas y, en parte, sobresalientes tradiciones. Por tal motivo, líbrese de los motivos generales y tome los que le ofrece su diario devenir. Muestre sus tristezas y deseos, los pensamientos que acuden a su muerte y su fe en algo bello; muestre todo eso con profunda sinceridad interior, serena, sumisa, y para expresarse, use los objetos de su entorno, imágenes de sus sueños y las cosas esenciales de sus recuerdos.


Si su vida cotidiana le parece pobre, no la culpe, cúlpese a usted mismo, reconozca que no es lo suficiente poeta para encontrar en ella sus riquezas. En los creadores no cabe la pobreza, ni los lugares pobres e indiferentes. Y aunque usted estuviera en una cárcel sin poder percibir los rumores del mundo exterior, ¿no tendría siempre su infancia, esa riqueza preciosa, grandiosa, fuente inagotable de recuerdos?


Regrese a ella su mirada. Intente aflorar las brumosas sensaciones de tan inmenso pasado; se fortalecerá su personalidad, se acrecentará su soledad y se hará un lugar a la sombra, en el cual, el estrépito de los otros pasa de largo y lejano. Y si ese regreso a lo interior, de ese adentrarse a su propio mundo brotan versos, no acuda a nadie para saber si sus versos son "buenos". Tampoco intentará que las revistas literarias se interesen en sus trabajos, pues los verá como una preciosa propiedad natural, un pedazo y una voz de su vida.


Una obra de arte es buena cuando surge de la necesidad de crearla.


En esa naturaleza de origen está implícito el juicio: no hay otro. Por eso, mi querido señor, no podría darle otro consejo que este: penetrar en usted mismo y encontrar las cosas más profundas de su vida. Esa es la fuente en la cual usted encontrará la respuesta a su pregunta si debe crear; tómela como suene, sin explicaciones. Tal vez suceda que usted está llamado a ser artista. Si es así, acepte su destino y llévelo con su sufrimiento y su grandeza, sin preguntar jamás por la recompensa que hallará afuera. Pues el creador debe ser un mundo en si mismo, encontrar todo en sí y en su propia naturaleza.


Tal vez después de esta comunión con su mundo interior y sus soledades, debe renunciar a ser poeta (sería suficiente, como he dicho, sentir que se puede vivir sin escribir, para definitivamente no hacerlo). De cualquier forma, tampoco habría sido en vano el recogimiento interior en que le insisto. En todo caso, partiendo de ahí, su vida encontrará sus propios caminos, y le deseo que sean dichosos, ricos y amplios, se los deseo mucho más de lo que soy capaz de expresar.


¿Qué más le diría? Creo haber realzado todo en su debida forma: para terminar, sólo deseo aconsejarle que progrese en su evolución en forma sosegada y sincera: no podría sufrir un deterioro más desastroso, si mira hacia el mundo exterior y espera de él una respuesta, a preguntas que solamente podrá contestar desde su interior, acaso, en la hora más callada.


Fue para mí una alegría encontrar en su carta el nombre del profesor Horacek; conservo hacia ese bondadoso sabio, una profunda admiración y respeto que perdura en el tiempo. Si usted es tan amable, le encomiendo que le haga conocer mis sentimientos; es mucha bondad de su parte que aún me recuerde, y lo sé apreciar.


Ahora, le devuelvo los versos que me confió tan amistosamente.


Agradezco de nuevo su cordialidad y confianza, de la cual, con esta sincera respuesta, dada en la mejor forma que sé, trato de hacerme un poco más digno de lo que en realidad soy, por mi condición de desconocido para usted.


Con fervor e interés,


Rainer María Rilke

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