Aujourd’hui on n’a plus d’excuses à ignorer la vérité sur la Palestine. Même
en prenant en compte la désinformation propagée par les médias dominants, on a
suffisamment d’aperçus sur la situation d’un peuple opprimé à Gaza, en
Cisjordanie et à Jérusalem-Est et elle devrait nous obliger à nous poser des
questions.
Ils ont vu des files d’attente infinies aux points de contrôle - des
soldats en armes décident de les autoriser ou non à passer ; des familles
ruinées essaient de récupérer dans les décombres de leurs maisons quelques
objets utilisables, pendant que des bulldozers se préparent à détruire la maison
suivante; des paysans inconsolables pleurent leurs oliviers séculaires arrachés,
et leurs vergers incendiés; des enfants déjà traumatisés se demandent quand la
prochaine roquette ou la prochaine bombe va anéantir leur famille ou leurs amis;
des gens terrorisés attendent le bruit des bottes de troupes venues arrêter Dieu
sait qui aux petites heures du matin; et tout cela dans l’ombre du mur qui
obscurcit le paysage et même coupe les Palestiniens du reste du monde et les
enferme dans une sorte de prison.
Tout ceci ne représente que la partie émergée du projet israélien :
instituer un apartheid pour établir un État exclusivement juif - dans un pays où
presque la moitié des habitants sont des Palestiniens autochtones et que des
millions d’exilés attendent de pouvoir rentrer chez eux.
Il aurait fallu sonner le tocsin lorsque ces informations ont transpiré,
mais un mur de silence s’y oppose, tandis que nos dirigeants politiques assurent
à Israël la fidélité du suzerain, ou s’en font inconsidérément honneur ou encore
vont en visite en Israël aux frais de l’État. Et ce tocsin devrait sonner plus
fort, lorsque les crimes de guerre d’Israël sont documentés par des défenseurs
des droits humains et que des enquêtes officielles sont violemment attaquées
puis oubliées.
Mais le monde manque de courage. Les gens ont peur d’être accusés
d’antisémitisme. Même des Palestiniens, Sémites aux aussi, craignent d’en subir
les inconvénients et d’être frappés d’exclusion dans des pays où ils ont trouvé
refuge. Et les gens ne s’en tiennent pas à redouter les conséquences; le simple
fait de dire ou entendre la vérité les inquiète. Ils craignent de que leur
conscience alertée ne les pousse à agir, et donc enfoncent plus profondément
encore la tête dans le sable, où il espèrent que même le silence se taira.
Et voilà le défi posé aux défenseurs du monde entier: comment amener les
puissants à parler de la Palestine, si même les gens ordinaires n’osent en
parler, par crainte des puissants ?
Face à des médias diffusant le sionisme jusqu’à saturation et aux nouvelles
campagnes « Marque Israël », beaucoup de gens disposés à s’engager en faveur de
la Palestine pourraient se décourager, mais nous constatons sans cesse combien
un seul individu capable de dire la vérité aux puissants peut être
efficace.
Edward Said , un scientifique et intellectuel récemment décédé, a montré
mieux que personne qu’un individu isolé peut compter dans la défense de la
Palestine. Il a vu en particulier que la voix des intellectuels trouve un
« écho ».
Bien sûr il n’est pas nécessaire d’être un intellectuel. Les mots de Said
valent pour chacun de nous. Il dit que le silence est « blâmable » et l’a décrit
comme cette attitude qui consiste « à se détourner d’une position fondamentale
difficile à tenir, que l’on sait juste mais que l’on n’ose prendre. On ne veut
pas sembler trop politisé, on craint de paraître controversable; il nous faut un
chef, une autorité; on voudrait rester mesuré, objectif, modéré ; on espère ne
pas quitter le mainstream responsable... »(1)
L’intellectuel Saïd disposait certes de ses travaux universitaires, de son
point de vue de professionnel, de ses recherches et publications pour donner du
poids à ses déclarations, mais il lui fallait tout autant de courage qu’à un
autre pour braver le paradigme communément admis. La mise en question naît de la
connaissance de la vérité ; le courage, du respect d’un principe face à une
condamnation collective. Il en va de même face au tir de barrage des mensonges
sionistes et aux déclarations de ceux qui, par intérêt personnel, sont prêts à
flatter les puissants.
Lorsqu’en 1993 presque tous croyaient qu’une poignée de main sur les
marches de la Maison Blanche scellerait les accords négociés à Oslo et
garantirait enfin aux Palestiniens leur liberté et la paix à la région, Edward
Saïd a vu que ces accords fourniraient à Israël le prétexte pour poursuivre son
expansion coloniale et consolider l’occupation. Mais il savait que critiquer
Oslo apparaîtrait en réalité comme une prise de position contre « l’espoir » et
« la paix ». En décidant de le faire, il passait outre à la direction
révolutionnaire palestinienne qui avait négocié son État.
Bien que cette opinion ait valu à Saïd nombre d’attaques, il n’était pas
prêt à se laisser avoir par une tromperie qui n’apporterait aux
Palestiniens ni espoir ni paix, il le savait bien. Et, comme il l’avait prévu,
cette « pacification » stérile finit par révéler, d’année en année, l’effrayante
réalité d’Oslo : les Palestiniens devinrent les victimes de la « matrice de
contrôle » israélienne, pour reprendre le terme du militant israélien Jeff
Halper en 1999... (2) Et cette domination d’un peuple sur un autre, sans aucune
intention de se pencher sur les injustices infligées aux Palestiniens qu’une
purification ethnique avait chassés de leur pays, a immanquablement conduit
Israël à pratiquer un apartheid.
Les Palestiniens ne possèdent plus rien qui puisse s’appeler un État. Sur
tous les fronts leur existence est mise en péril. Mais des intellectuels, en
accord avec les politiques, continuent à parler de la solution des deux États,
un mantra que les médias dominants reprennent de façon peu critique, voire
mensongère. Les gros bonnets des médias prétendent que l’existence d’Israël est
menacée. Mais il est chaque jour plus évident que les Palestiniens n’ont aucune
chance contre Israël: ce pays est armé jusqu’aux dents, armes nucléaires et
conventionnelles. Les Palestiniens n’ont jamais eu d’armée ni de moyens
suffisants pour lutter contre l’occupation de leur terre et leur propre
spoliation. Rien d’étonnant si la solution des deux États est devenue une sorte
de panacée pour le la lutte palestinienne à l’autodétermination.
Cet attachement à une idée depuis bientôt 20 longues années est sapé par le
fracas des marteaux et engins de construction qui résonne depuis les colonies
illégales à travers toute la Cisjordanie et Jérusalem-Est et induisent à Gaza
des fractures sociales catastrophiques. Ce fracas est désormais couvert par la
rhétorique de la « paix économique », de la « mise en place d’institutions », de
la « démocratie », de la « sécurité internationale » et de la « construction
d’un État ». Il faut saisir toute occasion d’interroger ces termes, car, isolés
de la réalité locale, ce ne sont pas seulement des mots, mais des concepts
dangereux.
Quel sens a la « paix économique » si l’on ne comprend pas que les
industries où travaillent les Palestiniens n’ont d’autre but que de pourvoir
Israël en main d’œuvre esclavagiste et produits à bon marché. Pourquoi soutenir
la « mise en place d’institutions » si Israël continue à saper et détruire les
programmes qui s’efforcent déjà d’être au service de la société palestinienne.
La « démocratie » n’est qu’un mensonge lorsque après les élections correctes de
2006 Israël et le reste du monde dénient au Hamas le droit de gouverner. C’est
une pantalonnade d’accepter une « sécurité intérieure » quand les Palestiniens
eux-mêmes sont armés et entraînés pour surveiller leur propre peuple - selon le
schéma israélo-américain du « diviser pour régner ». « Construire un État »
n’est que des mots creux, si Israël continue à voler la terre et à construire
des colonies illégales, en enlevant aux Palestiniens leurs maisons et leurs
moyens d’existence pour les entasser dans des ghettos isolés et entourés de
murs.
Malheureusement, Edward Said avait raison.
C’est à nous, désormais, de dire la vérité et d’agir courageusement, sans
égards pour la censure que nous subirons sans doute. On prête à Schopenhauer
l’affirmation selon laquelle la vérité passe par trois stades: «D’abord on la
ridiculise, ensuite on la combat, enfin on la trouve évidente». Nous en
arrivons au troisième stade : les 11 millions de Palestiniens, qu’ils vivent
dans les territoires occupés ou soient des citoyens israéliens de seconde zone,
des réfugiés apatrides ou des membres de la diaspora, sont une réalité vivante.
C’est là le talon d’Achille d’Israël, et Israël en est conscient. Les
Palestiniens ne sont plus les humbles bergers et paysans que les forces armées
sionistes ont chassés par la terreur pour faire place nette à Israël. Une
nouvelle génération est là qui demande justice et la réclame avec des mots
éloquents et une stratégie non-violente. Leur message c’est: pas de
normalisation des relations avec Israël, tant que ce pays opprimera les
Palestiniens, leur déniera leurs droits et violera le droit international. Et le
boycott, le retrait des investissements et les sanctions sont des moyens
légitimes d’affronter un pays qui s’arroge le droit à un état d’exception
permanent et pour l’assurer recourt à des pratiques extrémistes et
criminelles.
Bien sûr, on est toujours tenté de suivre la pente la plus facile, surtout
si l’on est incapable de se mettre à la place de ceux que les médias occidentaux
présentent sous un faux jour et démonisent avec tant de succès. Mais peu à peu
le monde change et les gens s’aperçoivent qu’eux aussi sont vulnérables, depuis
que les sociétés occidentales commencent elles aussi à se défaire sous le poids
des forces gouvernementales, qui faute de contre-pouvoirs échappent à tout
contrôle. Les principes et droits humains universels reconnus dans lois
humanitaires internationales, naguère les piliers de la démocratie, ont été
oubliés dans la panique de la «guerre contre le terrorisme» qu’il fallait
mener à tout prix. Bien peu ont eu le courage de braver le système en
place.
Nous pouvons tous effectivement « faire jaillir la réalité de quelques-uns
de ses possibles », selon le Professeur Ghassan Hage, de
l’Université de Melbourne(3). Cela se produira à l’instant utopique où nous
oserons affronter nos pensées, nos peurs et nos préjugés. C’est dans cet espace
que gît la puissance inexploitée que nous recherchons pour pouvoir dire la
vérité en toute justice. C’est dans cet espace que gît la possibilité dune
mutation politique. C’est dans cet espace que se trouveront toujours ceux qui
résistent et obligent les puissants à parler de la Palestine.
Sonja Karkar سونيا كركر
Notes
1. Edward Said, „Representations of the
Intellectual.London“: Vintage.1994 p.74
2. Jeff Halper, “The 94 Percent Solution: The Matrix of
Control”, Fall 2000, Middle East Report 216
3. Ghassan Hage ,“The Real, the Potential and the Political“, Conférence
à la Res Artis Conference, Sydney,10.-16. août 2004
Fresque murale : en l’honneur d’Edward Said, Cesar
Chavez Student Union, San Francisco State
University. Inaugurée le 2 novembre 2007. Exécutée sous la
direction de Fayeq Oweis & Susan
Greene
Traduction : Michèle Mialane

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